Les

Le Quotidien - - ACTUALITÉS - BRI­GITTE HAGEMANN Agence France-Presse QUÉ­BEC/AL­GÉ­RIE/ AFRIQUE DU SUD MU­SIQUE DU MONDE ÉTATS-UNIS/ CA­NA­DA DIS­CO/ SOUL QUÉ­BEC FOLK

LIS­BONNE — Dans un pa­lais vé­tuste et li­vré à l’aban­don, en plein coeur de Lis­bonne, des trous béants lais­sés par des azu­le­jos, ces car­reaux de faïence em­blé­ma­tiques du Por­tu­gal, ar­ra­chés des murs en ruine, té­moignent du pillage en règle d’un pa­tri­moine très pri­sé des tou­ristes. Les der­niers oc­cu­pants du pa­lais Pom­bal, les membres de l’as­so­cia­tion cultu­relle Carpe Diem, viennent de quit­ter cette ré­si­dence construite au XVIIe siècle, vouée à la dé­cré­pi­tude en l’ab­sence de fonds de la mai­rie de Lis­bonne, pro­prié­taire de­puis 50 ans.

L’an­cienne de­meure de la fa­mille du Mar­quis de Pom­bal, per­son­nage his­to­rique du pays, fi­gure par­mi les édi­fices à haut risque re­cen­sés par le pro­jet «SOS Azu­le­jo» lan­cé en 2007 par la po­lice ju­di­ciaire, par­tie à la chasse aux voleurs de ces pré­cieuses cé­ra­miques.

Dix ans après, «les vols dé­cla­rés d’azu­le­jos ont di­mi­nué de 80 %, mais il y en a énor­mé­ment qui échappent aux sta­tis­tiques, faute d’être si­gna­lés à la po­lice», ex­plique Leo­nor Sa, conser­va­trice du mu­sée de la po­lice ju­di­ciaire.

«Les Por­tu­gais ne portent pas plainte, car pour eux, c’est la chose la plus ba­nale au monde. Ils vivent en­tou­rés d’azu­le­jos de­puis leur nais­sance jus­qu’à leur mort», re­lève-t-elle. À l’in­verse, «les tou­ristes étran­gers qui dé­couvrent ces faïences en raf­folent, car il n’y en a pas chez eux».

Pleine d’éner­gie, le re­gard in­tense, Leo­nor Sa, doc­teure en études cultu­relles, avait ac­cou­ché de ses deux filles, Ri­ta et Joa­na, dans un hô­pi­tal lis­boète dé­co­ré d’azu­le­jos où el­le­même était née il y a 59 ans.

ÉGLISES PILLÉES

Hé­ri­tage des Maures, qui ont oc­cu­pé le Por­tu­gal entre les VIIIe et XIIIe siècles, les azu­le­jos donnent de l’éclat aux fa­çades dé­cré­pites de Lis­bonne. Si leur cou­leur pré­do­mi­nante est le bleu (azul en por­tu­gais), leur nom vient du mot arabe al zu­laydj (pierre po­lie).

Écoeu­rée de voir dis­pa­raître ce tré­sor du Por­tu­gal, Leo­nor Sa a créé un site In­ter­net, so­sa­zu­le­jo.com, qui ré­per­to­rie des pho­tos de cé­ra­miques vo­lées dans des églises, hô­pi­taux, gares ou autres sta­tions de mé­tro. Il per­met ain­si de vé­ri­fier en un clic l’ori­gine des faïences pro­po­sées à la vente. «C’est très dis­sua­sif», as­sure-t-elle.

Si en 2001, 2002 et en 2006 les vols ont at­teint des pics avec une di­zaine de mil­liers d’azu­le­jos dé­ro­bés, «à pré­sent, il y en a net­te­ment moins», constate l’ex­perte.

De­puis 2013, la dé­mo­li­tion de fa­çades dé­co­rées d’azu­le­jos est in­ter­dite à Lis­bonne sans au­to­ri­sa­tion

SCèNE LO­TO-QUé­BEC 19H30

préa­lable de la mai­rie, une règle que le Par­le­ment de­vrait étendre sous peu à l’en­semble du pays.

À la Fei­ra da La­dra («foire à la vo­leuse»), les azu­le­jos an­ciens se né­go­cient entre 5 et 100 eu­ros. Un grand pan­neau mar­ron, or et vert du XVIIIe siècle dé­pei­gnant des ani­maux et fleurs exo­tiques s’af­fiche à 500 eu­ros. Mais chez l’an­ti­quaire, le prix de cer­tains azu­le­jos peut al­ler jus­qu’à 10 000 eu­ros.

Anne Ty­phagne, 43 ans, s’at­tarde de­vant des car­reaux de faïence dis­po­sés sur les étals de ce mar­ché aux puces sur­plom­bant le Tage. «Avant j’en ache­tais beau­coup, puis j’ai ar­rê­té, car je suis op­po­sée au vol du pa­tri­moine du Por­tu­gal», dit cette guide tou­ris­tique fran­çaise.

BRI­GADE DES OEUVRES D’ART

Les contrôles des ins­pec­teurs de po­lice sont fré­quents. Le pe­tit

SCèNE LO­TO-QUé­BEC 21H30

kiosque de Ma­ria San­tos, 28 ans, qui re­gorge de cé­ra­miques émaillées des XVIIIe et XIXe siècles, n’y échappe pas.

«Quand ils passent, je leur montre tous les pa­piers. Je vends, je ne vole pas», as­sure-t-elle. Si cer­tains azu­le­jos ont été ré­cu­pé­rés lors de dé­mo­li­tions de fa­çades, «sou­vent, on ne sait pas réel­le­ment d’où ils viennent», re­con­naît-elle.

«La plu­part des azu­le­jos sont d’ori­gine li­cite. Ce sont par­fois les pro­prié­taires eux-mêmes qui s’en dé­bar­rassent pour ré­no­ver leurs mai­sons», ra­conte l’ins­pec­teur Os­car Pin­to, chef de la bri­gade des oeuvres d’art, ins­tal­lé dans un bu­reau aus­tère de la po­lice ju­di­ciaire.

«Mais il ne faut pas se leur­rer. Un toxi­co­mane qui vous vend 20 azu­le­jos dans un sac en plas­tique à un eu­ro la pièce, il y a de fortes chances qu’il s’agisse d’un vol», pré­vient-il.

SCèNE DESJARDINS 20H30

La veille, il s’était ren­du à la Fei­ra da La­dra pour ten­ter, en vain, de ré­cu­pé­rer plus d’un mil­lier de car­reaux de cé­ra­mique du XVIIIe siècle dé­ro­bés pen­dant la nuit d’un im­meuble aban­don­né dans la Baixa, la par­tie basse de Lis­bonne.

Pour l’ins­pec­teur, le boom du tou­risme à Lis­bonne n’est pas étran­ger à la forte de­mande pour les azu­le­jos an­ciens et «peut contri­buer à une re­cru­des­cence des vols».

La cé­ra­miste Cris­ti­na Pi­na, 55 ans, a trou­vé la pa­rade : à une cen­taine de mètres du mar­ché aux puces, son ma­ga­sin d’ar­ti­sa­nat pro­pose des azu­le­jos re­pro­duits à l’iden­tique sur le mo­dèle des faïences fa­bri­quées au XVIIIe siècle.

«Je pré­fère que les tou­ristes achètent de belles re­pro­duc­tions d’azu­le­jos comme sou­ve­nir de Lis­bonne, ce qui per­met aux ori­gi­naux de res­ter au pays», re­lève-t-elle.

— PHO­TOS AFP, PA­TRI­CIA DE ME­LO MOREIRA

Leo­nor Sa, conser­va­trice du mu­sée de la po­lice ju­di­ciaire, a créé le site In­ter­net SOS Azu­le­jo, qui ré­per­to­rie des pho­tos de cé­ra­miques vo­lées. Il per­met de vé­ri­fier l’ori­gine des faïences pro­po­sées à la vente.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.