Pas fa­cile de dé­non­cer

Le Quotidien - - ENCORE PLUS - @joel­mar­tel JOËL MARTEL jmar­tel@le­quo­ti­dien.com

C’était un peu avant les an­nées 2000 et ce jour-là, je me ba­la­dais à proxi­mi­té de la Place des Arts. Puis, il y a eu ce type dans la fin qua­ran­taine qui m’a abor­dé. Et ici, c’est plu­tôt sur­pre­nant, car mal­gré ma dif­fi­cul­té à re­te­nir les vi­sages, ce­lui-ci, bien que je ne l’aie vu qu’une seule fois, je pour­rais vous le des­si­ner à la per­fec­tion. Mais ça, c’est si je sa­vais des­si­ner autre chose qu’un vul­gaire bon­homme al­lu­mette.

Bref, le gars était un peu plus pe­tit que moi, il avait les che­veux longs et la barbe longue et sa pi­lo­si­té était lé­gè­re­ment poivre et sel.

Le gars te­nait un mé­got de ci­ga­rette dans sa bouche et sa fa­çon de m’abor­der fut de m’imi­ter le mou­ve­ment d’un bri­quet avec le­quel on s’al­lume une clope. Dans le lan­gage des signes, ça veut gé­né­ra­le­ment dire: « hey mec, dis, t’as du feu? ».

J’ai aus­si­tôt ten­du mon bri­quet à l’homme.

Ce der­nier a al­lu­mé son mé­got, puis après m’avoir re­mer­cié, il m’a de­man­dé si je fu­mais.

La ques­tion était plu­tôt sur­pre­nante, compte te­nu que je ve­nais de lui four­nir du feu et que, ô grand ha­sard, je grillais alors une clope. « Yep », que j’ai ré­pon­du.

« Écoute mon chum, j’ai un deal pas pire pour toi. J’ai un contact qui reste à une minute d’ici et je pour­rais t’avoir un car­toon de ci­ga­rettes pour 20 dol­lars » que le gars m’a pro­po­sé.

Main­te­nant, vous de­vez sa­voir que j’ai tou­jours été de l’école « si ça se trouve en ma­ga­sin, je vais l’ache­ter au ma­ga­sin ». Puis, je ne sais pas pour­quoi, il m’a of­fert, à mots à peine voi­lés, d’autre chose...

Le seul hic dans tout ça, c’était que je n’avais pas d’ar­gent comp­tant sur moi. « Hey ben, y’a pas de pro­blème mon ami. Y a un gui­chet juste der­rière. »

Une pe­tite voix dans ma tête ten­tait de me dire de me mé­fier, mais au même mo­ment, l’homme a re­mar­qué qu’un ca­le­pin et un sty­lo dé­pas­sait de la poche de mon ves­ton. Il m’a donc de­man­dé de lui fi­ler et a ins­crit un truc dans le ca­le­pin: « to­too 515-555-0343 ».

« Tiens, moi c’est Ta­tou pis si ja­mais t’as be­soin de quelque chose, tu m’ap­pelles. »

Alors le jeune homme (in­sou­ciant je vous le ré­pète) que j’étais a été aus­si­tôt mis en confiance par ce geste et j’ai sui­vi l’homme jus­qu’à un pe­tit gui­chet pour ain­si re­ti­rer le 60 dol­lars avant de le re­mettre à l’homme qui m’a dit de l’at­tendre ici et qu’il n’en avait que pour cinq mi­nutes.

La suite, elle est as­sez pré­vi­sible. Après deux ou trois mi­nutes d’at­tente, j’ai vu au loin cet homme sup­po­sé­ment nom­mé Ta­tou (ou to­too) qui pre­nait la fuite à la course avec mon fric.

Des mois et des mois plus tard, mon ami Gou­lot était à la mai­son et voi­là qu’il me confie hon­teu­se­ment qu’un type l’a ar­na­qué d’une qua­ran­taine de dol­lars pour une his­toire de clopes pas chères. « Il di­sait s’ap­pe­ler Ta­tou », qu’il me lance. Puis, je lui sors mon vieux ca­le­pin et lui montre ce sou­ve­nir de Ta­tou (ou to­too).

Je n’avais ja­mais par­lé à qui que ce soit de cette his­toire avant ce jour-là. Ce n’était que quelques dol­lars après tout. Mais sur­tout, c’était la honte d’avoir été floué.

Alors hop, chaque fois que j’en­tends quel­qu’un lan­cer un truc du genre « Ils avaient juste à le dé­non­cer » à l’attention d’une vic­time de fraude ou n’im­porte quel crime im­pli­quant un abus de confiance, je re­pense à Ta­tou (ou to­too), et je me dis que si j’ai eu honte aus­si long­temps pour quelques dol­lars, j’ose en dé­duire que ce n’est tout sim­ple­ment pas fa­cile de dé­non­cer quel­qu’un qui a abu­sé de votre confiance.

Ah, et en pas­sant, je ne vous ai pas fi­lé le vrai nu­mé­ro de Ta­tou (ou to­too). Mais bon, je l’ai en­core si ja­mais vous avez be­soin de clopes pas chères.

— PHO­TO 123RF

«Écoute mon chum, j’ai un deal pas pire pour toi. J’ai un contact qui reste à une minute d’ici et je pour­rais t’avoir un car­toon de ci­ga­rettes pour 20 dol­lars», s’est fait pro­po­ser notre chro­ni­queur.

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