Con­fes­sion d’une jeune né­vro­sée

Le Quotidien - - À L’ÉCRAN - ÉRIC MO­REAULT emo­reault@le­so­leil.com

Et au pire, on se ma­rie­ra était at­ten­du avec im­pa­tience cet au­tomne. Parce que Léa Pool pour­suit sur la lan­cée de l’im­mense suc­cès po­pu­laire de La pas­sion d’Au­gus­tine (2015). Mais aus­si en rai­son de son su­jet sul­fu­reux : la pas­sion d’une ado­les­cente de 14 ans pour un homme du double de son âge. Une Lo­li­ta du point de vue fé­mi­nin, sans tou­te­fois la com­plexi­té et la pro­fon­deur de l’oeuvre de Na­bo­kov.

Aï­cha (So­phie Né­lisse) est une mésa­dap­tée so­cioaf­fec­tive qui trompe son en­nui en er­rant dans les ruelles crades au pied du Stade olym­pique. So­li­taire, elle a pour seuls amis deux pros­ti­tués tra­ves­tis. À fleur de peau, elle cherche à gran­dir trop vite et dé­teste sa mère, Isa­belle (Karine Va­nasse), qui tente tant bien que mal de main­te­nir le cou­vercle sur ce vol­can tou­jours sur le point d’ex­plo­ser.

Jus­qu’à ce qu’elle croise Baz (JeanSi­mon Le­duc, vu dans L’amour au temps de la guerre ci­vile). C’est le coup de foudre (à sens unique). In­tense. La my­tho­mane et ma­ni­pu­la­trice Aï­cha ne fait qu’une bou­chée de l’homme de 28 ans, un bo­nasse cré­dule qui veut l’ai­der et qui ré­siste, tant bien que mal, à la ten­ta­tion. Jus­qu’au drame, in­évi­table. L’adap­ta­tion du ro­man de So­phie Bien­ve­nu était dé­li­cate puisque le ré­cit est écrit en­tiè­re­ment du point de vue d’Aï­cha. Léa Pool et l’au­teure ont conser­vé la struc­ture : l’ado livre une longue con­fes­sion après son ar­res­ta­tion, point de dé­part du long mé­trage.

Celle-ci sert de pré­texte à un long re­tour en ar­rière, in­ter­ca­lé de scènes d’en­fance qui servent, en quelque sorte, d’ex­pli­ca­tion au com­por­te­ment né­vro­tique d’Aï­cha. La fillette (Isa­belle Né­lisse, la soeur de So­phie) est en­ti­chée de son beau-père Ha­kim (Meh­di Djaâ­di) et veut tuer (sym­bo­li­que­ment) sa mère. Oui, ce bon vieux com­plexe d’OE­dipe…

Il y a là une riche ma­tière pour ex­plo­rer les ques­tions d’in­ceste, de trans­gres­sion, de pé­do­phi­lie, du dif­fi­cile pas­sage de l’en­fance à l’âge adulte alors que des émo­tions contra­dic­toires se bous­culent. La ques­tion so­ciale de la mo­no­pa­ren­ta­li­té à faible re­ve­nu aus­si.

Et au pire, on se ma­rie­ra reste tou­te­fois en sur­face, dans une vo­lon­té de ne pas cho­quer qui lui fait perdre une grande par­tie de sa force de frappe. Bien sûr, on peut louan­ger la vo­lon­té de la ci­néaste de ne pas som­brer dans le sen­sa­tion­na­lisme, sur­tout dans les rares scènes à conno­ta­tion sexuelle. Mais en ré­sulte un film lisse et sage qui peine à main­te­nir l’in­té­rêt — ce qui est quand même un comble. Per­sonne ne res­sor­ti­ra cho­qué du vi­sion­ne­ment.

À sou­li­gner, le tra­vail ef­fi­cace de Michel Cus­son à la trame so­nore, in­suf­flant une ten­sion qui fait sou­vent dé­faut à la nar­ra­tion. La réa­li­sa­tion conven­tion­nelle de Léa Pool est, heu­reu­se­ment, bras­sée par les ver­sions chan­geantes d’Aï­cha, qui sont toutes mon­trées (on com­prend as­sez ra­pi­de­ment quand elle ment ou pas).

Le drame re­pose en­tiè­re­ment sur les épaules de So­phie Né­lisse, qui en fait par­fois trop (sur­tout dans la can­deur amou­reuse). Il lui manque éga­le­ment un cô­té ca­naille pour qu’on y croie vrai­ment. Ce n’est tou­te­fois pas la prin­ci­pale faille d’Au pire, on se ma­rie­ra, outre le fait que les per­son­nages de Baz et d’Isa­belle manquent d’épais­seur dra­ma­tique et psy­cho­lo­gique.

La ques­tion est : est-ce qu’on y croit? Pas vrai­ment. Mais ma per­cep­tion est pro­ba­ble­ment al­té­rée par le fait que le per­son­nage d’Aï­cha, trop mo­no­li­thique, m’est ra­pi­de­ment ap­pa­ru in­sup­por­table dans son égo­cen­trisme théâ­tral. Dom­mage que ce soit ça qui m’ait dé­ran­gé et non le ré­cit.

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