Une grave ur­gence mé­di­cale trop fré­quente

Le Quotidien - - ACTUALITÉS - CA­RO­LINE TOUZIN La Presse

Pé­diatre aux soins in­ten­sifs, le Dr Claude Cyr a sou­vent vu des jeunes at­ter­rir aux ur­gences gra­ve­ment in­toxi­qués à l’al­cool, au point où ils doivent être in­tu­bés et mis sous res­pi­ra­teur. Mais le phé­no­mène n’avait ja­mais fait l’ob­jet d’une étude scien­ti­fique au Qué­bec avant au­jourd’hui. Tous les deux jours, un jeune Qué­bé­cois consulte pour une ur­gence mé­di­cale liée à l’al­cool, a dé­cou­vert le Dr Cyr aus­si cher­cheur après avoir ana­ly­sé les consul­ta­tions aux ur­gences des deux hô­pi­taux de Sher­brooke des pa­tients âgés de 12 à 24 ans entre 2012 et 2017. « Je sa­vais qu’on en voyait ré­gu­liè­re­ment, mais quand on se met à les comp­ter, ça de­vient im­pres­sion­nant. C’est vrai­ment beau­coup de consul­ta­tions dans nos ur­gences », lance le Dr Cyr en en­tre­vue à La Presse. Le mé­de­cin pré­sente ses conclu­sions* en pri­meur au­jourd’hui à un congrès na­tio­nal sur les dé­pen­dances qui se tient à Cal­ga­ry.

« On parle de pa­tients très ma­lades. Ce n’est pas juste une brosse puis je vo­mis dans le ca­ni­veau », illustre le Dr Cyr. Le quart des jeunes pa­tients ont été ad­mis au triage des ur­gences avec un ni­veau de prio­ri­té 1 ou 2, in­di­quant que leur vie était en dan­ger. Plus de la moi­tié des jeunes (57 %) pré­sen­taient des com­pli­ca­tions comme un co­ma, des lé­sions à la tête ou de l’hy­po­ther­mie. « Lors­qu’on prend de l’al­cool, ça al­tère notre ju­ge­ment. On a vu beau­coup de pa­tients dont les bles­sures ré­sul­taient d’une ba­garre », dé­crit le Dr Cyr. Moins grave, mais très gê­nant, 6 % des pa­tients ont été vic­times d’in­con­ti­nence du­rant leur trans­port en am­bu­lance ou à leur ar­ri­vée aux ur­gences. Une pe­tite pro­por­tion de pa­tients (1 %) a su­bi un trau­ma­tisme sexuel.

Les trois quarts des jeunes qui se sont pré­sen­tés aux ur­gences pour une in­toxi­ca­tion avaient bu des bois­sons à forte te­neur en al­cool (spi­ri­tueux ou bois­sons pré­mé­lan­gées avec spi­ri­tueux). « Sou­vent, on pense que les jeunes fi­nissent à l’ur­gence parce qu’ils ont mé­lan­gé al­cool et drogues illi­cites, pré­cise le Dr Cyr. Or, dans notre étude, 71 % des jeunes avaient pris juste de l’al­cool. » Cette étude dé­bou­lonne plu­sieurs mythes, se ré­jouit Ca­the­rine Pa­ra­dis, ana­lyste prin­ci­pale, re­cherche et po­li­tiques, au Centre ca­na­dien sur les dé­pen­dances et l’usage des sub­stances. « Les gens de l’in­dus­trie des bois­sons al­coo­li­sées nous font va­loir que ce ne sont pas leurs pro­duits qui causent des mé­faits ; que les jeunes les mé­langent avec des drogues illi­cites, in­dique Mme Pa­ra­dis. Avec cette étude, on a main­te­nant la preuve scien­ti­fique que les spi­ri­tueux causent plus de mé­faits que les autres. Pas­ser une soi­rée sur le fort, ce n’est pas comme al­ler prendre une bière. »

Même dans le mi­lieu mé­di­cal, l’in­toxi­ca­tion à l’al­cool chez les jeunes est trop sou­vent ba­na­li­sée, dé­plore le Dr Cyr. La preuve : seuls 40 % des pa­tients se sont fait of­frir un sui­vi au­près d’un mé­de­cin ou d’un in­ter­ve­nant psy­cho­so­cial et 52 % se sont fait of­frir du coun­sel­ling sur les mé­faits de l’al­cool aux ur­gences, ré­vèle cette étude. De plus, les pa­rents ou en­core les amis du pa­tient ont été in­for­més dans seu­le­ment 59 % des cas. « Éthi­que­ment, lé­ga­le­ment, quand un pa­tient a plus de 18 ans, on n’est pas te­nu de contac­ter l’en­tou­rage, mais en même temps, si on ne contacte per­sonne, ce n’est pas le jeune qui va lui-même se van­ter à ses proches de son sé­jour à l’ur­gence », sou­ligne le Dr Cyr. Il faut consi­dé­rer les consul­ta­tions aux ur­gences liées à l’al­cool comme une oc­ca­sion pour les pa­rents et les pro­fes­sion­nels de la san­té d’in­ter­ve­nir au­près des jeunes, conclut le mé­de­cin cher­cheur.

Le Dr Cyr a no­té des pics de consul­ta­tions du­rant l’an­née. Plu­sieurs jeunes adultes (18-24 ans) ont consul­té pour une in­toxi­ca­tion à l’al­cool lors de la der­nière se­maine du mois d’août, qui cor­res­pond au re­tour à l’école – et aux ini­tia­tions. Les vi­sites aux ur­gences ont aus­si été plus nom­breuses lors de la der­nière se­maine d’oc­tobre – avec ses par­tys d’Hal­lo­ween. Chez les 12 à 17 ans, le cher­cheur a no­té da­van­tage de consul­ta­tions aux ur­gences lors de la fin de l’an­née sco­laire (après-bal de fi­nis­sants, Saint-Jean et fête du Ca­na­da). Les ef­forts de pré­ven­tion de­vraient être concen­trés à ces mo­ments de l’an­née, ana­lyse Mme Pa­ra­dis, du Centre ca­na­dien sur les dé­pen­dances et l’usage de sub­stances. Le Dr Cyr af­firme qu’il n’a au­cune rai­son de pen­ser que les ré­sul­tats de l’étude au­raient été si­gni­fi­ca­ti­ve­ment dif­fé­rents si cette der­nière avait été me­née dans une autre ville que Sher­brooke.

* L’étude me­née par le Dr Cyr a été com­man­dée par l’or­ga­nisme Sher­brooke Ville en san­té et réa­li­sée en col­la­bo­ra­tion avec le Centre ca­na­dien sur les dé­pen­dances et l’usage de sub­stances.

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