PIERRE ASSELIN

Le Quotidien - - ÉDITORIAL - Re­dac­tion@le­quo­ti­dien.com

Si le pro­cès qui a blan­chi Ge­rald Stan­ley, pour la mort de Col­ten Bou­shie, sus­cite au­tant de co­lère et d’in­di­gna­tion à tra­vers le pays, c’est parce qu’il n’est que la suite lo­gique d’une longue his­toire mar­quée au fer rouge par le co­lo­nia­lisme et le ra­cisme.

Ce pro­cès ne s’est pas dé­rou­lé dans un va­cuum. Les ra­cines du sys­tème nous ra­mènent à la ra­ti­fi­ca­tion du trai­té 6, un des sept trai­tés si­gnés à la fin du XIXe siècle, quand les com­mu­nau­tés au­toch­tones étaient ron­gées par la ma­la­die et les trou­peaux de bi­sons dé­ci­més pour la traite de four­rures. Ces en­tentes ont dé­pos­sé­dé des peuples de leurs terres pour per­mettre aux co­lons blancs de prendre leur place.

Le pro­cès nous ra­mène à la ré­bel­lion, et l’exé­cu­tion, de Louis Riel qui a in­ci­té le gou­ver­ne­ment à mettre en place le sys­tème des « passes », qui in­ter­di­saient aux membres des Pre­mières Na­tions de sor­tir des ré­serves sans l’au­to­ri­sa­tion d’un agent du gou­ver­ne­ment. Ce sys­tème, qui a du­ré jus­qu’à la Se­conde Guerre mon­diale, li­mi­tait les dé­pla­ce­ments et les rap­ports des Au­toch­tones avec les Blancs, et nui­sait au com­merce hors ré­serve, là en­core contrô­lé par le gou­ver­ne­ment.

Alors quand les membres de la fa­mille Bou­shie ont vu la dé­fense écar­ter sys­té­ma­ti­que­ment tous les can­di­dats au­toch­tones du ju­ry, sans autre jus­ti­fi­ca­tion que leur race, il ne s’agis­sait pas pour eux d’une ex­cep­tion, mais d’une règle qui ré­git leur vie de­puis des gé­né­ra­tions.

Ils avaient ti­ré la même conclu­sion quand les po­li­ciers ont pro­cé­dé à la fouille de la mai­son de la vic­time, comme si ce­lui-ci était l’ac­cu­sé, sans au­cune consi­dé­ra­tion pour la mère qui ve­nait d’ap­prendre la mort de son fils.

Ils ont pen­sé la même chose quand la GRC s’est dé­bar­ras­sé de la voi­ture où il a été tué, au lieu de la pré­ser­ver à titre de pièce à convic­tion, sans même ana­ly­ser les écla­bous­sures de sang.

Et com­ment un ju­ry en­tiè­re­ment blanc pou­vait-il dé­co­der les dé­cla­ra­tions des té­moins au­toch­tones, si­tuer leurs pro­pos dans une réa­li­té qui se confond avec leurs pré­ju­gés ?

Le pro­blème est beau­coup plus pro­fond que la seule sé­lec­tion des ju­rés, mais c’est une ques­tion à la­quelle il faut néan­moins s’at­ta­quer. Il est in­con­ce­vable qu’en­core au­jourd’hui, le sys­tème per­mette à des avo­cats de la dé­fense d’écar­ter des can­di­dats en fonc­tion de leur race. La « ré­cu­sa­tion pé­remp­toire » de can­di­dats, qui per­met aux avo­cats d’écar­ter quel­qu’un sans jus­ti­fi­ca­tion, a été aban­don­née aux États-Unis et en Grande-Bre­tagne ; elle au­rait dû l’être au Ca­na­da aus­si, et de­puis long­temps. Ce sys­tème ne fait que per­pé­tuer l’ex­clu­sion des com­mu­nau­tés au­toch­tones du sys­tème ju­di­ciaire.

On a re­pro­ché au pre­mier mi­nistre Tru­deau et à la mi­nistre de la Jus­tice, Jo­dy Wil­son-Ray­bould, leurs dé­cla­ra­tions à la suite du ju­ge­ment. Ils au­raient sans doute eu in­té­rêt à pe­ser leurs mots da­van­tage, mais ils de­vaient néan­moins re­con­naître l’im­por­tance du pro­blème. Il s’agit d’une cause qui mar­que­ra l’his­toire, et pour que cette marque, en bout de ligne, ne soit pas que né­ga­tive, il faut com­men­cer par ad­mettre le pro­blème.

Coul­ten Bou­shie a été tué d’une balle dans la tête, ti­rée à bout por­tant. L’ac­cu­sé s’en est ti­ré en in­vo­quant une pré­ten­due dé­faillance de son re­vol­ver, que l’ana­lyse de l’arme n’a pas dé­mon­trée. Il ne se­ra peut-être pas pos­sible de ren­ver­ser ce ju­ge­ment, ren­du par un ju­ry. Alors, ren­dons jus­tice à sa mé­moire d’une autre fa­çon.

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