La pe­tite poche ar­rière

Le Quotidien - - ACTUALITÉS - YVES-FRAN­ÇOIS BLAN­CHET yf­blan­chet@gc­me­dias.ca

On a par­fois l’im­pres­sion que le pre­mier mi­nistre et chef du Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da tient le Qué­bec pour ac­quis. Ima­gi­nez si la ru­meur d’un Ste­ven Guil­beault joi­gnant ses rangs s’était avé­rée fon­dée! Bien que des gens main­tiennent la ver­sion de La Presse au mo­ment d’écrire ces lignes, le prin­ci­pal in­té­res­sé tend plu­tôt à nier. Sans tou­te­fois dé­co­cher un «non» ferme.

Les son­dages ré­cents — pour ce que ça vaut, di­ra-t-on — sug­gèrent non seule­ment que le Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da (PLC) est en­core do­mi­nant au Qué­bec, mais aus­si que les conser­va­teurs ne sou­tiennent pas leur éphé­mère per­cée du prin­temps der­nier, que le NPD n’y a plus d’as­cen­dant et que le Bloc qué­bé­cois, réuni­fié de­puis peu et à l’aube d’une re­fon­da­tion (terminologie qu’adoptent aus­si tant le PQ que le PLQ), ne per­forme en­core pas de fa­çon convain­cante.

En On­ta­rio, par contre, Doug Ford n’a fait ni une ni deux avant d’of­frir la col­li­sion fron­tale à Jus­tin Tru­deau. Ce se­ra une tout autre af­faire. Pas mal de gens pré­tendent que le PLC ne pour­ra plus se pas­ser du Qué­bec. Cer­tains en doutent, mais tout le monde ad­met que l’On­ta­rio se­ra né­vral­gique. Le contin­gent on­ta­rien aux Com­munes est de 121 sièges. Ce­lui du Qué­bec, de 78. Plus de 150 % en fa­veur de l’On­ta­rio. Plus du tiers du to­tal.

Ain­si, mal­gré un sen­ti­ment entre peu en­thou­siaste et fran­che­ment hos­tile au pé­trole chez les Qué­bé­cois dans la fou­lée du drame col­lec­tif d’Éner­gie Est (al­lez sa­voir pour­quoi An­drew Scheer veut tant le ra­ni­mer…), Jus­tin Tru­deau y va de mil­liards dans l’achat de Trans Moun­tain en Co­lom­bie-Bri­tan­nique, quitte à mon­trer ses biceps de boxeur d’un soir.

L’On­ta­rio souf­fri­ra presque comme le Qué­bec du re­cul du Ca­na­da sur la ges­tion de l’offre in­dis­pen­sable aux in­dus­tries agri­coles du lait, des oeufs et de la vo­laille. Le Qué­bec, lui, ne gagne ni ne pré­serve rien de spé­ci­fique dans la ver­sion re­bi­douillée de l’ALÉNA. L’On­ta­rio pro­tège l’es­sen­tiel de ses avan­tages ex­clu­sifs pour l’in­dus­trie au­to­mo­bile. Il est fa­cile d’y voir une tran­sac­tion consen­tie au dé­tri­ment du Qué­bec.

Dans le cas des droits éle­vés que les É.-U. conti­nue­ront d’im­po­ser sur l’acier on­ta­rien et l’alu­mi­nium qué­bé­cois, ou même du pe­tit com­merce trans­fron­ta­lier ou des tran­sac­tions en ligne, on n’a pas sau­vé tous les meubles. Tout le monde semble y perdre, et par­mi eux, tant l’On­ta­rio que le Qué­bec. Où y a-t-il des gains dans ce nou­veau trai­té où le Qué­bec perd au fi­nal un peu plus que sa voi­sine?

On nous ap­pre­nait cette se­maine que le gou­ver­ne­ment du Ca­na­da en­vi­sage de cou­ler de nou­veaux mil­liards de dol­lars dans l’éner­gie nu­cléaire, main­te­nant pri­va­ti­sée. En­core un puis­sant lob­by on­ta­rien qui s’en­nuie de la belle époque des dé­fi­cits épon­gés pour une in­dus­trie dont les dan­gers sont ter­ribles et dont, en­core une fois, le Qué­bec ne veut pas et n’y gagne rien. Les mil­liards qu’on a failli perdre dans la re­cons­truc­tion de Gen­tilly II et la me­nace la­tente de conta­mi­na­tion de l’eau po­table du Qué­bec par les ins­tal­la­tions de Chalk Ri­ver ne semblent pas pe­ser bien lourd à Ot­ta­wa et To­ron­to.

Le Ca­na­da se ma­ga­sine un af­fron­te­ment avec le nou­veau gou­ver­ne­ment du Qué­bec. Plu­sieurs, en fait. Le pre­mier porte sur le re­cours à la dis­po­si­tion dé­ro­ga­toire pour as­su­rer la mise en oeuvre d’une éven­tuelle loi as­su­rant la laï­ci­té du pe­tit bout de l’État où des gens exercent une au­to­ri­té coer­ci­tive ou en­core en­seignent à nos jeunes. Jus­tin Tru­deau cal­cule que chaque vote per­du au Qué­bec lui en vau­dra deux dans la ré­gion de To­ron­to. Res­sor­tir Jean Chré­tien qui ac­cuse le re­la­tif consen­sus qué­bé­cois de man­quer de bon sens et d’être un dé­bat inu­tile, ce n’est pas une in­di­ca­tion que les li­bé­raux craignent le ver­dict du Qué­bec.

En prime, le Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da peut comp­ter sur un nou­vel al­lié : la ri­tour­nelle de Maxime Ber­nier, jo­viale et li­ber­ta­rienne, à deux mains dans la base con­ser­va­trice. Maxime Ber­nier a peut-être la can­deur de rê­ver à plu­sieurs sièges, mais chez les li­bé­raux et les conser­va­teurs, on ne fan­tasme ou ne s’ef­fraie qu’en termes de pour­cen­tages de votes sou­ti­rés par le Par­ti po­pu­laire du Ca­na­da. La pous­sée con­ser­va­trice au Qué­bec est me­na­cée par la ven­geance de Maxime Ber­nier. Il n’a pas di­gé­ré qu’on vende des cartes de membre aux agri­cul­teurs qu’il me­na­çait et lui sub­ti­lise ain­si une vic­toire qu’il croyait ac­quise à la tête des conser­va­teurs. Jus­tin ju­bile.

Bref, les billes de Jus­tin Tru­deau et du Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da sont en On­ta­rio en vue du scru­tin de 2019. Pas qu’il n’as­pire plus à conser­ver ses sièges au Qué­bec, mais bien parce qu’il les croit ac­quis.

Ça semble im­pru­dent, mais il a le temps de se ra­vi­ser et de mieux les pro­té­ger en­core. Si M. Tru­deau trai­tait les pro­vinces, le Qué­bec et leurs pre­miers mi­nistres comme des égaux com­plé­men­taires et par­te­naires plu­tôt que comme des vas­saux à mettre à son pas, il en ar­ri­ve­rait possiblement à des re­la­tions cor­diales qui, au Qué­bec en tout cas, fa­vo­ri­se­raient une po­si­tion pour l’ins­tant so­lide que parce que ses ad­ver­saires y sont faibles. Et les conser­va­teurs se fendent une cour as­si­due à la CAQ…

Jus­qu’à nou­vel ordre, donc, Jus­tin Tru­deau et sa garde rap­pro­chée se bercent de l’illu­sion que le Qué­bec tient au com­plet dans la pe­tite poche ar­rière du cos­tume du jour. Ste­ven Guil­beault y trou­ve­ra ma­tière à ré­flexion bien au-de­là d’in­co­hé­rences que son adhé­sion au PLC pour­rait exa­cer­ber.

Le Ca­na­da se ma­ga­sine un af­fron­te­ment avec le nou­veau gou­ver­ne­ment du Qué­bec. Plu­sieurs, en fait.

— PHOTOTHÈQUE LE SO­LEIL

Les billes du pre­mier mi­nistre Jus­tin Tru­deau et du Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da sont en On­ta­rio en vue du scru­tin de 2019. Pas qu’il n’as­pire plus à conser­ver ses sièges au Qué­bec, mais bien parce qu’il les croit ac­quis.

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