Shame ! Shame ! Shame !

Le Quotidien - - ACTUALITÉS - YVES-FRAN­ÇOIS BLAN­CHET CHRO­NIQUE yf­blan­chet@gc­me­dias.ca

Peut-être cet ap­pel au lyn­chage y est-il an­té­rieur, mais c’est dans la sé­rie Game of Th­rones que j’ai pour ma part dé­cou­vert une pra­tique peu élé­gante qui consiste à scan­der « Shame ! Shame ! Shame ! »à quel­qu’un dont on veut hu­mi­lier le pro­pos, le geste, la per­sonne ou un peu tout ça. On s’étonne de l’avoir en­ten­du d’une élue du NPD à l’en­droit du Bloc qué­bé­cois et son dé­pu­té Luc Thé­riault. L’en­jeu ? Sous­traire le Qué­bec de l’ap­pli­ca­tion de la Loi sur le mul­ti­cul­tu­ra­lisme.

Le mul­ti­cul­tu­ra­lisme est, au sens large, une doc­trine gui­dant l’in­té­gra­tion des mi­no­ri­tés is­sues de l’im­mi­gra­tion dans les so­cié­tés oc­ci­den­tales. Elle pré­co­nise à la fois une ac­cep­ta­tion sans ré­serves de leurs dif­fé­rences cultu­relles, re­li­gieuses, lin­guis­tiques, voire ju­ri­diques, et la pré­ten­tion de mettre de l’avant les va­leurs fon­da­men­tales de la so­cié­té d’ac­cueil. Dans les faits, comme plu­sieurs grandes na­tions eu­ro­péennes l’ont consta­té avant d’y re­non­cer, le mul­ti­cul­tu­ra­lisme sous ses dif­fé­rentes formes fa­vo­rise la for­ma­tion de ghet­tos, l’ex­clu­sion cultu­relle et éco­no­mique des mi­no­ri­tés im­mi­grantes et éven­tuel­le­ment la vio­lence qui ac­com­pagne in­évi­ta­ble­ment la frac­ture so­ciale.

La ver­sion ca­na­dienne du mul­ti­cul­tu­ra­lisme a ce­ci de sin­gu­lier qu’elle a été im­po­sée par Pierre Tru­deau avec aus­si, di­ront cer­tains, pour in­ten­tion de ré­duire la mi­no­ri­té na­tio­nale qué­bé­coise à un sta­tut com­pa­rable à ce­lui des mi­no­ri­tés im­mi­grantes. Le Qué­bec, de fa­çon plu­tôt consen­suelle, ré­siste à la di­lu­tion de son iden­ti­té propre dans le grand en­semble an­glo-ca­na­dien et pro­pose plu­tôt la doc­trine en­core mal dé­fi­nie d’in­ter­cul­tu­ra­lisme. Elle se dis­tingue du mul­ti­cul­tu­ra­lisme en ce­ci qu’elle pro­meut de fa­çon ac­tive et par­fois coer­ci­tive la re­con­nais­sance de cer­taines va­leurs, au pre­mier chef le fran­çais comme langue com­mune ou na­tio­nale, l’éga­li­té des sexes, la pri­mau­té du droit et la laï­ci­té de l’État.

À ce­ci, le Ca­na­da ré­pond sou­vent par des ac­cu­sa­tions de ra­cisme, par­fois re­prises par des per­son­na­li­tés pu­bliques, des ins­ti­tu­tions et des par­tis po­li­tiques au Qué­bec même.

Outre de tels abus qui, à leur fa­çon, soufflent sur ces dé­sor­mais cé­lèbres braises de l’in­to­lé­rance, le mul­ti­cul­tu­ra­lisme cor­res­pond à un consen­sus ca­na­dien tout au­tant que l’in­ter­cul­tu­ra­lisme à un consen­sus qué­bé­cois. Dans les deux cas, il y a des gens au sein même de ces na­tions pour ne pas s’ins­crire dans le consen­sus et les dé­fi­ni­tions de l’une et l’autre des doc­trines sont nom­breuses.

Le nou­veau gou­ver­ne­ment du Qué­bec se range ré­so­lu­ment dans l’in­ter­cul­tu­ra­lisme avec son pro­jet d’in­ter­dic­tion du port de signes re­li­gieux par les em­ployés de l’État en po­si­tion d’au­to­ri­té. En y in­cluant les pro­fes­seurs, il sug­gère une contrainte plus im­por­tance que ce que pro­po­saient Mes­sieurs Bou­chard et Tay­lor. On s’ex­plique tou­te­fois mal la pri­mau­té du ca­tho­li­cisme que sug­gère la CAQ en conser­vant le cru­ci­fix au-des­sus du siège du pré­sident de l’as­sem­blée lé­gis­la­tive et dans les tri­bu­naux.

Le Nou­veau Par­ti dé­mo­cra­tique du Ca­na­da s’ins­crit par­fai­te­ment dans la lo­gique mul­ti­cul­tu­ra­liste ca­na­dienne. Bien sûr, il en va ain­si du Par­ti li­bé­ral du Ca­na­da qui en re­ven­dique l’ins­tau­ra­tion et, mal­gré des ré­serves toutes conser­va­trices, le PCC ne sau­rait al­ler à l’en­contre de cette doc­trine. On a bien vu le ma­laise d’An­drew Scheer ques­tion­né sur le pro­jet d’in­ter­dic­tion du port de signes re­li­gieux de la Coa­li­tion ave­nir Qué­bec.

Le NPD voit ses ap­puis au Qué­bec fondre de ma­nière alar­mante. Leur nou­veau chef n’y re­çoit au­cun ap­pui si­gni­fi­ca­tif. Les ac­tuels élus sont presque tous me­na­cés d’être dé­faits lors du scru­tin d’oc­tobre 2019. On a ten­dance à at­tri­buer ce re­cul au port par le chef néo­dé­mo­crate d’un os­ten­ta­toire tur­ban. Bien qu’un élu ne soit pas un em­ployé de l’État, mais plu­tôt un re­pré­sen­tant de ses élec­teurs, rien n’y fait : le Qué­bec ne s’y re­con­naît pas.

L’in­ter­cul­tu­ra­lisme et la pré­fé­rence pour la laï­ci­té de l’État propres à la na­tion qué­bé­coise n’ont rien de ra­ciste ou de hon­teux, quoi qu’en dise ou scande la dé­pu­tée néo­dé­mo­crate Ra­chel Bla­ney. Tou­te­fois, cet en­vi­ron­ne­ment po­li­tique met en pé­ril ce que le NPD a res­ca­pé au Qué­bec de la der­nière élec­tion fé­dé­rale et on com­prend l’amer­tume que ce par­ti ca­na­dien, cen­tra­li­sa­teur et mul­ti­cul­tu­ra­liste res­sent.

L’amer­tume est d’au­tant plus criante qu’on per­çoit bien, mal­gré le dé­ni des au­to­ri­tés du NPD, qu’un fos­sé se creuse entre plu­sieurs de ses élus qué­bé­cois et le reste du par­ti. Ain­si, trois d’entre eux ont vo­té en fa­veur du pro­jet de loi du blo­quiste Luc Thé­riault, dont Ch­ris­tine Moore de l’Abi­ti­bi et Ro­bert Au­bin de Trois-Ri­vières. Pierre Nan­tel, de la cir­cons­crip­tion de Lon­gueuil-Saint-Hu­bert, s’est mon­tré in­ci­sif sur la ques­tion : pour lui, le na­tio­na­lisme qué­bé­cois n’est ni sombre ni ra­ciste. « Le Qué­bec est une na­tion, une so­cié­té dis­tincte, et tout pro­jet de loi ou mo­tion qui tient à pré­ci­ser ce­la, je vais le sou­te­nir », a-t-il af­fir­mé. On ne re­pro­che­ra cer­tai­ne­ment pas à Nan­tel d’être un na­tio­na­lisme xé­no­phobe ou d’ar­rière-garde. Il est peut-être tout au contraire un na­tio­na­liste pro­gres­siste.

Ce n’est pas une simple nuance qui op­pose l’ap­pel à la honte scan­dé par Ra­chel Bla­ney et les trois dis­si­dents du Qué­bec qui ont vo­té avec le Bloc qué­bé­cois. L’une traite les autres de rien de moins que ra­cistes, et ce, au sein d’un même cau­cus. Ce n’est cer­tai­ne­ment pas ain­si que le NPD de Jag­meet Singh se ga­gne­ra l’af­fec­tion des Qué­bé­cois ni ne gar­de­ra dans ses rangs tous les élus du Qué­bec de son ac­tuel cau­cus comme can­di­dats lors du pro­chain scru­tin.

La doc­trine ca­na­dienne et la doc­trine qué­bé­coises, aus­si flous en soient les contours, sont aus­si lé­gi­times l’une que l’autre. Mais voi­là, un très large consen­sus au sein des par­tis, des élus et de la so­cié­té du Qué­bec le voit comme une na­tion et sou­tient l’in­ter­cul­tu­ra­lisme de même qu’une cer­taine vi­sion de la laï­ci­té de l’État. Au Ca­na­da, per­sonne n’ose sé­rieu­se­ment prendre ses dis­tances du mul­ti­cul­tu­ra­lisme. Deux na­tions, deux vi­sions. Il n’y a pas de so­lu­tion dans la vo­lon­té de l’une d’im­po­ser sa loi à l’autre alors que par na­ture, deux na­tions mises en re­la­tion ne peuvent être qu’égales.

La honte, tant pour le Bloc qué­bé­cois que les dis­si­dents du NPD sur cet en­jeu, ce se­rait de re­non­cer et de ne pas por­ter un dé­sir qué­bé­cois de pro­mou­voir à sa fa­çon l’in­té­gra­tion ac­cueillante et har­mo­nieuse des mi­no­ri­tés is­sues de l’im­mi­gra­tion. Shame in­deed !

La doc­trine ca­na­dienne et la doc­trine qué­bé­coises, aus­si flous en soient les contours, sont aus­si lé­gi­times l’une que l’autre. Mais voi­là, un très large consen­sus au sein des par­tis, des élus et de la so­cié­té du Qué­bec le voit comme une na­tion et sou­tient l’in­ter­cul­tu­ra­lisme de même qu’une cer­taine vi­sion de la laï­ci­té de l’État.

AR­CHIVES PC

La dé­pu­tée du NPD de l’Abi­ti­bi, Ch­ris­tine Moore, fait par­tie des trois membres de son par­ti qui ont vo­té en fa­veur du pro­jet de loi du blo­quiste Luc Thé­riault, vi­sant à sous­traire le Qué­bec de l’ap­pli­ca­tion de la Loi sur le mul­ti­cul­tu­ra­lisme.—

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.