Les his­toires des pré­si­dents fi­nissent mal

Le Soleil - - LA UNE - JEAN-SI­MON GA­GNÉ CHRO­NIQUE js­gagne@le­so­leil.com

Les his­toires des pré­si­dents amé­ri­cains fi­nissent mal, en gé­né­ral. Sou­vent, leurs adieux res­semblent à ceux des grands di­no­saures du rock. Vous connais­sez le ta­bleau cruel. L’an­cien dieu du stade est fa­ti­gué. Il chante faux. Il n’ar­rive plus à suivre le rythme, à cause du lum­ba­go qui le fait atro­ce­ment souf­frir. Mais ça ne fait rien. Le pu­blic ap­plau­dit po­li­ment. Cha­cun fait sem­blant d’ap­pré­cier le spec­tacle et de re­gret­ter le bon vieux temps, à part peut-être quelques pe­tits dé­tails. Di­sons les coupes Lon­gueuil.

En plus, les adieux pré­si­den­tiels ont ten­dance à s’éter­ni­ser. En 2000, Bill Clin­ton a com­men­cé sa tour­née de bye-bye et de re­mer­cie­ments un an avant son dé­part. Et à la veille du dé­part de George W. Bush, les plai­san­tins di­saient qu’on pou­vait rem­plir un ca­mion rien qu’avec ses dis­cours d’adieux lar­moyants. Com­men­taire d’un jour­na­liste : «[Son at­ti­tude] don­nait un sen­ti­ment étrange de fa­mi­lia­ri­té. D’in­con­fort, aus­si. Comme lors­qu’un plom­bier tra­vaille, ac­crou­pi de­vant vous, vê­tu d’un jeans à la taille bien trop basse. »

Les his­toires des pré­si­dents fi­nissent mal, en gé­né­ral. C’est peut-être pour dé­jouer la tra­di­tion qu’au mo­ment des adieux of­fi­ciels, Ba­rack Oba­ma a dé­ci­dé de jouer le grand jeu. Hier, il est re­ve­nu à Chi­ca­go, la ville qui l’a mis au monde po­li­ti­que­ment. Il est re­par­ti sur les traces de la ma­gie d’an­tan. À l’époque du slo­gan Yes We Can. À l’époque où tout lui sem­blait pos­sible. À l’époque où sans fu­mée et sans al­cool, le Chi­ca­go de Ba­rack Oba­ma pla­nait grâce à la plus puis­sante des drogues : l’es­poir.

Hé­las, on ne re­fait pas l’his­toire. Pas plus qu’on ne rat­trape les an­nées. Hier, après huit ans à la Mai­son-Blanche, la sor­tie du pré­sident Oba­ma res­sem­blait sur­tout à la le­çon d’un élo­quent pro­fes­seur. Ou au bi­lan un tan­ti­net com­plai­sant de l’homme qui en­tend conti­nuer à jouer les fai­seurs de pluie, en cou­lisses. Toute res­sem­blance avec le jeune po­li­ti­cien qui brû­lait de chan­ger le monde en pro­fon­deur re­lève du mal­en­ten­du. Ou de la nos­tal­gie pure.

Le Ba­rack Oba­ma des adieux jouait d’abord la carte de la réconciliation na­tio­nale. Rien à voir avec son at­ti­tude bel­li­queuse de la der­nière cam­pagne élec­to­rale, au cours de la­quelle il ré­pé­tait que si Do­nald Trump l’em­por­tait, «tous les pro­grès […] réa­li­sés au cours des der­nières an­nées se­ront ba­lan­cés par la fe­nêtre». Hier, Mon­sieur était re­ve­nu à de meilleures dis­po­si­tions. Il pré­fé­rait croire que la lu­mière au bout du tun­nel n’était pas celle d’un train qui ar­ri­vait à toute vi­tesse, dans la di­rec­tion in­verse.

Il est vrai que le Par­ti dé­mo­crate a bien be­soin d’une pe­tite in­jec­tion d’op­ti­misme, pour ne pas dire d’une bonne dose de va­lium. De­puis la dé­faite élec­to­rale du 8 no­vembre, plu­sieurs mi­li­tants sont plon­gés dans un état de stu­peur et de ré­si­gna­tion que la chro­ni­queuse Mau­reen Dowd com­pare à une scène d’un film d’hor­reur de sé­rie B. Ne cher­chez pas. Il s’agit de la scène au cours de la­quelle les ados sont trop ter­ri­fiés pour s’en­fuir de leur cha­let de bois rond, per­du au mi­lieu des bois. Ils savent pour­tant que la Créa­ture va ar­ri­ver, d’un mo­ment à l’autre.

Les his­toires des pré­si­dents amé­ri­cains fi­nissent mal, en gé­né­ral. Et puis, de toute ma­nière, qui veut pa­rier sur les chances de voir Ba­rack Oba­ma de res­sus­ci­ter la ma­gie de 2008? Ou de ré­con­ci­lier à lui seul les États-Unis de 2017? Au­tant es­sayer de re­mettre la pâte den­ti­frice dans son tube, ar­mé d’une trom­pette, d’un cha­peau me­lon et de gants de boxe.

Hier, pour gal­va­ni­ser la foule, le pré­sident sor­tant n’a pas ou­blié de pro­non­cer quelques phrases fé­tiches. À com­men­cer par le cé­lèbre « Yes We Can » [«Oui, nous le pou­vons»], qui a conclu son dis­cours, sous les ap­plau­dis­se­ments dé­li­rants de la foule. Par contre, il n’a pas osé re­ve­nir sur une autre phrase cé­lèbre, pro­non­cée il y a huit ans, le 4 no­vembre 2008, lors de sa pre­mière élec­tion à la pré­si­dence. Ce soir-là, de­vant quelque 250 000 per­sonnes ras­sem­blées dans un parc de Chi­ca­go, Ba­rack Oba­ma avait amor­cé son dis­cours en s’ex­cla­mant : «S’il s’en trouve en­core par­mi vous pour dou­ter que l’Amé­rique consti­tue un en­droit où tout est pos­sible, [mon élec­tion] consti­tue leur ré­ponse.»

Ja­mais Ba­rack Oba­ma n’a rien dit de plus vrai. Mais si tout est pos­sible en Amé­rique, ce­la si­gni­fie que cette der­nière est ca­pable du meilleur, mais aus­si du pire.

Dom­mage que Ba­rack Oba­ma fasse mine de l’avoir ou­blié, en cours de route.

— PHO­TO AFP, NI­CHO­LAS KAMM

Hier, après huit ans à la Mai­son- Blanche, la sor­tie du pré­sident Oba­ma res­sem­blait sur­tout à la le­çon d’un élo­quent pro­fes­seur.

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