MOISAN La jus­tice dont vous êtes le hé­ros

Le Soleil - - LA UNE - MY­LÈNE MOISAN CH­RO­NIQUE mmoi­san@le­so­leil.com

Se mettre dans les sou­liers de l’autre. Plus fa­cile à dire qu’à faire quand on est convain­cu d’avoir rai­son. Quand on est cer­tain que le voi­sin est un con. Qu’il nous cherche. Qu’il veut em­poi­son­ner notre chat.

Li­sa-Ma­rie Roy en a vu des vertes et des pas mûres de­puis 15 ans, elle voit à la bonne marche des pro­jets de mé­dia­tion ci­toyenne pour L’autre Ave­nue, un or­ga­nisme qui fait dans la jus­tice al­ter­na­tive, comme 22 autres au Qué­bec.

Ça, c’est ar­ri­ver à s’en­tendre sans pas­ser par les tri­bu­naux.

Plus fa­cile à dire qu’à faire, di­sais-je. « Les gens qui nous ap­pellent et qui ont un pro­blème à ré­gler pensent qu’on va agir comme ar­bitre, qu’on est là pour leur don­ner rai­son, m’ex­plique Li­sa-Ma­rie. Ils ar­rivent sou­vent avec un gros dos­sier, qu’ils ont abon­dam­ment do­cu­men­té. Ils sont prêts.»

Mais, la plu­part du temps, ils n’ont pas par­lé à l’autre.

L’autre, c’est sou­vent un voi­sin, mais ça peut être un père, un col­lègue de tra­vail, le pro­prié­taire du res­tau­rant à cô­té, le pré­sident du club so­cial. «On voit vrai­ment de tout. Dès qu’il y a un conflit, on peut ac­com­pa­gner les gens vers une so­lu­tion. Il y a l’his­toire A et l’his­toire B, il faut construire l’his­toire C en­semble.» L’his­toire C, c’est le com­pro­mis. C’est l’eau dans le vin, qui a dé­jà par­fois un peu tour­né au vi­naigre.

Les mé­dia­teurs sont des bé­né­voles for­més pour em­me­ner les gens à «se mettre dans les sou­liers de l’autre». Li­sa-Ma­rie ré­pète sou­vent cette ex­pres­sion parce que c’est le coeur de la mé­dia­tion. « Il faut d’abord qu’il y ait une ou­ver­ture à bou­ger. On est dans une so­cié­té de droit où cha­cun veut ga­gner son point. En mé­dia­tion, il n’y a per­sonne qui ne gagne ni qui ne perd. Il n’y a pas de juge pour tran­cher.»

Les bé­né­voles ren­contrent d’abord la per­sonne qui ap­pelle. «On fait quelques ren­contres in­di­vi­duelles, au­tant qu’il faut, pour faire le mé­nage, pour don­ner des ou­tils. On veut éva­luer les at­tentes, l’im­por­tance qu’ils ac­cordent au main­tien du lien, avec un voi­sin par exemple.»

Quand la pre­mière per­sonne est fin prête, on ap­pelle l’autre. « Des fois, l’autre per­sonne tombe des nues, elle n’était même pas vrai­ment au cou­rant du pro­blème! Ils disent, ‘‘ Dis­lui de ve­nir me par­ler et on va ré­gler ça’’. » Y a rien comme se par­ler. Si l’autre per­sonne ac­cepte la mé­dia­tion, elle ren­contre les mé­dia­teurs seul à seul, ques­tion de se pré­pa­rer. «On les ou­tille pour la ren­contre. On leur de­mande : qu’est- ce qu’ils pré­voient dire? Comment ils pensent ré­agir si l’autre per­sonne dit ça? On fonc­tionne avec des scé­na­rios.» Puis, c’est le face-à-face. « Les gens n’ar­rivent pas à la même heure. On prend du temps avec eux pour qu’ils soient prêts.» Des fois, ça se passe très bien. D’autres fois, ça ex­plose. « Il y a tou­jours deux mé­dia­teurs qui sont pré­sents. La ren­contre se passe la plu­part du temps en lieu neutre, comme dans nos bu­reaux.»

Il ne faut ja­mais te­nir pour ac­quis que l’autre sait ce que l’on pense

Et là, les gens se parlent. Ou s’en­gueulent. « Il y a des choses qui se disent. Il y a aus­si beau­coup de «ouin, on s’est mal com­pris... La plu­part du temps, ils disent la même chose, ils veulent la même chose, mais ils le disent cha­cun de leur bord. On em­mène les gens à écou­ter l’autre. À se de­man­der comment faire pour ne pas que ça se re­pro­duise.» À faire par­tie de la so­lu­tion. «Tout ce qui se passe ne doit pas se re­trou­ver de­vant les tri­bu­naux. Il y a plu­sieurs pro­blèmes qu’on peut ré­gler par le dia­logue. Mais en 2017, il y a un ex­pert pour tout. On leur dit : vous al­lez trou­ver la so­lu­tion, vous al­lez faire le bout qu’il faut et trou­ver ce qu’il faut faire. Il faut res­pon­sa­bi­li­ser les gens, leur mon­trer que c’est en­core pos­sible de se par­ler. Ça se perd...»

Pour cer­tains, c’est au­des­sus de leurs forces. « Il y en a qui nous ap­pellent pour nous pré­sen­ter leur pro­blème. Mais quand on leur dit qu’on n’est pas là pour ré­gler le pro­blème à leur place, que ça doit ve­nir d’eux, qu’ils de­vront tra­vailler pour trou­ver une so­lu­tion, ils ne veulent pas. Ils pré­fèrent pas­ser par les tri­bu­naux. » Ils veulent avoir rai­son. Pire en­core, la mé­dia­tion fait par­fois fi de la loi. « Dans les cas de co­pro­prié­tés, de plus en plus nom­breux, on est de­vant des lec­tures dif­fé­rentes. Il peut y avoir une per­sonne qui s’ar­rête à la loi, alors que d’autres vont plu­tôt mettre l’ac­cent sur le vivre en­semble. Nous, on tasse la loi. On de­mande : “Qu’est-ce que vous fe­riez, lo­gi­que­ment?”» Mam­ma mia, le gros bon sens. Gros avan­tage par rap­port aux tri­bu­naux, la mé­dia­tion est to­ta­le­ment gra­tuite. «On fait le nombre de ren­contres qu’il faut, on va à leur rythme.»

Il y a aus­si les chi­canes de fa­mille, sou­vent plus émo­tives. Comme une grand-mère qui vou­drait voir son pe­tit- fils, mais qui s’est brouillée avec sa fille. « On ne peut pas ré­ta­blir une vie. On n’est pas une thé­ra­pie. Mais on peut par­fois les em­me­ner à se par­ler, c’est dé­jà beau­coup.»

Li­sa-Ma­rie le ré­pète, «à se mettre dans les sou­liers de l’autre». Et ça marche. De la soixan­taine de cas trai­tés chaque an­née, elle n’a pas de sta­tis­tiques sur le taux de suc­cès. Mais elle voit ré­gu­liè­re­ment des en­tentes si­gnées à l’is­sue du pro­ces­sus, des voi­sins qui re­de­viennent amis. «Tout est confi­den­tiel, on ne fait pas de sui­vi. Il y a une femme qui nous a écrit cet été pour nous dire mer­ci.»

S’il y a une le­çon que Li­saMa­rie ai­me­rait que vous re­te­niez, c’est qu’il ne faut ja­mais te­nir pour ac­quis que l’autre sait ce que l’on pense. «Sou­vent, les gens sont convain­cus que l’autre est au cou­rant du pro­blème, mais ce n’est pas le cas. Les gens se montent des his­toires. Pour une per­sonne, ça peut être la fin du monde, alors que l’autre n’a rien vu al­ler. Ils nous disent : “Elle vous a ap­pe­lé pour ça? ”»

Parce qu’il se sta­tionne en face de chez sa voi­sine.

Ou que son érable en­voie des sa­mares dans la gout­tière.

Alors cha­cun pour­ra don­ner son point de vue. « Nous, on n’est pas là pour va­li­der les ver­sions. Ce que les deux nous disent, c’est leur vé­ri­té, c’est leur fa­çon de voir les choses. C’est un beau ter­rain de jeux.»

Même pas be­soin d’ac­cep­ter d’avoir tort. Juste de ne pas avoir to­ta­le­ment rai­son.

— PHO­TO 123RF/JAMES MAR­TIN

On est dans une so­cié­té de droit où cha­cun veut ga­gner son point, ex­plique Li­sa- Ma­rie Roy. En mé­dia­tion, il n’y a per­sonne qui ne gagne ni qui ne perd. Il n’y a pas de juge pour tran­cher.

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