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Le Soleil - - LA UNE - JEAN-SI­MON GA­GNÉ js­gagne@le­so­leil.com

Ren­contre avec la bê­tise po­li­tique

En­vi­ron 38 000 mil­liards de litres! De quoi rem­plir 19 000 fois le Stade olym­pique de Mon­tréal. Ou trois fois le lac Saint-Jean. Voi­là un aper­çu de la quan­ti­té d’eau dé­ver­sée par l’ou­ra­gan Har­vey, sur la grande ré­gion de Hous­ton, en l’es­pace de quatre jours. Les dom­mages sont éva­lués à 40 mil­liards $. Et ça conti­nue.

Vous sa­vez que la si­tua­tion est dra­ma­tique, lorsque tous les po­li­ti­ciens du Texas sont d’ac­cord. Une sorte de mi­racle. Ils disent : « Met­tons la par­ti­sa­ne­rie de cô­té!» Ils disent : « Il faut ai­der les si­nis­trés!» Ils disent : «Vite! Le temps presse!»

Tant et temps de so­li­da­ri­té, ça ré­chauffe le coeur. Vous re­gret­tez même d’avoir écou­té les mé­chan­ce­tés qui cir­culent à pro­pos des po­li­ti­ciens texans. Du genre : « Il n’existe qu’une seule chose ca­pable de faire plus de dé­gâts qu’un gros ou­ra­gan. C’est un groupe de po­li­ti­ciens texans prêts à tout pour as­su­rer leur ré­élec­tion.»

Braves po­li­ti­ciens du Texas. Snif. Em­por­tés par l’émo­tion, vous en­ten­dez presque la voix du chan­teur coun­try Ch­ris Wall qui chante : «[…] J’ai­me­rais mieux être un pi­quet de clô­ture au Texas que le roi du Ten­nes­see.»

Stop. At­ten­dez. Sou­dain, vous réa­li­sez que les élus du Texas ne sont pas tou­jours aus­si gé­né­reux. À l’au­tomne 2012, plu­sieurs s’op­po­saient même au plan pour ai­der les si­nis­trés de l’ou­ra­gan San­dy, qui ve­nait de dé­vas­ter la côte Est des États-Unis.

À l’époque, 23 des 24 élus ré­pu­bli­cains du Texas à la Chambre des re­pré­sen­tants ont vo­té contre le pro­gramme. Ils l’ac­cu­saient de ra­tis­ser trop large. Ils exi­geaient que pour chaque dol­lar ver­sé aux si­nis­trés, un dol­lar soit cou­pé dans le bud­get du gou­ver­ne­ment fé­dé­ral. Un pe­tit nombre crai­gnait même que l’aide consti­tue une forme de re­con­nais­sance des chan­ge­ments cli­ma­tiques.

Rien à faire. Si le pro­gramme avait en­sei­gné aux si­nis­trés à mar­cher sur les eaux, ils l’au­raient re­je­té sous pré­texte qu’il n’en­sei­gnait pas aus­si la na­ta­tion. « L’aide aux si­nis­trés n’est pas un ca­deau de Noël», di­sait en sub­stance le sé­na­teur Ted Cruz, sur­nom­mé «face de lé­zard» par ses col­lègues.

Plus étroit d’es­prit que Mon­sieur, il pa­raît que tu ar­rives à re­gar­der par la ser­rure avec les deux yeux en même temps.

Fi­na­le­ment, le pro­gramme d’aide de 50,5 mil­liards $ aux si­nis­trés de San­dy a été adop­té, en jan­vier 2013. Et l’at­ti­tude bi­zarre des op­po­sants, no­tam­ment ceux du Texas, a été ran­gée au rayon du folk­lore.

Après tout, la po­li­tique du Texas a sou­vent été com­pa­rée à un «di­ver­tis­se­ment gra­tuit ». On pense à Louie Goh­mert, qui a stu­pé­fait ses col­lègues de la Chambre des re­pré­sen­tants en pro­non­çant un long dis­cours sur le dan­ger des cos­mo­nautes ho­mo­sexuels, dans les fu­tures co­lo­nies mar­tiennes. Sans ou­blier le com­mis­saire à l’Agri­cul­ture, Sid Miller, soup­çon­né d’avoir uti­li­sé les fonds pu­blics pour se faire in­jec­ter un «sé­rum de Jé­sus», une mix­ture sup­po­sé­ment ca­pable de gué­rir toutes les dou­leurs. Et que dire de Ma­ry Lou Bru­ner, une can­di­date au Con­seil su­pé­rieur de l’Édu­ca­tion, en 2016? Ma­dame avait fait cam­pagne en pré­ten­dant que Ba­rack Oba­ma était un an­cien pros­ti­tué. Elle af­fir­mait aus­si que les di­no­saures sont dis­pa­rus parce que ceux qui se trou­vaient à bord de l’arche de Noé étaient trop jeunes pour se re­pro­duire (!?).

Ren­du-là, il ne reste plus qu’à tendre le cra­choir à l’écri­vain ca­tho­lique Ed­ward Eve­rett Hale.

— Est-ce que vous priez pour les po­li­ti­ciens, M. Hale? lui avait-on de­man­dé.

— Non, avait-il ré­pon­du. Mais quand je re­garde les po­li­ti­ciens, je prie pour le pays.

Dans quelques se­maines, le Con­grès amé­ri­cain va concoc­ter un plan d’aide aux si­nis­trés de l’ou­ra­gan Har­vey. Cette fois, vous pou­vez pa­rier que tous les élus du Texas vont l’adop­ter les yeux fer­més. Au diable les scru­pules bud­gé­taires. Après tout, il ne s’agit plus de si­nis­trés de la côte Est! Avec un peu de chance, il s’en trou­ve­ra pour s’émou­voir que la ville de Hous­ton vienne de su­bir sa troi­sième tem­pête «ex­cep­tion­nelle» en 10 ans. Mais quant à sa­voir si on ques­tion­ne­ra la construc­tion de plus de 7000 ré­si­dences dans des zones basses de la ville, de­puis 2010, il s’agit d’une autre his­toire. Faut pas trop en de­man­der.

Au Texas, plus que ja­mais, il n’y a qu’une chose qui soit plus dan­ge­reuse qu’un gros ou­ra­gan. C’est un groupe de po­li­ti­ciens prêts à tout pour leur ré­élec­tion. On parle alors d’un état d’ébrié­té élec­to­rale.

Le mot de la fin ap­par­tient à l’an­cienne gou­ver­neure, Ann Ri­chards : « La po­li­tique res­semble beau­coup au foot­ball. Vous de­vez être as­sez in­tel­li­gent pour jouer le jeu, mais as­sez stu­pide pour croire que c’est im­por­tant.»

— PHO­TO AP, DA­VID J. PHIL­LIP

L’ou­ra­gan Har­vey a dé­ver­sé en­vi­ron 38 000 mil­liards de litres de pluie en l’es­pace de quatre jours sur la grande ré­gion de Hous­ton.

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