MOI­SAN

C’est qui, le zouf?

Le Soleil - - LA UNE - MY­LÈNE MOI­SAN mmoi­san@le­so­leil.com

Mar­tin a 44 ans, il est at­teint de sclé­rose en plaques de­puis presque 10 ans, ses jambes sont de plus en plus molles. Il se dé­place, de­puis un peu plus de deux ans, avec un fau­teuil mo­to­ri­sé.

Avec ça, il peut al­ler par­tout, sor­tir de son lo­ge­ment. Al­ler voir ses amis, tiens, comme ce­lui qui ha­bite à Li­moi­lou, pas loin du Jean Cou­tu sur De la Ca­nar­dière. Il était al­lé lui rendre vi­site le 10 mai, une de ces jour­nées fris­quettes qu’on a eues au prin­temps. Ils ont ja­sé sur la ga­le­rie, sont en­trés à l’in­té­rieur.

Quand ils sont res­sor­tis, le fau­teuil avait dis­pa­ru. Vo­lé. «C’est une his­toire d’une mi­nute, j’étais ren­tré pour al­ler aux toi­lettes. Je le gar­dais ha­bi­tuel­le­ment à l’oeil, je n’au­rais pas pen­sé qu’il se fe­rait vo­ler.»

Vo­ler un fau­teuil rou­lant, faut le faire.

Mar­tin a dé­po­sé une plainte à la police. « Ils m’ont dit que ça ar­ri­vait de temps en temps, mais qu’ils les re­trou­vaient tou­jours.» Mar­tin n’a pas eu la même chance, son fau­teuil mo­to­ri­sé n’a pas été trou­vé. À la police, on m’a confir­mé que le vo­leur (ou la vo­leuse) court tou­jours. « Le dos­sier est fer­mé. Il n’y a eu au­cune ar­res­ta­tion.»

J’ai de­man­dé si les vols de fau­teuils rou­lants étaient fré­quents. «Ça ar­rive, mais ce n’est pas une pro­blé­ma­tique mar­quante.» C’en est une pour Mar­tin. Non, mais, quel genre de zouf peut vo­ler un fau­teuil rou­lant?

Mar­tin a ap­pe­lé sa com­pa­gnie d’as­su­rances, il avait op­té pour un for­fait tout risque, convain­cu que son fau­teuil était cou­vert. Il ne l’était pas. « Ils m’ont dit que j’au­rais dû les avi­ser que j’avais un fau­teuil mo­to­ri­sé.»

J’ai fait une pe­tite re­cherche au­près d’as­su­reurs, la cou­ver­ture of­ferte va­rie d’un en­droit à l’autre. Consi­dé­ré comme un bien meuble, cal­cu­lé dans le mon­tant to­tal as­su­rable, le fau­teuil est ha­bi­tuel­le­ment cou­vert à l’in­té­rieur du do­mi­cile, mais pas «hors lieu» où le rem­bour­se­ment va de tout à rien.

Mar­tin l’a ap­pris à ses dé­pens. « Le pro­chain, il va être tel­le­ment as­su­ré! Je vais mettre un GPS des­sus...»

Le fau­teuil mo­to­ri­sé lui avait été four­ni par le Centre Fran­çoisC­ha­ron il y a un peu plus de deux ans. Mar­tin a ap­pe­lé pour sa­voir si c’était pos­sible d’en avoir un autre, vu les cir­cons­tances. « Ils m’ont dit que ce n’était pas pos­sible. Qu’on pou­vait en avoir un aux cinq ans.»

Il lui reste plus de deux ans à at­tendre.

Sans fau­teuil mo­to­ri­sé, ses dé­pla­ce­ments sont beau­coup plus com­pli­qués. Il ne sort plus beau­coup de chez lui.

Ils ont ja­sé sur la ga­le­rie, sont en­trés à l’in­té­rieur. Quand ils sont res­sor­tis, le fau­teuil avait dis­pa­ru. Vo­lé

Il n’a pas as­sez d’ar­gent pour s’en ache­ter un autre. Dans son autre vie, quand il tra­vaillait, il au­rait eu les moyens.

«J’ai tou­jours tra­vaillé dans la construc­tion. Je tra­vaillais pour Ge­ni­var. J’ai tra­vaillé à la construc­tion de six, sept bar­rages, un Cinéma Odéon... j’ai fait plu­sieurs gros pro­jets.»

Les pre­miers symp­tômes de la ma­la­die sont ap­pa­rus en 2007. «C’est lent au dé­but, on ne sa­vait pas trop c’était quoi.» Il avait 34 ans. Le diag­nos­tic de sclé­rose en plaques, une ma­la­die dé­gé­né­ra­tive, est tom­bé deux ans plus tard. « Avec le temps qui est pas­sé avant d’avoir le diag­nos­tic, je n’ai pas eu le droit à l’as­su­rance-sa­laire. Je me suis re­trou­vé avec presque rien. Je vis avec la Ré­gie des rentes et un peu d’aide so­ciale.»

Une fois le loyer et le reste payés, il ne reste plus grand-chose.

C’est la mère de Mar­tin qui m’a ap­pe­lée pour me ra­con­ter l’his­toire de son gar­çon, qui tourne en rond de­puis cinq mois. Elle s’est dit que quel­qu’un, quelque part, au­rait peut- être un fau­teuil mo­to­ri­sé à prê­ter à Mar­tin ou un même un qua­dri­por­teur pour dé­pan­ner, le temps d’en avoir un autre, dans deux ans.

Je me suis dit la même chose.

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