LE WORKAHOLIC QUI SE SOIGNE

Le Soleil - - ARTS ET SPECTACLES - ÉRIC MOREAULT emo­reault@le­so­leil.com

Em­ma­nuel Bi­lo­deau l’avoue vo­lon­tiers, sa fa­mille est sa source d’équi­libre. Si­non, «je tra­vaille­rais jour et nuit». Le sym­pa­thique ar­tiste, aus­si po­ly­va­lent que doué, mul­ti­plie les pré­sences à la télé, au théâtre, comme hu­mo­riste et, quand l’oc­ca­sion se pré­sente, au cinéma. Après une courte ap­pa­ri­tion dans Le re­ve­nant d’Iñár­ri­tu, qui lui a lais­sé un mau­vais sou­ve­nir, l’homme de 53 ans est la ve­dette et prin­ci­pal in­té­rêt d’In­nocent de Marc-An­dré La­voie. Le So­leil a pro­fi­té de son pas­sage dans sa ville na­tale pour dis­cu­ter de sa vie agitée et de son grand coeur.

Q Pour­quoi ac­cep­ter un rôle dans un film sans vé­ri­table bud­get?

R Je sa­vais dans quoi je m’em­bar­quais. En même temps, c’est pas comme si j’avais des offres tous les jours. Marc-An­dré La­voie, je m’en­tends bien avec lui. On a fait Bluff ( 2007) et Y’en au­ra pas de fa­cile (2010), c’est un charme. Je le com­prends bien quand il me di­rige et je lui pro­pose des choses qu’il aime. Por­ter un film sur ses épaules, qui s’ap­pelle In­nocent, c’est at­ti­rant. J’aime les lo­sers, les gars un peu in­no­cents. J’ai­mais aus­si l’am­bi­guï­té. Est-il in­nocent cave ou can­dide?

Q Donc, par­tant d’em­blée?

R Il me l’a dit après, mais si j’avais dit non, le film ne se se­rait pas f ait. Quand i l m’a ap­pro­ché, il avait juste l’idée. Il ne voyait pas le faire au­tre­ment qu’avec moi. Ça m’a tou­ché et j’ai dit oui. Il a donc dû écrire un scé­na­rio plus pré­cis et on a com­men­cé un mois plus tard, sur les cha­peaux de roues avec une toute pe­tite équipe. À la base, c’était un pro­jet presque fa­mi­lial, mais qui est de­ve­nu un film sym­pa­thique. Je sa­vais qu’il n’y au­rait pas de luxe. On a tout juste eu une ma­quilleuse, une fille re­cru­tée chez Sub­way. Elle était très bonne, mais c’est un risque qu’il a pris avec une fille qui n’a ja­mais fait de cinéma. Ça au­rait pu mal tour­ner, mais ça fait par­tie du per­son­nage. C’est cow-boy un peu, mais j’aime bien. C’était aus­si une af­faire de com­pli­ci­té. Et puis j’adore tour­ner.

Q Il y a quand même une sa­crée dif­fé­rence avec Le re­ve­nant (2015) d’Ale­jan­dro G. Iñár­ri­tu

avec Leo­nar­do DiCa­prio, qui a ga­gné trois Os­cars?

R ( rires) Ça a pas rap­port. Pen­dant que je fai­sais des es­sayages pour The Re­ve­nant pen­dant deux jours, en amont du tour­nage, je me di­sais : mon Dieu que je m’en­nuie du Qué­bec! Mau­dit qu’ils sont stres­sés et qu’on est trai­té comme des pions. L’équipe n’avait au­cune consi­dé­ra­tion pour moi, au­cun res­pect à la li­mite. Du mo­ment où j’ai com­men­cé à avoir le res­pect d’Iñár­ri­tu, après la pre­mière jour­née de tour­nage, tout d’un coup, le re­gard sur moi a été com­plè­te­ment dif­fé­rent. Ça m’a vrai­ment fait chier. Je trou­vais qu’ils étaient pres­su­ri­sés par l’ar­gent, le pou­voir, la hié­rar­chie… Les pro­duc­teurs jouent avec des di­zaines de mil­lions $ et l’en­jeu, c’est d’al­ler aux Os­cars pour faire plus de mil­lions $. J’étais pas heu­reux d’être là. Je me di­sais qu’on est bien au Qué­bec, même s’il n’y a pas d’ar­gent. Tu ne sens pas cette pres­sion et ce poids de suc­cès à tout prix, au dé­tri­ment de la vie de plein de gens. J’en­ten­dais des échos des tech­ni­ciens qui se fai­saient vi­rer ou qui par­taient parce qu’ils étaient à boutte. C’est cor­rect de vou­loir un grand film, mais à quel prix? Moi, je trouve que ça ne vaut pas la peine de sa­cri­fier mon bon­heur et mon équi­libre men­tal. En même temps, pro­ba­ble­ment que je suis as­sez ma­lade dans la tête pour dire oui si on me le re­pro­po­sait…

Q Pas d’ar­gent, pas beau­coup de rôles au cinéma qué­bé­cois, est- ce pour ça que tu as ten­té ta chance comme hu­mo­riste?

R

Ce n’était pas l’idée de faire de l’ar­gent qui m’al­lu­mait. C’est sûr que tu peux t’ima­gi­ner que ça peut de­ve­nir payant, mais on te dit tout de suite : sache que tu ne fe­ras pas d’ar­gent avec ça, mais tu vas avoir beau­coup de plai­sir. C’est ce qui est ar­ri­vé. Faire ça trois ans sans être trop payé, ça de­vient ab­surde. Si je vou­lais vrai­ment, j’en fe­rais un autre de suite, puis après un troi­sième dans quelques an­nées et ça pour­rait de­ve­nir ren­table. Mais à quel prix?

Q Donc, c’est comme si tu jon­glais tout le temps avec tes dif­fé­rents cha­peaux?

R Oui. La vie est dure à équi­li­brer. C’est le plus grand dé­fi de l’exis­tence. Ar­tiste, c’est un mé­tier dés­équi­li­brant. Heu­reu­se­ment, j’ai des en­fants, ça me ra­mène. Je suis un

workaholic fi­ni, sans eux, je me se­rais per­du là-de­dans et je tra­vaille­rais jour et nuit. Il y a tel­le­ment de pro­jets que je n’ai pas pu faire parce que j’ai des en­fants, mais au­jourd’hui, je suis content. Quand je me re­tourne, ce que j’ap­pré­cie, c’est d’avoir construit des re­la­tions hu­maines fortes avec en­fants, amis, fa­mille, blonde… C’est ça qui me reste.

Q Puisque tu parles de re­la­tions hu­maines, tu as ani­mé ré­cem­ment les soi­ré es-bé­né­fices pour le fes­ti­val de Pe­tite-Vallée. Qu’est- ce qui t’in­té­res­sait?

R J’y ai joué l’été pas­sé, j’ai rem­pla­cé au pied le­vé Bob Walsh. Ça a été une soi­rée mé­mo­rable. On était en va­cances et mes en­fants vou­laient par­ti­ci­per au show : on a rem­pli la salle. […] Alan Cô­té [le di­rec­teur gé­né­ral] m’a de­man­dé d’ani­mer une soi­rée- bé­né­fice à Mon­tréal, puis au centre Vi­déo­tron parce que ça avait bien été. C’était pour moi une évi­dence. C’était tel­le­ment trou­blant de voir que ça avait brû­lé. Ai­dé son pro­chain, ça fait par­tie de ma gé­né­tique.

Q Et où tout ça te mène dans un fu­tur proche?

R Je vi­vote avec toutes sortes d’af­faires. Je fais des voix hors champ, des pe­tits rôles, j’écris, je fais du pain, du yo­ga… J’ai une blonde qui tra­vaille beau­coup, donc, dès fois, j’as­sure plus à la mai­son, des fois, elle as­sure à son tour. C’est sûr qu’un deuxième show d’hu­mour, ce se­rait une bonne idée sur le plan fi­nan­cier, mais je ne suis pas pres­sé parce que je pri­vi­lé­gie l’équi­libre. On va avoir un autre bé­bé dans deux mois [un qua­trième en­fant], je me garde un peu d’énergie et de temps parce que je sens que ça va être exi­geant. J’ai en­vie de le vivre se­rei­ne­ment. Mais je manque ja­mais de tra­vail. C’est des phases. J’ai pas de plan de car­rière.

Q Avez-vous le goût, par­fois, de re­ve­nir à Qué­bec?

R

Pour la qua­li­té de vie, si je pou­vais dé­mé­na­ger tout le monde et tra­vailler, je re­vien­drais vo­lon­tiers. Je me sens chez nous. Mais, pour l’ins­tant, c’est un peu com­pli­qué. On a ache­té un ter­rain à Saint-JeanPort-Jo­li, il y a cinq, six ans. Ça va se faire à un mo­ment don­né. J’aime trop le fleuve [Saint-Laurent].

La vie est dure à équi­li­brer. C’est le plus grand dé­fi de l’exis­tence. Ar­tiste, c’est un mé­tier dés­équi­li­brant. Heu­reu­se­ment, j’ai des en­fants, ça me ra­mène. Je suis un workaholic fi­ni, sans eux, je me se­rais per­du là-de­dans et je tra­vaille­rais jour et nuit — Em­ma­nuel Bi­lo­deau

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