Les re­cettes à Bar­rette

Le Soleil - - LA UNE -

Chan­tal Guay n’était pas au Centre des Congrès le 23 no­vembre 2016 quand le mi­nistre de la San­té a fait ser­vir les nou­veaux me­nus concoc­tés pour les CHSLD. Elle n’était pas non plus à l’ITHQ lun­di pour en­tendre Gaé­tan Bar­rette an­non­cer l’oc­troi de 100 000 $ pour ajou­ter 40 nou­velles re­cettes.

Elle était chez elle, au CHSLD Saint-Au­gus­tin à Beau­port.

Chan­tal a 52 ans, elle ha­bite là de­puis presque cinq ans, dans une pe­tite chambre avec vue sur le fleuve.

Je vous avais par­lé d’elle en mars, elle vou­lait me dire qu’elle re­ce­vait de bons soins, que son corps re­ce­vait de bons soins. Mais qu’on ne s’oc­cu­pait pas d’elle comme d’une per­sonne, juste comme d’une peau à la­ver à la dé­bar­bouillette, un sac de sto­mie à vi­der, une bouche à nour­rir.

Elle n’en vou­lait pas aux pré­po­sés «au coeur gros comme un au­to­bus». Elle les voit cou­rir. Elle m’a rap­pe­lée à la fin de l’été, elle vou­lait me par­ler de ces nou­veaux re­pas, tous cui­si­nés à Ro­bert-Gif­fard avant d’être ache­mi­nés dans dif­fé­rents CHSLD de la ville. Cer­tains élé­ments en sa­chets sont ré­chauf­fés, les pro­téines sont cuites sur place, le tout est as­sem­blé se­lon le choix des ré­si­dents.

«Ce n’est pas bon et c’est mal pré­sen­té, re­grette Chan­tal. Je suis sur le co­mi­té des bé­né­fi­ciaires, on a vo­té sur les nou­veaux me­nus. On était neuf, il y en a cinq qui ont dit que c’était mé­chant, quatre ont dit que c’était pas­sable.» Elle fait par­tie des «mé­chants». Je suis al­lée la voir pen­dant l’heure du mi­di, elle re­ce­vait son pla­teau quand je suis ar­ri­vée. Du spa­ghet­ti, un clas­sique. Et quelques mor­ceaux de coeur de Romaine dans un bol, sans ac­com­pa­gne­ment, à part le pe­tit conte­nant de vi­nai­grette ita­lienne. Pour des­sert, du «blanc mange» à la va­nille.

«Si ça goûte la va­nille, ça, je me re­mets à mar­cher!»

Vous avez dé­jà goû­té à ça, du «blanc mange»? C’est comme l’em­blème de la bouffe d’hô­pi­tal.

Mais à 2,22 $ par re­pas, on ne peut pas faire de fo­lie.

Chan­tal m’a mon­tré des me­nus qu’elle a conser­vés. «On a tou­jours la même soupe et le même des­sert au dî­ner et au sou­per. Et les mêmes me­nus re­viennent aux trois se­maines, en boucle. Ça re­vient vite...» Elle note ce qui manque. Ça ar­rive sou­vent. Le jour où j’y suis al­lée, on avait ou­blié le lait.

Ka­rine, la gen­tille in­fir­mière auxi­liaire, est al­lée lui cher­cher un ber­lin­got.

Man­ger, c’est à peu près le seul plai­sir qui reste à Chan­tal.

Là-des­sus, le mi­nistre Gaé­tan Bar­rette est d’ac­cord avec elle. Il l’a dit lun­di en confé­rence de presse pour an­non­cer qu’il don­nait 100 000 $ à l’Ins­ti­tut de tou­risme et d’hô­tel­le­rie du Qué­bec pour conce­voir 40 nou­velles re­cettes pour les com­mu­nau­tés cultu­relles. En plus des 72 autres re­cettes concoc­tées l’an der­nier. « L’en­jeu, c’est de ser­vir à ces gens­là du ré­con­fort, du bon­heur.»

L’his­toire ne dit pas pour­quoi on ne po­pote pas les nou­velles re­cettes à l’in­terne.

Li­sa Frul­la, la di­rec­trice de l’ITHQ, en a ajou­té. «Qui aime man­ger aime vivre. Ce qu’on veut faire, c’est de conti­nuer à don­ner du plai­sir.»

Plus fa­cile à dire qu’à faire, constate le pré­sident du co­mi­té des usa­gers de la Ca­pi­ta­leNa­tio­nale, Gaë­tan Pru­neau «Les échos que nous avons pour les centres de la Vieille-Ca­pi­tale sont que les re­pas ne sont pas bons. Il s’agit des com­men­taires que nous re­cueillons de la part des fa­milles et des ré­si­dents de fa­çon aléa­toire. L’avis gé­né­ral est que les re­pas sont mau­vais et, à cer­tains en­droits, les ré­si­dents se privent de man­ger, car ce n’est pas à leur goût.» C’est le cas de Chan­tal. J’ai par­lé mar­di à Marc Thi­beault hier, di­rec­teur de la lo­gis­tique au CIUSSS de la ca­pi­tale na­tio­nale, et à Ma­rie-Claude Ro­chon, co­or­don­na­trice. « De fa­çon gé­né­rale, c’est ap­pré­cié», as­sure Mme Ro­chon, qui dit être en lien avec les co­mi­tés d’usa­gers.

Pas ce­lui de Chan­tal ni de Gaë­tan, vi­si­ble­ment.

De­puis l’im­plan­ta­tion en jan­vier, elle ex­plique que des chan­ge­ments ont été ap­por­tés à la suite de com­men­taires des ré­si­dents. Le chi­li vé­gé­ta­rien est pas­sé à la trappe, rem­pla­cé par les bonnes vieilles «bines». On a ré­in­tro­duit les frites, les as­siettes froides et les ham­bur­gers.

De­puis jan­vier, 17 éta­blis­se­ments de la ré­gion ont été in­té­grés au sys­tème. «On est à peu près ren­dus à mi-che­min de l’im­plan­ta­tion, ça se passe très bien, af­firme M. Thi­beault. On sert 15 000 re­pas par jour. On est très fiers de pou­voir of­frir et main­te­nir un choix va­rié et de qua­li­té.»

Dif­fi­cile d’y ar­ri­ver avec 7 $ par jour? « Pas du tout. On bé­né­fi­cie de l’ef­fet CIUSSS pour le pou­voir d’achat.»

En­core fau­drait-il que les ré­si­dents des CHSLD aient le temps de man­ger. J’ai vu des en­droits où ça fonc­tion­nait vrai­ment bien, à Lys­ter entre autres, un CHSLD à di­men­sion hu­maine où l’heure du re­pas se passe dans le calme et la bonne hu­meur. Comme le reste. J’ai vu d’autres en­droits où les ré­si­dents étaient lais­sés seuls à fixer leur as­siette. Sans prendre une bou­chée. Qu’on rem­place le pâ­té chi­nois par de la mous­sa­ka et qu’on offre du pou­let Tan­doo­ri n’y chan­ge­ra rien.

— PHO­TO­THÈQUE LE SO­LEIL, JEAN-MA­RIE VILLE­NEUVE

En no­vembre 2016 le mi­nistre de la San­té Gaé­tan Bar­rette avait fait ser­vir, dans le cadre d’une confé­rence de presse or­ga­ni­sée au Centre des congrès, les nou­veaux me­nus concoc­tés pour les CHSLD.

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