Le lo­gi­ciel libre : préa­lable pour une in­for­ma­tique éthique

Le Soleil - - OPINIONS - Daniel Pas­cot

J’ai mi­li­té pour le lo­gi­ciel libre sans avoir convain­cu grand monde. Qu’il faille gar­der contrôle sur le lo­gi­ciel, les gens en com­prennent l’in­té­rêt et même la rai­son, mais le lo­gi­ciel libre ne les in­té­resse pas parce que ce n’est pas dans leur in­ten­tion ou ca­pa­ci­té d’en­tre­te­nir, ins­tal­ler, étu­dier, mo­di­fier ou dis­tri­buer du lo­gi­ciel eux-mêmes.

Par contre, la li­ber­té du par­tage du code pour des rai­sons d’ef­fi­ca­ci­té in­té­resse les pro­duc­teurs de lo­gi­ciel et de ser­vice in­for­ma­tique. Ils se sont alors dé­bar­ras­sés de la di­men­sion éthique en créant le mo­dèle open source en marge du mo­dèle libre. Et ça a mar­ché au point où ce mo­dèle a ga­gné la ba­taille du lo­gi­ciel. En­le­vez le code libre ou open source et plus de Web, de cour­rier élec­tro­nique, de réseaux sociaux comme Fa­ce­book, de ser­vice Google ou Ama­zon, ou même de té­lé­phone in­tel­li­gent.

Oui, mais voi­là, c’est du lo­gi­ciel libre dé­bar­ras­sé de sa di­men­sion éthique, ce qui fait que du point de vue de l’uti­li­sa­teur le lo­gi­ciel libre ou open source n’ap­porte rien. En ef­fet les pres­ta­taires de ser­vice in­for­ma­tique échappent tout à fait lé­ga­le­ment aux contraintes éthiques as­so­ciées aux li­cences libres. Cir­cons­tance ag­gra­vante, la gra­tui­té ap­pa­rente de bien des ser­vices de lo­gi­ciel anes­thé­sie leurs uti­li­sa­teurs face aux consé­quences de leur viol de vie pri­vée par l’ap­pro­pria­tion de leurs don­nées et com­por­te­ments (mé­ta don­nées) sou­vent à leur in­su.

Quand Ri­chard Stall­man, dès les an­nées 1980, a fait prendre conscience de l a né­ces­si­té du contrôle du lo­gi­ciel pour ga­ran­tir nos li­ber­tés, la di­men­sion éthique était im­por­tante. Il par­lait de bon et de mau­vais lo­gi­ciel. Comme les or­di­na­teurs étaient au­to­nomes, la li­cence GPL qui exi­geait que le code source lo­gi­ciel soit li­bre­ment main­te­nu ac­ces­sible suf­fi­sait pour ga­ran­tir notre vie pri­vée.

Au­jourd’hui nous ne pou­vons pas plus nous pas­ser de lo­gi­ciel que de nous pas­ser de man­ger. Le lo­gi­ciel c’est un peu comme le bio. On veut man­ger bio parce que c’est bon pour soi, bon pour la pla­nète, et ce­la per­met d’évo­luer vers une éco­no­mie plus hu­maine. Le lo­gi­ciel c’est comme le bio, ce n’est pas seule­ment un pro­duit, mais aus­si un éco­sys­tème com­plexe qui concerne cha­cun de nous, la so­cié­té avec tous ses ac­teurs.

Mais alors que faire pour s’as­su­rer que le ser­vice ren­du par le lo­gi­ciel via un pres­ta­taire soit bon pour nous, la so­cié­té et l’in­dus­trie? Il nous faut exi­ger des four­nis­seurs un com­por­te­ment éthique et pour ce­la il faut les choi­sir et ac­cep­ter de payer pour ce que nous consom­mons dans le cadre d’une charte (ana­logue à un la­bel bio).

Je l’illustre ici avec un pro­jet que je tente de lan­cer : PIAFS (Par­tage des In­for­ma­tions Avec la Fa­mille en San­té) ré­pond à un be­soin non sa­tis­fait, dis­po­ser d’un ser­veur pri­vé pour par­ta­ger des don­nées de san­té au sein d’une uni­té fa­mi­liale à des fins d’entre-aide ( piafs.org/). Comme nous n’avons pas en­core osé con­fier, avec rai­son, nos don­nées de san­té à nos réseaux sociaux gra­tuits, et nous ne sommes pas ca­pables de main­te­nir nous même un tel ser­vice, il nous faut re­cou­rir aux ser­vices d’un four­nis­seur qui nous res­pecte (en at­ten­dant un éven­tuel ser­vice pu­blic).

Ce qui nous conduit à exi­ger une charte qui re­pose sur la trans­pa­rence : › SUR CE QUE FAIT LE LO­GI­CIEL Comme nous ne pou­vons pas le faire nous même ni nous fier uni­que­ment au four­nis­seur, il nous faut la ga­ran­tie ex­terne qu’ap­porte le lo­gi­ciel libre. Dans le cas de PIAFS, comme bien sou­vent, des lo­gi­ciels libres existent, il suf­fit de les uti­li­ser. › SUR LES COÛTS Le juste coût n’est pas la ré­sul­tante du jeu de l’offre et de la de­mande, ni d’un jeu de né­go­cia­tion ba­sé sur des se­crets, et en­core moins le ré­sul­tat d’une rente de si­tua­tion ou l’ex­ploi­ta­tion ca­chée et dé­ri­vée de nos don­nées : • le client doit sa­voir ce qu’il paye, avoir la ga­ran­tie que le contrat couvre tous les frais, connaître les coûts de re­trait du ser­vice et en es­ti­mer les consé­quences • il doit être ca­pable d’es­ti­mer la va­leur de ce qu’il paye

pos­sible, mais elle ne se­ra que si nous l’exi­geons. Les géants du Net sont de vé­ri­tables états sou­ve­rains qui re­posent sur d’énormes ca­pi­taux de­vant les­quels même nos états baissent pa­villon. La route est longue, chao­tique et pleine de sur­prises, et le che­min se fait en mar­chant ( ba­be­lio. com/ au­teur/An­to­nio-Ma­cha­do/2992/ ci­ta­tions).

C’est à nous uti­li­sa­teurs et créa­teurs de lo­gi­ciels libres de nous don­ner la main et de la tendre aux autres, ce ne se­ra pas fa­cile, car il fau­dra mettre la main à la poche et la ba­taille est politique. Il nous faut exi­ger, ins­pi­ré par le mou­ve­ment «bio», un la­bel in­for­ma­tique éthique et pour­quoi pas un fo­rum mon­dial de l’éco­sys­tème nu­mé­rique, la piste est tra­cée (par exemple la­qua­dra­ture.net/fr/), à nous de l’em­prun­ter. En at­ten­dant, rien ne nous in­ter­dit d’exi­ger une charte éthique.

— PHOTO 123RF/GSTOCKSTUDIO

Se­lon l’au­teur, le lo­gi­ciel c’est un peu comme le bio. On veut man­ger bio parce que c’est bon pour soi, bon pour la pla­nète, et ce­la per­met d’évo­luer vers une éco­no­mie plus hu­maine. Le lo­gi­ciel c’est comme le bio, ce n’est pas seule­ment un pro­duit, mais aus­si un éco­sys­tème com­plexe qui concerne cha­cun de nous, la so­cié­té avec tous ses ac­teurs.

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