En­four­cher les peurs

Le Soleil - - ARTS ET SPECTACLES - MA­RIO CLOU­TIER

MON­TRÉAL — Le deuxième ro­man de Mi­chèle Ouimet, L’heure mauve, se dé­roule dans une ré­si­dence pour per­sonnes âgées. Un livre cho­ral pour dé­pas­ser les cli­chés, pour dé­non­cer et pour rire aus­si.

Il n’y a qu’une Mi­chèle Ouimet. Franche, di­recte, en­tière. La jour­na­liste a par­cou­ru t outes l es zones dan­ge­reuses de la pla­nète. La ro­man­cière ne re­cule pas plus de­vant les su­jets dif­fi­ciles. Même qu’elle y fait face et les en­fourche. Le vieillis­se­ment et la mort sont au coeur de L’heure mauve. Ces han­tises sont au­tant celles de la jour­na­liste que de la ro­man­cière. De la femme, sur­tout.

« Le per­son­nage de Jac­que­line le pense : “J’étais tout et, main­te­nant, je ne suis rien.” La vieillesse, c’est une perte de pou­voir. En écri­vant, j’étais en ré­ac­tion face aux livres et aux films qui dé­crivent la vieillesse comme quelque chose de cute ou, à l’op­po­sé, une pure dé­gé­né­res­cence. Je vou­lais mon­trer la peur de vieillir. J’ai tel­le­ment peur de la mort et de vieillir. Ce sont des peurs pro­fondes, mais j’ai eu beau­coup de plai­sir à l’écrire. Je me suis lâ­chée lousse.»

Le réa­lisme est au coeur de son écri­ture. Il ne sau­rait en être au­tre­ment quand on a tant vu et écou­té les hu­mains, leurs pe­tites et l eurs grandes mi­sères. En par­ler, com­mu­ni­quer. Mi­chèle Ouimet reste pro­fon­dé­ment el­le­même en pas­sant du re­por­tage au ro­man.

« La jour­na­liste n’est ja­mais loin», avoue- t- elle au su­jet du per­son­nage de Jac­que­line, jour­na­liste à la re­traite et re­belle tou­jours ac­tive, vé­ri­table mo­teur du ré­cit. Jac­que­line af­fronte Lu­cie, di­rec­trice de la ré­si­dence pour per­sonnes âgées où elle vit, puisque celle- ci veut sé­pa­rer l es bien por­tants des « at­teints » par­mi sa clien­tèle. C’est là que le ro­man em­prunte son ton le plus grin­çant.

LA PEUR

« Ce s ont des s nobs qui ne veulent pas voir les plus dé­mu­nis par­mi eux parce qu’ils ne veulent pas voir ce qu’ils vont de­ve­nir. Ça leur fait peur. Mais je ne vou­lais pas de per­son­nages noir et blanc. Lu­cie, la di­rec­trice, se bat contre Jac­que­line, mais on voit aus­si comment elle est dé­bor­dée. Même si par­fois elle nous énerve, on s’y at­tache. Même chose avec Jac­que­line qui est un monstre d’égoïsme, mais qu’on aime pour son cô­té com­ba­tif. Je vou­lais évi­ter la ca­ri­ca­ture.»

Au- de­là du duel au som­met entre ces deux femmes fortes, il y a aus­si Georges et Fran­çoise, qui for­me­ront un couple dans cette ré­si­dence. Le beau Georges res­semble au père de l’au­teure : avec « son cer­veau em­bru­mé, il cher­chait tou­jours ma mère, même si elle était morte. Il a vé­cu une dé­lin­quance sé­nile». Pour ce qui est de Fran­çoise, c’est une femme quit­tée par son ma­ri.

Jour­na­liste de ter­rain, la ro­man­cière en a fait aus­si afin de pou­voir ra­con­ter cette his­toire pas tou­jours rose. Mi­chèle Ouimet s’éloigne ici de son pre­mier ro­man, La pro­messe, qui par­lait des dif­fi­cul­tés d’adap­ta­tion au Qué­bec d’une im­mi­grante af­ghane.

« C’est com­plè­te­ment dif­fé­rent, mais c’est un uni­vers que je connais. J’ai vi­si­té deux ré­si­dences pour per­sonnes âgées au cours de deux étés dif­fé­rents. Au to­tal, j’y ai pas­sé trois se­maines, dont une nuit et une sor­tie en au­to­bus.»

« Dans la ré­si­dence où j’étais, pour­suit-elle, il y avait un couple qui ve­nait de se ren­con­trer. Je leur ai de­man­dé comment c’était, les re­la­tions sexuelles à leur âge. Ils ont rou­cou­lé, puis ils m’ont dit :

Je vou­lais une femme in­tel­li­gente qui a mal­heu­reu­se­ment tout mi­sé sur la car­rière de son ma­ri et sa vie de mère de fa­mille — Mi­chèle Ouimet

“C’est pa­reil, mais beau­coup plus lent.”»

JOUR­NA­LISME

Ce livre per­met à la jour­na­liste de ré­flé­chir aus­si à sa pro­fes­sion et aux ten­dances in­quié­tantes que le mé­tier em­prunte par­fois. Elle pose la ques­tion qui tue pour un jour­na­liste : « Et si je n’avais rien com­pris?»

« C’est ter­rible parce que c’est notre tra­vail de com­prendre. Je ne suis pas tendre non plus avec le phé­no­mène de la meute des jour­na­listes. La mé­dia­ti­sa­tion à ou­trance, c’est un pro­blème. Avec les réseaux sociaux, c’est ren­du dé­bile et je fais par­tie de ça. Ce sont les ef­fets per­vers de la pro­fes­sion. Je vou­lais être de l’autre cô­té du mi­roir. On ne se pose pas as­sez de ques­tions sur le pou­voir qu’on a.»

Elle conti­nue­ra dans les mois et les an­nées à ve­nir à res­sas­ser ces ques­tions. Mi­chèle Ouimet pren­dra une re­traite bien mé­ri­tée du jour­na­lisme en 2018. Mais elle conti­nue­ra pro­ba­ble­ment d’écrire plus que ja­mais.

« C’est exi­geant, mais j ’aime beau­coup ça. J’ai dé­jà deux autres pro­jets d’écri­ture. C’est une fa­çon dif­fé­rente de don­ner mon opi­nion à tra­vers des per­son­nages. Dans ce cas- ci, c’est ma vi­sion de la vieillesse, mais ce n’est pas un éditorial ou une chro­nique. C’est un mé­tier nou­veau pour moi, être écri­vain. Je me sens tel­le­ment comme un im­pos­teur quand j e dis ça. Je suis une jour­na­liste qui écrit des livres. Mais ce­lui-là re­pré­sen­tait un bon dé­fi.»

MI­CHÈLE OUIMET L’heure mauve BORÉAL 367 PAGES

— PHOTO LA PRESSE, MAR­TIN CHAMBERLAND

Mi­chèle Ouimet, qui signe L’heure mauve, pren­dra une re­traite bien mé­ri­tée du jour­na­lisme en 2018. Mais elle conti­nue­ra pro­ba­ble­ment d’écrire plus que ja­mais.

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