CASSE-TÊTE FI­NAN­CIER

Si l’ar­gent est un su­jet de dis­corde dans bien des fa­milles, imaginez ce qui se passe dans les fa­milles re­com­po­sées. Entre mes en­fants, les tiens et les nôtres, qui paie­ra quoi, com­ment, et pour qui ? In­cur­sion dans le por­te­feuille com­plexe de ces tri

Les Affaires Plus - - La Une - par Ka­thy Noël

Suc­ces­sion: com­ment évi­ter les em­brouilles At­ten­tion, mau­vaises sur­prises fis­cales à pré­voir

n conjoint, cinq en­fants, deux ex, un em­ploi, un blogue… entre les di­zaines de bras­sées de la­vage par se­maine et les re­cettes qu’elle triple pour nou rr i r sa horde, le quo­ti­dien d’Anne B- God­bout est tout sauf en­nuyeux.

« C’est le bor­del ! » dit la jeune femme de 25 ans, qui dé­crit avec hu­mour et dé­ri­sion la réa­li­té de sa fa­mille re­com­po­sée de sept per­sonnes qui dorment sous le même toit et qui fait l’ob­jet d’un blogue sur le site Les Af­faires.

La jeune mère a deux en­fants de deux pères dif­fé­rents, et son conjoint, Hu­go, a trois en­fants nés d’une union pré­cé­dente. Ce der­nier a la garde ex­clu­sive de ses deux filles de 17 et 19 ans et de son fils de 15 ans. Anne a la garde ex­clu­sive de son fils de six ans, et la garde par­ta­gée de sa fille de quatre ans et de­mi avec le papa.

Confus ? Même la prin­ci­pale in­té­res­sée a par­fois du mal à suivre ! « Ça nous a pris une bonne an­née avant de nous or­ga­ni­ser et d’ins­tau­rer une forme de pla­ni­fi­ca­tion bud­gé­taire… En­core là, ce n’est pas tout à fait au point ! » avoue la jeune ma­man, qui a em­mé­na­gé avec son conjoint ac­tuel il y a deux ans et de­mi.

Les fa­milles re­com­po­sées font face à des dé­fis par­ti­cu­liers en ma­tière de ges­tion des fi­nances per­son­nelles. En ef­fet, chaque conjoint n’ar­rive pas qu’avec sa va­lise et sa mar­maille, mais aus­si avec un his­to­rique fi­nan­cier par­fois dé­jà bien gar­ni. Ex- conjoints, ex- hy­po­thèques, ex­dettes com­munes, ex-prêts-au­to…

« Les fa­milles re­com­po­sées sont confron­tées aux mêmes dé­fis que les fa­milles tra­di­tion­nelles, mais de ma­nière am­pli­fiée. Ce n’est pas fa­cile de par­ler de pro­blèmes d’ar­gent quand ceux-ci sont liés à la pre­mière re­la­tion », constate Guy­laine Fau­teux, di­rec­trice de l’As­so­cia­tion co­opé­ra­tive d’éco­no­mie fa­mi­liale (ACEF) La­nau­dière.

Son conseil : il vaut mieux ré­gler d’abord sa sé­pa­ra­tion ou son di­vorce en bonne et due forme avant de co­ha­bi­ter avec un nou­veau ou une nou­velle conjointe. « Si on ne sait pas en­core qui au­ra la garde des en­fants ou en­core si on re­ce­vra une pen­sion, c’est plus dif­fi­cile d’ajus­ter le bud­get. »

Pour ré­pondre à cette nou­velle réa­li­té, les ACEF de La­nau­dière et de la Rive-Sud de Qué­bec ont pu­blié il y a deux ans le fas­ci­cule À vos amours, à vos af­faires, dont une ver­sion com­plète a été adap­tée pour les fa­milles re­com­po­sées.

Des fa­milles nom­breuses

Qu’elles soient simples (un seul des deux conjoints a des en­fants), com­plexes (les deux conjoints ont des en­fants nés d’une union pré­cé­dente), ou fé­condes (le couple a un nou­vel en­fant en­semble), les fa­milles re­com­po­sées sont de plus en plus nom­breuses au Qué­bec.

Lors du der­nier re­cen­se­ment de 2011, on comp­tait 132 555 fa­milles re­com­po­sées (79 375 simples et 53 180 com­plexes) au Qué­bec, ce qui re­pré­sen­tait 16,1 % des couples avec en­fants et 10,4 % de l’en­semble des fa­milles qué­bé­coises, se­lon l’Ins­ti­tut de la Sta­tis­tique du Qué­bec (ISQ). Ce chiffre pour­rait ce­pen­dant être bien plus éle­vé qu’il n’y pa­raît, sou­ligne Guy­laine Fau­teux.

« Comme le Qué­bec est le cham­pion de l’union libre, les fa­milles se com­posent, se dé­font, se re­com­posent et se re­dé­font à un rythme plus fré­quent », dit-elle.

Le Qué­bec est le cham­pion de l’union libre, les fa­milles se com­posent, se dé­font, se re­com­posent et se re­dé­font à un rythme plus fré­quent.»

Le Qué­bec af­fiche d’ailleurs le taux le plus éle­vé de fa­milles re­com­po­sées au Ca­na­da, où la moyenne est de 12,6%. C’est aus­si au Qué­bec qu’on note le plus de di­ver­si­té dans le type de fa­milles et dans la ges­tion de leurs fi­nances.

« La plu­part d’entre elles se com­portent comme un couple sans en­fant, sé­parent les re­ve­nus et par­tagent les dé­penses moi­tié­moi­tié ou au pro­ra­ta du sa­laire de cha­cun, mais dès qu’un en­fant ar­rive, elles ont ten­dance à faire comme les fa­milles bi­pa­ren­tales in­tactes, et à mettre plus de choses en com­mun », constate Hé­lène Bel­leau, pro­fes­seure-cher­cheuse à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche scien­ti­fique (INRS).

Ain­si, chaque conjoint per­çoit son re­ve­nu, mais par­tage les dé­penses com­munes comme la nour­ri­ture, le loyer et l’élec­tri­ci­té à 50-50 ou au pro­ra­ta de son re­ve­nu. Cette der­nière mé­thode est par­ti­cu­liè­re­ment pri­sée des couples qui ont des re­ve­nus très in­égaux.

Puis, dans 75 % des cas, note Hé­lène Bel­leau, chaque parent paie pour les dé­penses liées à son en­fant comme les vê­te­ments, les mé­di­ca­ments, les frais de garde, les ef­fets sco­laires…

C’est le mo­dèle qu’ont adop­té Anne BGod­bout et son conjoint. « Comme nos si­tua­tions sont très dif­fé­rentes, notre bud­get est dif­fi­cile à mettre en com­mun », di­telle. Son conjoint a la garde ex­clu­sive de ses trois en­fants. Quant à Anne, elle re­çoit une pe­tite pen­sion du père de son fils, et elle par­tage moi­tié-moi­tié les dé­penses de sa fille avec le père.

Le sa­laire d’Hu­go, qui tra­vaille en in­for­ma­tique, re­pré­sente pra­ti­que­ment le double de ce­lui d’Anne, qui oeuvre dans le sec­teur com­mu­nau­taire. « Mais en même temps, ses en­fants sont plus vieux, donc coûtent plus cher », ex­plique Anne. Les conjoints ont donc conve­nu qu’Hu­go as­su­me­rait 60% des coûts du loyer, de l’élec­tri­ci­té, de l’au­to hy­bride et des po­lices d’as­su­rance, alors qu’Anne en paie­rait 40%.

« Pour tout le reste, nous cal­cu­lons les dé­penses au pro­ra­ta ! » dit-elle en riant. Nul be­soin de pré­ci­ser que les trois ados d’Hu­go mangent comme dix ! Les dé­penses de nour­ri­ture sont donc divisées en consé­quence. Dans cette fa­mille, la fac­ture d’épi­ce­rie s’élève fa­ci­le­ment à 250 dol­lars par se­maine. « Je cui­sine des grandes batches le di­manche, et deux jours après, il n’en reste plus ! » dé­plore la blo­gueuse.

Heu­reu­se­ment, la fa­mille est vé­gé­ta­rienne, sou­ligne la jeune mère, ce qui lui per­met d’éco­no­mi­ser plu­sieurs di­zaines de dol­lars par se­maine sur l’achat de viande.

Chaque membre du couple a un compte per­son­nel. Ils ont un compte conjoint, dans le­quel ils versent au­to­ma­ti­que­ment un mon­tant à chaque paie pour cou­vrir les dé­penses com­munes comme le loyer et l’élec­tri­ci­té. Ils par­tagent la même carte de cré­dit pour leurs achats, et quand ils re­çoivent leur re­le­vé, le solde est di­vi­sé en deux pour les achats com­muns, et cha­cun paie ses achats per­son­nels.

« Si j’ai un mois dif­fi­cile, il com­pense, et de mon cô­té, comme le cel­lu­laire de son fils est sur mon compte, je me rattrape sur autre chose », dit Anne. Ex­cel et Google Doc sont de­ve­nus leurs meilleurs amis, et les deux chefs de fa­mille s’as­soient ré­gu­liè­re­ment pour faire le point.

Trop com­pli­qué

Ge­ne­viève Lé­vesque et son conjoint, Éric Va­chon, ont vou­lu s’éloi­gner le plus pos­sible de cette lour­deur ad­mi­nis­tra­tive en met­tant au maxi­mum tout en com­mun. « Ça de­vient épui­sant de tout cal­cu­ler », tranche Ge­ne­viève, qui tient sur les genoux la pe­tite Ma­de­leine, huit mois, la der­nière de cette fa­mille de quatre en­fants.

« Au dé­but de notre re­la­tion, on sé­pa­rait les

dé­penses au pro­ra­ta de nos re­ve­nus, mais on s’est vite ren­du compte que plus la fa­mille gran­dis­sait, plus ça de­ve­nait lourd et ça nous pri­vait de notre temps en fa­mille », dit-elle.

Le couple, qui vit en­semble de­puis 11 ans, a eu trois filles, et avait au dé­but la garde ex­clu­sive, puis la garde par­ta­gée de la fille d’Éric, qui a au­jourd’hui 18 ans. Ge­ne­viève n’a ja­mais hé­si­té à payer cer­taines dé­penses pour elle. « Comme nos deux re­ve­nus sont équi­va­lents, ça “an­nule” la pen­sion ali­men­taire d’Éric, alors, même si je n’avais ja­mais vou­lu payer pour sa fille, j’au­rais com­blé ailleurs pour la dif­fé­rence. Ça de­vient des dé­ci­sions fa­mi­liales. » Elle co­tise même pour la fille de son conjoint à un Ré­gime en­re­gis­tré d’épargnes-études (REEE), mais dans une pro­por­tion moindre que pour ses trois filles puisque la ma­man de l’aî­née as­su­me­ra aus­si une par­tie des dé­penses.

Il faut dire que le couple peut comp­ter sur de bons re­ve­nus et que leur si­tua­tion est quelque peu dif­fé­rente, puisque la ma­jo­ri­té des en­fants sont is­sus de la nou­velle union. « Ce n’est pas non plus comme si nous avions beau­coup de sur­plus pour des dé­penses cha­cun de notre cô­té, dit Eric. La plu­part d’entre elles sont des dé­penses fa­mi­liales. Nous avons choi­si de pla­cer la fa­mille au centre de nos prio­ri­tés. »

Dans la plu­part des fa­milles re­com­po­sées, le fait que le couple ait un en­fant change la donne. « Sou­vent, l’ar­ri­vée d’un nou­vel en­fant vient sou­der ces fa­milles, qui sont plus in­stables et plus fra­giles les pre­mières an­nées », note Syl­vie Lé­vesque, pré­si­dente de la Fé­dé­ra­tion qué­bé­coise des fa­milles mo­no­pa­ren­tales et re­com­po­sées du Qué­bec.

Un en­fant en com­mun

C’est aus­si une ques­tion de va­leurs par rap­port à l’ar­gent, sou­tiennent Ca­ro­line Roy et son conjoint, Carl Rioux. Ce der- nier, di­rec­teur du développement des af­faires dans une en­tre­prise de tech­no­lo­gie, n’a ja­mais hé­si­té à sor­tir son por­te­feuille pour les deux filles de Ca­ro­line, nées d’un ma­riage pré­cé­dent, et qui ont au­jourd’hui 17 et 19 ans. Carl n’avait pas d’en­fant lors­qu’il a ren­con­tré Ca­ro­line.

En­semble de­puis 11 ans, les conjoints ont eu un fils, qui a au­jourd’hui sept ans. « Quand j’étais plus ser­rée pour les filles, Carl me don­nait un coup de pouce. Dans notre phi­lo­so­phie, nous sommes une seule et même fa­mille », dit Ca­ro­line, qui tra­vaille à son compte comme consul­tante en stra­té­gie client. En échange, quand ce der­nier s’est re­trou­vé six mois sans em­ploi, c’est Ca­ro­line qui a pris le re­lais.

Ce couple fait ce­pen­dant fi­gure d’ex­cep­tion. Une mi­no­ri­té de fa­milles re­com­po­sées mettent ain­si leurs re­ve­nus en com­mun.

Pé­na­li­té fis­cale

Et c’est sur la base du re­ve­nu fa­mi­lial que le gou­ver­ne­ment cal­cule les di­vers cré­dits d’im­pôt et cer­tains ta­rifs, comme ce­lui des frais de garde.

Les fa­milles re­com­po­sées sont ain­si sou­vent pé­na­li­sées, note Guy­laine Fau­teux. Lorsque les nou­veaux conjoints vivent en­semble de­puis au moins un an, ils doivent se dé­cla­rer conjoints de fait, et leurs re­ve­nus sont alors consi­dé­rés dans le cal­cul des im­pôts et des dif­fé­rentes me­sures tou­chant les fa­milles.

« Le gou­ver­ne­ment as­sume que les conjoints four­ni­ront pour les en­fants qui ne sont pas les leurs, alors que dans les faits, ça ne se passe pas comme ça » , constate Hé­lène Bel­leau.

Les frais de garde sont un bon exemple. La nou­velle me­sure qui consiste à mo­du­ler les ta­rifs en fonc­tion du re­ve­nu fa­mi­lial pé­na­lise par­ti­cu­liè­re­ment les femmes, qui gagnent en­core le plus sou­vent un re­ve­nu

La fa­mille Va­chon-Lé­vesque

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