L'AR­GENT QUI DÉ­TRUIT

Il brise l’amour, l’ami­tié et la fa­mille. Com­ment pré­ve­nir ses ef­fets dé­vas­ta­teurs

Les Affaires Plus - - La Une - par Kathy Noël

Des en­fants qui ne parlent plus à leurs pa­rents, des fa­milles écla­tées à nou­veau réunies, des joies, des peines, des craintes... En 25 ans de car­rière, Ch­ris­tophe Sa­va­ry en a vu et en­ten­du de toutes les cou­leurs dans son ca­bi­net. Et cet homme n’est pas psy­cho­logue.

Il est no­taire !

Pas n’im­porte quel no­taire. Ch­ris­tophe Sa­va­ry est ce­lui qui pour­rait vous an­non­cer un jour qu’une vieille tante des « États » dont vous igno­riez l’exis­tence vous lègue sa for­tune. « Mon titre est gé­néa­lo­giste suc­ces­so­ral, mais on m’ap­pelle sou­vent le chas­seur d’hé­ri­tiers », ex­plique-t-il, joint à son ca­bi­net si­tué à Trois-Ri­vières.

Son rôle est de re­trou­ver les hé­ri­tiers de dé­funts qui n’avaient pas de tes­ta­ment ou de fa­mille connue. C’est aus­si à lui qu’on fait ap­pel pour re­trou­ver cette pre­mière épouse ou ce pre­mier en­fant à qui le dé­funt a dé­ci­dé de tout lais­ser, sans lais­ser de co­or­don­nées. Il traite en­vi­ron 200 dos­siers par an­née et ses re­cherches l’amènent sou­vent à se dé­pla­cer par­tout sur la pla­nète.

Le rêve de re­ce­voir son ap­pel, dites-vous? Oui, mais il ar­rive que Ch­ris­tophe Sa­va­ry mette plus le feu aux poudres qu’il ne fasse des heu­reux dans les fa­milles où il se pointe.

« Un homme de 80 ans, re­trou­vé en Ar­gen­tine et qui hé­ri­tait d’une for­tune de plu­sieurs mil­lions de dol­lars, m’a dit qu’il avait une fa­mille unie avant que je lui an­nonce cette suc­ces­sion, ra­conte Ch­ris­tophe Sa­va­ry. Au­jourd’hui, ses en­fants ne lui parlent plus. »

Dès les dé­buts du rè­gle­ment de cette suc­ces­sion, les en­fants ont es­sayé de mettre la main sur le ma­got. « Ils m’écri­vaient pour me dire que leur père avait ou­vert un compte à telle ou telle adresse afin que j’y dé­pose l’ar­gent. Le mon­sieur m’a pré­ve­nu de ne pas leur ré­pondre. »

Il se sou­vient éga­le­ment de toutes les fois où les hé­ri­tiers ont dé­pen­sé l’ar­gent avant même de l’avoir re­çu et de cette autre fois où il a re­mis un chèque de 150000 dol­lars à un itinérant de Mon­tréal. « Deux ans après, re­late Ch­ris­tophe Sa­va­ry, il n’avait plus rien, même s’il avait consul­té un conseiller. »

Tout ne fi­nit pas tou­jours mal ce­pen­dant. Beau­coup de larmes de joie sont ver­sées dans le bu­reau de Ch­ris­tophe Sa­va­ry, et cer­taines fa­milles écla­tées sont à nou­veau réunies. Chose cer­taine, l’ar­gent ne laisse pas in­dif­fé­rent, que l’on soit riche ou pauvre, édu­qué ou non.

« On a beau avoir de belles idées et de beaux concepts par rap­port à l’ar­gent, tant qu’on n’a pas été confron­té à un mon­tant im­por­tant, on ne sait pas com­ment on va ré­agir, in­dique le chas­seur d’hé­ri­tiers. Il y en a beau­coup à qui ça monte à la tête et qui sont in­ca­pables de le gé­rer. »

Il y a ces mon­tants qui tombent du ciel et qui pro­voquent des raz-de-ma­rée, mais aus­si toutes ces si­tua­tions ba­nales où l’ar­gent fait des vagues, comme les di­vorces, les trans­ferts d’en­tre­prises, les

pe­tits prêts entre amis et, bien sûr, les chi­canes d’hé­ri­tage.

« L’ar­gent est ce qu’on ap­pelle un phé­no­mène so­cial to­tal » , men­tionne Hé­lène Bel­leau, so­cio­logue et pro­fes­seure et cher­cheuse à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche scien­ti­fique (INRS). « Il concerne tous les as­pects de la vie en société. S’il est sou­vent der­rière les conflits, c’est qu’il est der­rière tout ce qu’on vit, de l’éducation des en­fants au type de voi­ture que l’on conduit. »

La cher­cheuse pré­cise tou­te­fois que ce n’est pas que né­ga­tif. « À preuve, l’en­traide dans une com­mu­nau­té ou une fa­mille passe aus­si beau­coup par l’ar­gent, sou­ligne-t-elle. L’ar­gent met en fait de la va­leur sur les émo­tions. »

« Si vous de­man­dez à un en­tre­pre­neur qui a sué sang et eau dans son en­tre­prise une es­ti­ma­tion de la va­leur de celle-ci, elle se­ra tou­jours plus éle­vée que sa va­leur réelle », af­firme Jo­sée Blon­din, psy­cho­logue or­ga­ni­sa­tion­nelle et pré­si­dente d’In­terSources, une firme d’ex­perts-conseils en res­sources hu­maines.

Une étude de l’Uni­ver­si­té du Min­ne­so­ta réa­li­sée en 2015 et re­cen­sant les ré­sul­tats d’ex­pé­riences me­nées de­puis 10 ans montre que le simple fait d’of­frir une ré­com­pense en ar­gent pour une tâche don­née aug­mente la per­sé­vé­rance et la per­for­mance au tra­vail. « Il y a aus­si un en­jeu de re­con­nais­sance lié à l’ar­gent. Quand on re­çoit un sa­laire en de­çà de ce qu’on mé­rite, on a l’im­pres­sion de pas être re­con­nu à sa juste va­leur », ajoute Hé­lène Bel­leau. Ce­pen­dant, ces co­bayes à qui l’on fai­sait mi­roi­ter des ré­com­penses fi­nan­cières de­ve­naient aus­si moins ser­viables et moins em­pa­thiques...

D’ailleurs, le simple fait de pen­ser à l’ar­gent peut in­ci­ter à men­tir et à tri­cher. Des cher­cheurs de Har­vard et de l’Uni­ver­si­té de l’Utah ont me­né en 2013 une sé­rie d’ex­pé­riences sur une cen­taine d’étu­diants en ges­tion. Ils ex­po­saient ceux-ci à des images ou à des phrases évo­quant l’ar­gent et les pla­çaient en­suite dans dif­fé­rents scé­na­rios où ils de­vaient prendre des dé­ci­sions.

« L’ar­gent est ce qu’on ap­pelle un phé­no­mène so­cial to­tal. »

Hé­lène Bel­leau, so­cio­logue et pro­fes­seure-cher­cheurse à l’Ins­ti­tut na­tio­nal de la re­cherche scien­ti­fique (INRS)

Les ré­sul­tats ont mon­tré que les étu­diants ex­po­sés à l’ar­gent adop­taient des com­por­te­ments contraires à l’éthique. Ils étaient plus nom­breux à men­tir pour un gain fi­nan­cier ou à em­bau­cher un em­ployé qui pro­met­tait de ré­vé­ler les se­crets d’un concur­rent, par exemple.

La psy­cho­logue amé­ri­caine Tian Day­ton, cé­lèbre pour ses re­cherches sur les dé­pen­dances, consi­dère le be­soin com­pul­sif d’ac­cu­mu­ler de l’ar­gent ou d’en dé­pen­ser comme une dé­pen­dance com­por­te­men­tale du même type que l’al­coo­lisme ou la toxi­co­ma­nie.

« L’ar­gent est comme la po­tion ma­gique dans Alice au pays des mer­veilles. Il peut nous faire sen­tir très grand ou très pe­tit, il peut nous rendre fier ou ex­trê­me­ment em­bar­ras­sé, nous don­ner un sen­ti­ment de contrôle ou nous faire perdre la tête », écrit Tian Day­ton dans un ar­ticle du Huf­fing­ton Post pu­blié en no­vembre 2011.

Ce n’est pas d’hier que les cher­cheurs s’in­té­ressent à l’as­pect psy­cho­lo­gique de l’ar­gent. De­puis les an­nées 1970, l’ap­pli­ca­tion de la psy­cho­lo­gie à la fi­nance a dé­bou­ché sur un cou­rant de re­cherche ap­pe­lé « fi­nance com­por­te­men­tale » . L’un des pion­niers en la ma­tière, l’éco­no­miste Ro­bert Shil­ler, a pu­blié en 2000 un livre à suc­cès, Exu­bé­rance ir­ra­tion­nelle, qui ex­plique com­ment les bulles fi­nan­cières sont in­ti­me­ment liées aux com­por­te­ments ir­ra­tion­nels des in­ves­tis­seurs.

« Le re­gret d’avoir pris une mau­vaise dé­ci­sion, par exemple à la Bourse, peut pous­ser un in­ves­tis­seur à ré­agir sur le coup de l’émo­tion et à vendre en pé­riode de baisse plu­tôt que d’ache­ter », af­firme Jo­sée Blon­din.

Le re­gret est l’une des émo­tions qui in­fluence le plus nos dé­ci­sions par rap­port à l’ar­gent, tout comme l’amour et la crainte, se­lon la psy­cho­logue. La peur de man­quer d’ar­gent, qui cause in­sé­cu­ri­té et an­xié­té, peut pous­ser à la pru­dence où à l’ava­rice à l’ex­trême, tan­dis que le détachement peut me­ner à des dé­penses exa­gé­rées.

« Ça vient de l’éducation et du contexte dans le­quel on a gran­di, ex­plique- t- elle. Ceux qui ont man­qué d’ar­gent vont de­ve­nir plus éco­nomes ou, au contraire, se dire que main­te­nant qu’ils en ont, have fun ! ». Ain­si, dans une même fa­mille, re­trou­ve­rons-nous au­tant de ci­gales que de four­mis, se­lon la psy­cho­logue qui donne des for­ma­tions en fi­nance com­por­te­men­tale aux pla­ni­fi­ca­teurs fi­nan­ciers.

Les hommes et les femmes ont éga­le­ment une re­la­tion dif­fé­rente à l’ar­gent, se­lon la psy­cho­logue. Pour les femmes, l’ar­gent, dit-elle, doit être au ser­vice de la fa­mille, tan­dis que pour l’homme, il re­pré­sente le pou­voir et un moyen d’ar­ri­ver à ses fins. Les hommes au­ront d’ailleurs plus sou­vent ten­dance à se com­pa­rer aux autres se­lon leurs avoirs.

« J’ai un client qui a ven­du son en­tre­prise à Google et qui est de­ve­nu mul­ti­mi­lion­naire du jour au len­de­main, re­late Jo­sée Blon­din. L’im­por­tant pour lui était de s’ache­ter une mai­son d’un mil­lion, et pour sa femme, c’était d’avoir un autre en­fant... On est vrai­ment aux an­ti­podes ! »

À l’Ins­ti­tut qué­bé­cois de pla­ni­fi­ca­tion fi­nan­cière ( IQPF), on in­siste de­puis quelques an­nées pour que les conseillers tiennent compte de l’as­pect ir­ra­tion­nel de l’épargne et de l’in­ves­tis­se­ment pour mieux ré­pondre aux be­soins de leurs clients. Alors qu’on a long­temps cru qu’il fal­lait sé­pa­rer l’ar­gent et les émo­tions, Jo­sée Blon­din prône le contraire.

« Ce se­rait sup­po­ser que les gens prennent tous des dé­ci­sions ra­tion­nelles alors que ce n’est pas le cas, af­firme la psy­cho­logue. Je dis sou­vent aux conseillers de ne pas dire à quel­qu’un qu’il de­vrait faire son tes­ta­ment, mais de lui dire plu­tôt qu’il doit pro­té­ger ses en­fants. »

Quant à l’amour et l’ar­gent, c’est connu de­puis long­temps qu’ils forment un cock­tail ex­plo­sif. « L’amour ajoute une di­men­sion dif­fé­rente des chi­canes de suc­ces­sion ou des prêts entre amis qui tournent mal », constate Hé­lène Bel­leau, qui s’in­té­resse de­puis long­temps aux ques­tions d’ar­gent dans le couple.

« Dans l’idéo­lo­gie amou­reuse, le couple doit pas­ser avant les in­té­rêts per­son­nels alors que quand on parle d’ar­gent, gé­né­ra­le­ment, c’est pour par­ler de son ar­gent à soi et pour dire que ce n’est pas équi­table si on se sé­pare, in­dique Hé­lène Bel­leau. Ce qui crée des fric­tions, c’est qu’on met ses in­té­rêts per­son­nels de l’avant. »

L’ar­gent sus­cite des émo­tions telles qu’on peut aus­si vou­loir le fuir, constate Ch­ris­tophe Sa­va­ry. « Je tra­vaille en ce mo­ment sur un dos­sier où le legs s’élève à plus d’un mil­lion de dol­lars. L’hé­ri­tier re­trou­vé a re­fu­sé le legs et je ne connais pas les rai­sons pré­cises, mais j’ai vu des gens dans le be­soin re­fu­ser l’ar­gent parce qu’il ve­nait d’une per­sonne qu’ils n’ap­pré­ciaient pas. » +

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