At­ten­tion aux beaufs

Il roule en grosse voi­ture, oc­cupe un poste de cadre, porte la cra­vate et parle d’in­ves­tis­se­ment d’un ton as­su­ré. Faut-il l’écou­ter ou s’en mé­fier?

Les Affaires Plus - - Contents - par Si­mon Diotte

En ma­tière d’in­ves­tis­se­ment, on rêve tous au mi­racle. C’est peut-être pour cette rai­son qu’on est par­fois prompt à boire les pa­roles du beau-frère, de la belle-soeur ou de l’ami qui s’au­to­pro­clament ex­perts en la ma­tière. Ce­pen­dant, leurs soi- di­sant conseils peuvent vi­rer au cau­che­mar fi­nan­cier et pro­vo­quer de la brouille dans la fa­mille.

Un des dé­fis aux­quels font face ré­gu­liè­re­ment les pla­ni­fi­ca­teurs fi­nan­ciers, c’est de dé­truire les mythes vé­hi­cu­lés par ceux qu’on sur­nomme dans ce re­por­tage les « beaux-frères ». « Dès qu’un membre de la fa­mille ou un ami semble réus­sir fi­nan­ciè­re­ment, ses conseils sont pris comme pa­role d’évan­gile » , constate Da­nièle Soa­ré, coach fi­nan­cière.

Pour­tant, ce beau-frère qui connaît du suc­cès en af­faires ne dit pro­ba­ble­ment pas toute la vé­ri­té sur ses fi­nances. « Les gens ont ten­dance à van­ter leurs bons coups, mais à taire leurs mau­vais coups. Même chez mes clients for­tu­nés, leurs in­ves­tis­se­ments rui­neux sont ra­re­ment évo­qués », constate Sylvain B. Trem­blay, as­so­cié et vice-pré­sident, ges­tion pri­vée, chez Op­ti­mum ges­tion de pla­ce­ments.

Da­nièle Soa­ré a été té­moin de plu­sieurs his­toires où de pe­tits in­ves­tis­seurs ont sui­vi, les yeux fer­més, les conseils d’un proche « ayant de bons tuyaux » dans une aven­ture rui­neuse. « Dans ces cas-là, ce n’est pas sim­ple­ment de l’ar­gent qui se perd, ce sont aus­si des ami­tiés ou des liens fa­mi­liaux qui se brisent », ra­conte cette coach fi­nan­cière.

La ques­tion à se po­ser: Pour­quoi re­cher­cher le coup fu­mant en écou­tant le beau-frère ? « Si vous avez sim­ple­ment be­soin d’un ren­de­ment fi­nan­cier de 5% par an­née pour at­teindre vos ob­jec­tifs de re­traite, vous ne de­vriez ja­mais ris­quer votre pa­tri­moine pour un gain hy­po­thé­tique de 20%. Peu im­porte les conseils du beau-frère! » sou­tient Sylvain B. Trem­blay.

Le beau-frère qui vous conta­mine de ses conseils peut bien vous re­com­man­der d’in­ves­tir dans du pen­ny stock ou sur le mar­ché boursier in­dien, sauf qu’en réa­li­té, il sait peu de choses de vous. « Pour bien conseiller les gens, il faut consi­dé­rer l’en­semble de leur si­tua­tion fi­nan­cière et non sim­ple­ment dire qu’un pla­ce­ment est meilleur qu’un autre. La ré­par­ti­tion des ac­tifs vaut da­van­tage que du stock pi­cking », af­firme Da­nièle Soa­ré.

Les stra­té­gies de pla­ce­ment ne s’im­pro­visent pas. « Chez nous, nous sommes 34 spé­cia­listes qui tra­vaillons pour gé­né­rer des re­ve­nus. Per­sonne n’agit sous le coup de l’im­pul­sion. Le beau-frère peut bien émettre des com­men­taires, la fi­nance n’est pas son champ d’in­ter­ven­tion », met en garde Sylvain B. Trem­blay.

L’ex­pert pa­ten­té est aus­si une nui­sance dans le monde de l’im­mo­bi­lier. Les beaux-frères ont ten­dance à sous-es­ti­mer les coûts liés à la ges­tion d’un im­meuble, comme les frais comp­tables, les frais ju­ri­diques et l’en­tre­tien. Pour cette rai­son, ils payent sou­vent trop cher leurs im­meubles à re­ve­nus », constate Yvan Cour­noyer, du Club d’in­ves­tis­seurs im­mo­bi­liers du Qué­bec. Ré­sul­tat: le ren­de­ment es­comp­té n’est pas au ren­dez-vous.

Autre conseil toxique sou­vent four­ni par le beau-frère: éco­no­mi­ser sur l’ins­pec­tion pré­achat. « Il va pro­po­ser de la faire lui-même, car c’est un bon bri­co­leur. Mais est-ce qu’il s’y connaît bien dans les im­meubles da­tant des an­nées 1950 ? Rien n’est moins sûr », ajoute Yvan Cour­noyer, aus­si chro­ni­queur sur le site Les Af­faires. En cas de pro­blème, vous n’au­rez au­cun re­cours contre le beau-frère, qui n’a pas d’as­su­rance res­pon­sa­bi­li­té.

Plus on est jeune, plus on se­rait en­clin à écou­ter le beau-frère. Se­lon un son­dage de l’Ins­ti­tut qué­bé­cois de pla­ni­fi­ca­tion fi­nan­cière (IQPF) réa­li­sé en 2016, 61% des jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans suivent les conseils fi­nan­ciers de proches en vue de pla­ni­fier leur ave­nir fi­nan­cier, plu­tôt que de s’en re­mettre à des gens qui ont l’ex­per­tise en la ma­tière. Seule­ment 22% de l’en­semble des ré­pon­dants adoptent le même com­por­te­ment, prou­vant que les jeunes sont plus à risque.

Fa­cile de dire non à un proche qui vous donne des conseils. Il en va tou­te­fois au­tre­ment lorsque votre cou­sin, nièce ou co­équi­pier au ho­ckey de­vient conseiller en pla­ce­ment ou pla­ni­fi­ca­teur fi­nan­cier. « S’il est nou­veau dans la pro­fes­sion, il ten­te­ra sû­re­ment de vous re­cru­ter. Il se­ra en­core plus dif­fi­cile, en cas de di­ver­gence d’opi­nions, de mettre un terme à cette re­la­tion », aver­tit Da­nièle Soa­ré.

Suivre les conseils du beau-frère peut vous dé­les­ter de quelques mil­liers de dol­lars, mais être le pour­voyeur de conseils peut aus­si vous mettre dans l’em­bar­ras. Gi­nette Bois­ve­nu* en sait quelque chose. Cette femme d’af­faires a mis en contact un ami in­ves­tis­seur avec des en­tre­pre­neurs en qui elle avait confiance. Leur en­tre­prise a ce­pen­dant été un échec et son ami a per­du ses billes. « Je me sens en­core res­pon­sable de ce gâ­chis. Sans ma recommandation, cet ami n’au­rait ja­mais pla­cé son épargne dans cette aven­ture », té­moigne-t-elle. La re­la­tion d’ami­tié a été écor­chée à ja­mais.

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