Gare aux pro­fi­teurs

Ja­lou­sie, at­tentes, re­jet... Un gain d’ar­gent soudain peut sus­ci­ter la convoi­tise et le mé­con­ten­te­ment dans son en­tou­rage. Com­ment les ga­gnants de gros lot ou les hé­ri­tiers de sommes im­por­tantes peuvent-ils gé­rer cette si­tua­tion?

Les Affaires Plus - - Contents - par Kathy Noël

Ro­bert n’ou­blie­ra ja­mais la fête des Pères du 18 juin 2017, date à la­quelle il est de­ve­nu mil­lion­naire grâce au Lot­to Max. Alors pres­ta­taire de l’aide so­ciale, il avait à peine en­cais­sé son chèque que ses com­pa­gnons d’in­for­tune lui de­man­daient dé­jà de l’ar­gent... ce qu’il a fer­me­ment re­fu­sé.

« Je vais ai­der quand les gens sont vrai­ment dans le be­soin, mais il faut que ce soit réa­liste », dit l’homme de 61 ans, qui re­fuse de dé­voi­ler son nom de fa­mille pour ne pas at­ti­rer l’at­ten­tion sur son nou­veau sta­tut de mil­lion­naire.

« Si la per­sonne a tou­jours été dans cette si­tua­tion, dit-il, je vais la re­vi­rer de bord. Quand c’était moi qui étais dé­pour­vu, j’al­lais dans les comp­toirs ali­men­taires et je m’or­ga­ni­sais, alors je de­mande aux autres de faire la même chose ! » ex­plique ce­lui qui garde la tête froide mal­gré son compte en banque bien gar­ni. « Un mil­lion, de nos jours, c’est pas tant que ça », dit-il.

Tous les ga­gnants de gros lots n’ont pas la même sa­gesse, mais les his­toires de faillite ne sont pas si nom­breuses. Se­lon une étude de l’Uni­ver­si­té de Ber­ke­ley me­née

en 2009 au­près de 34987 per­sonnes ayant rem­por­té un maxi­mum de 150000 dol­lars amé­ri­cains à la lo­te­rie, 1 934 ont tout per­du dans les cinq ans après avoir tou­ché leur gain, soit un peu plus de 5%.

Au Qué­bec, de­puis la saga de la fa­mille La­vi­gueur, ren­due cé­lèbre dans les an­nées 1980 pour avoir di­la­pi­dé un gros lot de 7,6 mil­lions de dol­lars, Lo­to- Qué­bec a raf­fi­né son ser­vice d’en­ca­dre­ment des ga­gnants de 25 000 dol­lars et plus.

« On leur ex­plique qu’eux n’ont pas chan­gé mais que l’en­vi­ron­ne­ment au­tour d’eux va chan­ger. Vous avez une nou­velle vie et on va vous re­gar­der dif­fé­rem­ment », dit Richard Tru­del, di­rec­teur des ser­vices à la clien­tèle et des ti­rages chez Lo­to-Qué­bec.

De­puis sep­tembre, la société d’État uti­lise un ou­til de réa­li­té vir­tuelle qui plonge les ga­gnants dans dif­fé­rentes si­tua­tions aux­quelles ils pour­raient être confron­tés. « On leur fait vivre la pres­sion qu’ils pour­raient su­bir au tra­vail ou dans leur vie per­son­nelle; ce n’est pas juste né­ga­tif mais ça leur donne une idée des ré­ac­tions qu’ils ver­ront au­tour d’eux », ex­plique Richard Tru­del.

Du beau-frère qui vous donne ses « bons tuyaux » pour in­ves­tir votre ar­gent, au col­lègue qui veut vous vendre son cha­let, en pas­sant par la belle-soeur qui ai­me­rait se lan­cer en af­faires ou la ma­man qui rêve de son condo en Flo­ride, les scé­na­rios sont ba­sés sur des faits vé­cus par d’an­ciens ga­gnants.

Fi­nan­cée par Lo­to-Qué­bec, l’ini­tia­tive a d’abord été pro­po­sée par la Fon­da­tion Jas­min Roy, qui lutte contre l’in­ti­mi­da­tion. De­vant le nombre im­por­tant de lots rem­por­tés au Qué­bec en 2016 et en 2017, Lo­to-Qué­bec sen­tait le be­soin de bo­ni­fier son ser­vice d’en­ca­dre­ment. « Avec l’éner­ve­ment, les gens ne re­tiennent pas tou­jours ce qu’on leur dit », re­marque Richard Tru­del.

Le pre­mier conseil don­né aux ga­gnants est de prendre le temps de ré­flé­chir à ce qu’ils fe­ront de leur for­tune. « On leur dit de pla­cer ça dans un dé­pôt à terme et de par­tir dans le Sud en va­cances s’il l e faut pour prendre du re­cul » , dit Ariane God­bout, chef des ser­vices aux consom­ma­teurs et res­pon­sable du centre de paie­ment de lots dans la ré­gion de Qué­bec.

En­suite, les re­com­man­da­tions de la société d’État sont simples : chan­gez de nu­mé­ro de té­lé­phone et d’adresse élec­tro- nique, éloi­gnez-vous des ré­seaux so­ciaux ou, du moins, soyez pru­dent avant d’y af­fi­cher votre nou­veau ba­teau ou votre do­maine au bord de l’eau.

En­fin, on sug­gère de consul­ter un conseiller en ser­vices fi­nan­ciers pour bien gé­rer sa for­tune et, au be­soin, de voir un psy­cho­logue pour ap­prendre à ré­sis­ter sans culpa­bi­li­té aux de­mandes qui af­flue­ront de toutes parts.

Ro­bert n’a pas eu be­soin de ce der­nier conseil, mais il s’est em­pres­sé d’al­ler voir une conseillère en pla­ce­ment. « C’est la meilleure chose à faire », dit-il. En­suite, plu­tôt que de don­ner de l’ar­gent à ses en­fants, il a contri­bué pour eux à des pro­jets bien pré­cis.

« J’ai payé l’hy­po­thèque de mon plus vieux et j’ai ai­dé mon plus jeune à ré­gler des dettes qui fai­saient des fric­tions dans son couple », dit Ro­bert, avouant ti­mi­de­ment qu’il s’est of­fert un ca­mion et qu’il a em­me­né ses amis en voyage de pêche.

Il rêve d’un cha­let quatre sai­sons, mais pour le mo­ment, il de­meure dans le même pe­tit ap­par­te­ment. « Quand t’avais rien avant de ga­gner, tu peux fa­ci­le­ment par­tir en peur, alors je prends mon temps. »

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