Mon­tréal : une ré­gion, mais deux pôles lo­gis­tiques

Les Affaires - - Stratégies - An­toine Dion-Or­te­ga re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc

La ri­va­li­té entre Con­tre­coeur et Vau­dreuil-Sou­langes ap­par­tient-elle au pas­sé ?

Stra­té­gie maritime — Fin août der­nier à Ma­tane, le mi­nistre dé­lé­gué aux Af­faires ma­ri­times, Jean D’Amour, an­non­çait une aide fi­nan­cière sub­stan­tielle d’un mil­lion de dol­lars dans une nou­velle en­tre­prise lo­cale, Les Barges de Ma­tane.

Son pré­sident, Paul Gau­thier, est d’abord is­su du sec­teur de la construc­tion mo­du­laire. De­puis les an­nées 1980, il fai­sait af­faire avec un ser­vice de barges pour en­voyer ses bâ­ti­ments pré­fa­bri­qués dans les ré­gions éloi­gnées du Nord-duQué­bec. Il s’est éven­tuel­le­ment dé­ci­dé à faire l’ac­qui­si­tion d’une pre­mière barge en 2014, qu’il a mise à la dis­po­si­tion d’autres en­tre­prises éta­blies à Ma­tane.

L’ex­pé­rience s’est avé­rée concluante, puisque M. Gau­thier sou­haite main­te­nant in­ves­tir – avec le sou­tien de Qué­bec – 4,5 M$ dans l’ac­qui­si­tion de trois autres barges plus un re­mor­queur. Le pro­jet ou­vri­ra dans les pro­chains mois une nou­velle ligne de trans­port maritime dans le Bas-Saint-Laurent, vers la Gas­pé­sie et les ré­gions nor­diques.

L’his­toire peut pa­raître anec­do­tique; pour­tant, elle porte l’es­sen­tiel du mes­sage de la Stra­té­gie maritime: le fleuve Saint-Laurent est une au­to­route et les en­tre­prises qué­bé­coises ga­gne­raient à se la ré­ap­pro­prier.

Des émis­sions de gaz à ef­fet de serre cinq fois moindres

On ne compte plus les avan­tages qu’il y au­rait à rem­pla­cer da­van­tage de ca­mions par des na­vires ou des barges. Une étude de 2013 du Re­search and Traf­fic Group, une firme de consul­tants en trans­ports fixée en On­ta­rio, éta­blis­sait qu’un simple na­vire de 30 000 tonnes re­ti­rait à lui seul près de 1 000 ca­mions sur les routes, avec une ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique six fois su­pé­rieure et des émis­sions de GES cinq fois moindres. Sans comp­ter des ré­duc­tions si­gni­fi­ca­tives de pol­lu­tion at­mo­sphé­rique, de conges­tion rou­tière, de bruit et de coûts d’in­fra­struc­tures.

Au Qué­bec, le trans­port maritime courte dis­tance (TMCD) s’ap­puie sur une dou­zaine d’ar­ma­teurs dé­te­nant 130 na­vires. Ceux-ci as­surent 20% du tra­fic maritime sur le SaintLaurent se­lon le gou­ver­ne­ment, soit en­vi­ron 22 mil­lions de tonnes de mar­chan­dises par an­née. Le Re­search and Traf­fic Group es­ti­mait d’ailleurs que, si les mar­chan­dises qui ont cir­cu­lé en 2010 sur le ré­seau Voie maritime-Grands Lacs avaient été trans­por­tées par ca­mion, on au­rait eu be­soin de 7,1 mil­lions de tra­jets rou­tiers de plus dans la ré­gion.

Dans le contexte de la lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques et de l’en­gor­ge­ment du ré­seau rou­tier qué­bé­cois, on peut se de­man­der si le TMCD ne pour­rait pas en faire plus. Il semble bien que oui, mais à condi­tion de ci­bler les bons mar­chés.

« Il faut être réa­liste et voir qu’il y a des mar­chés qui vont tou­jours de­man­der le rou­tier et qui ne sont pas adap­tés, à cause des pe­tits vo­lumes et de la dis­per­sion des points d’ori­gine et de des­ti­na­tion, es­time Em­ma­nuel Guy, spé­cia­liste du trans­port maritime à l’Uni­ver­si­té du Qué­bec à Ri­mous­ki. On ne de­vrait pas les ci­bler si on cherche des mar­chés à conver­tir au maritime. » Il donne en exemple le com­merce de dé­tail.

Pour jus­ti­fier les coûts de trans­bor­de­ment, il faut donc de grands vo­lumes, comme en té­moigne le cas sou­vent ci­té d’Alouette à SeptÎles, qui fait af­faire de­puis 10 ans avec l’ar­ma­teur McKeil Ma­rine pour trans­por­ter ses gueuses d’alu­mi­nium par barge jusque dans les ports des Grands Lacs. Le trans­port des deux mil­lions de tonnes d’alu­mi­nium pro­duites au­rait né­ces­si­té pas moins de 65 000 voyages de ca­mions sur la route 138.

À la re­cherche de nou­veaux cré­neaux

Mais le cas d’école qu’est Alouette, avec son usine di­rec­te­ment si­tuée sur un quai et ses gros vo­lumes, ne se pré­sen­te­ra pas à tout coup. C’est pour­quoi Qué­bec a confié à la Table du Qué­bec sur le TMCD le man­dat de dé­ter­mi­ner « des cré­neaux po­ten­tiels de dé­ve­lop­pe­ment » et leurs « condi­tions de réus­site ». Une étude a été lan­cée au prin­temps der­nier.

« Le marché le plus simple, c’est le vrac, dit d’em­blée Martin Four­nier, di­rec­teur gé­né­ral des Ar­ma­teurs du Saint-Laurent. C’est gé­né­ra­le­ment un gros vo­lume, un client, une des­ti­na­tion, une car­gai­son. Là où c’est plus dif­fi­cile, c’est quand on veut conso­li­der plu­sieurs clients au sein d’un seul na­vire, avec plu­sieurs pro­duits et plu­sieurs des­ti­na­tions. C’est l’ob­jec­tif de l’étude: quels joueurs se­raient in­té­res­sés et à quelles condi­tions? »

M. Four­nier tend la main aux en­tre­prises ex­pé­di­trices, mais éga­le­ment aux en­tre­prises de ca­mion­nage, pour les­quelles les na­vires rou­liers, dits « ro-ro » pour roll-on roll-off, pour­raient se ré­vé­ler avan­ta­geux. « Les ca­mions pour­raient dé­po­ser leur re­morque sur le na­vire, puis d’autres les re­pren­draient à des­ti­na­tion, dit-il. On mise sur la com­plé­men­ta­ri­té des modes plu­tôt que sur la com­pé­ti­tion. »

C’est dé­jà le cas du trans­por­teur Ocea­nex, qui as­sure un ser­vice « ro-ro » heb­do­ma­daire entre le Port de Mon­tréal et Saint-Jean de Terre-Neuve.

Une aide de Qué­bec

Outre les pro­grammes du mi­nis­tère des Trans­ports qui visent la ré­duc­tion des émis­sions de GES et qui pour­raient sou­te­nir le sec­teur maritime à hau­teur de 35 M$ dans les cinq pro­chaines an­nées se­lon Qué­bec, le mi­nistre D’Amour men­tionne que son gou­ver­ne­ment est prêt à ré­pé­ter l’ex­pé­rience des Barges de Ma­tane et à dé­lier la bourse pour tout pro­jet de nou­velle route maritime.

« Quel­qu’un qui vient éta­blir une nou­velle route maritime au Qué­bec, on peut le sou­te­nir à hau­teur de 1 M$ par an­née pen­dant trois ans, dit-il. Il y a eu l’époque du ca­mion, main­te­nant on cherche l’in­ter­mo­da­li­té. Si on réus­sit à tra­ver­ser du bois, de la tourbe, des agré­gats du nord vers le sud, c’est au­tant de ca­mions de moins sur la route. »

Les fonds pro­vien­dront de l’en­ve­loppe de 200 M$ sur cinq ans des­ti­née aux pro­jets d’in­fra­struc­tures por­tuaires et in­ter­mo­dales.

Au Qué­bec, le trans­port maritime courte dis­tance s’ap­puie sur une dou­zaine d’ar­ma­teurs dé­te­nant 130 na­vires. Ceux-ci as­surent 20% du tra­fic maritime sur le fleuve Saint-Laurent.

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