Per­son­na­li­té in­ter­na­tio­nale

La confé­rence Ted de l’Amé­ri­caine Amy Cud­dy a long­temps fi­gu­ré dans le top 3 des plus té­lé­char­gées. Elle traite de l’in­fluence du lan­gage cor­po­rel sur la confiance en soi. En no­vembre 2015, Amy Cud­dy a lan­cé Pre­sence: Brin­ging Your Bol­dest Self to Your Bi

Les Affaires - - Actualités - Diane Bé­rard diane.be­rard@tc.tc Chro­ni­queur | dia­ne_­be­rard

Diane Bé­rard in­ter­viewe Amy Cud­dy, de la Har­vard Business School

Per­son­na­li­té in­ter­na­tio­nale — DIANE BÉ­RARD – Vous af­fir­mez qu’il faut « feindre ce qu’on veut être jus­qu’à ce qu’on le de­vienne » [ « fake it un­til you be­come it » ] et non « feindre ce qu’on veut être jus­qu’à ce qu’on ob­tienne ce qu’on dé­sire » [ « fake it un­til you make it » ]. Quelle est la dif­fé­rence?

AMY CUD­DY – Dans le se­cond cas, vous por­tez un masque qui vous per­met de par­ve­nir à vos fins. Mais vous ne de­ve­nez pas une autre per­sonne. À l’op­po­sé, lorsque vous « fei­gnez ce que vous sou­hai­tez être jus­qu’à ce que vous le de­ve­niez », vous de­ve­nez une meilleure ver­sion de vous-même. Vous y par­ve­nez en sol­li­ci­tant des par­ties en­fouies de vous. Vous pré­ten­dez qu’elles se trouvent dé­jà à la sur­face pour les ai­der à émer­ger. Vous de­vez vous faire croire que vous avez suf­fi­sam­ment confiance en vous pour af­fron­ter une si­tua­tion stres­sante. Que vous avez le contrôle. L’es­sen­tiel dans mon mes­sage est qu’il faut feindre la confiance à soi­même, pas aux autres.

D.B. – Trop de confiance en soi peut me­ner à l’abus de pou­voir...

A.C. – Je crois à la citation du jour­na­liste et his­to­rien Ro­bert Cai­ro, « Le pou­voir ne cor­rompt pas né­ces­sai­re­ment. Mais il agit tou­jours comme un ré­vé­la­teur ». Le pou­voir ré­vèle ce que nous sommes vrai­ment.

D.B. – Faut-il né­ces­sai­re­ment oc­cu­per un poste de pou­voir pour dé­ve­lop­per notre confiance en nous?

A.C. – Non, c’est une ques­tion de pou­voir in­time, pas de pou­voir pu­blic. Je parle du pou­voir qu’on se donne. De l’in­fluence qu’on es­time pos­sé­der pour contri­buer à ce que les si­tua­tions se dé­nouent. De la convic­tion qu’on sau­ra faire ap­pel à nos ta­lents et à nos com­pé­tences lors des si­tua­tions stres­santes.

D.B. – Com­ment ar­rive-t-on à la convic­tion qu’on pos­sède un pou­voir in­té­rieur et à s’y connec­ter?

A.C. – Ce­la se fait de fa­çon in­cré­men­tielle. Et on ne fait pas ap­pel à la lo­gique. On ne peut pas « se par­ler ». Je pro­pose plu­tôt de sol­li­ci­ter notre corps. Il peut pas­ser un mes­sage aus­si fort, si­non plus, que nos mots. Que faites-vous lorsque vous vous sen­tez im­puis­sant en réunion? Votre corps se re­plie. Votre dos se courbe. Vos épaules s’af­faissent. Vous croi­sez vos bras. Et lorsque vous vous sen­tez en contrôle? Vous adop­tez une pos­ture d’ou­ver­ture.

D.B. – Qu’est-ce qui vient en pre­mier: la pos­ture de pou­voir ou le pou­voir lui-même?

A.C. – Ils se nour­rissent l’un de l’autre. Se­lon la croyance po­pu­laire, il faut se sen­tir puis­sant pour adop­ter un lan­gage cor­po­rel qui dé­gage de la puis­sance. Mes re­cherches disent plu­tôt que vous pou­vez adop­ter des pos­tures de confiance même si vous ne vous sen­tez pas puis­sant. Ces pos­tures peuvent lan­cer des si­gnaux à votre cer­veau qui font émer­ger votre confiance en vous.

D.B. – Où com­men­cer?

A.C. – Dé­bu­tez en pri­vé. Trou­vez une ca­bine de toi­lette ou un as­cen­seur vide, et dé­ployez-vous pen­dant quelques mi­nutes. Avant d’amor­cer une con­ver­sa­tion dif­fi­cile, adop­tez la pose de la vic­toire, par exemple, avec les mains sur les hanches ou les bras dans les airs. Ou une pose de yo­ga qui vous fait vous sen­tir bien. En ou­vrant votre cage tho­ra­cique, vos épaules, vos paumes, etc., vous vous pré­pa­rez à ac­cé­der au meilleur de vous-même. Lorsque vous en­tre­rez dans la salle, vous vous sen­ti­rez un peu moins fer­mé, un peu moins ti­mide. Vous se­rez moins ten­té de vous re­plier dès la pre­mière ob­jec­tion qu’on vous pré­sen­te­ra. D’une fois à l’autre, l’ef­fet s’al­lon­ge­ra. Votre moi confiant res­te­ra à la réunion de plus en plus long­temps. Et vos in­ter­ven­tions sui­vront votre lan­gage cor­po­rel.

D.B. – Que faire lorsque notre confiance en nous s’ef­frite en cours de réunion?

A.C. – Ce­la se pro­dui­ra. Per­sonne n’est à l’abri. Notre corps est tou­jours en dé­ca­lage avec nos pa­roles. Ou il prend la place de nos pa­roles. On croise les bras. On joue avec nos che­veux ou nos bi­joux. On touche notre vi­sage ou notre cou à ré­pé­ti­tion. Tous ces gestes tra­duisent notre ner­vo­si­té, notre manque de confiance en nous. En réunion, je sug­gère de vé­ri­fier votre pos­ture toutes les 10 mi­nutes. Êtes-vous ou­vert ou fer­mé? Êtes-vous de plus en plus af­fais­sé sur votre siège? De plus en plus en re­trait ? Si vous vous af­fais­sez, no­tez ce qui vient de se pas­ser. À quoi ré­agis­sez-vous? Qu’est-ce qui a pro­vo­qué cette ré­ac­tion ? Ce­la vous ai­de­ra à re­con­naître les si­tua­tions qui vous font sen­tir im­puis­sant.

D.B. – Que fait-on de nos bras?

A.C. – Si vous par­ti­ci­pez à un pa­nel, po­sez vos bras sur les ac­cou­doirs du fau­teuil. Vous lan­cez ain­si un mes­sage d’ou­ver­ture à l’ani­ma­teur, aux pa­né­listes et aux par­ti­ci­pants. Même chose en réunion. Si vous êtes de­bout, lais­sez sim­ple­ment pendre vos bras de chaque cô­té de votre corps. C’est na­tu­rel et ac­cueillant. Et puis, lais­sez par­ler vos mains. Un conseil: ap­por­tez une bou­teille d’eau, ce­la vous for­ce­ra à ne pas croi­ser les bras.

D.B. – Chaque fois qu’une per­son­na­li­té in­fluente ap­pa­raît à la Une d’un ma­ga­zine, on lui fait croi­ser les bras. Vous re­fu­sez qu’on vous pho­to­gra­phie ain­si, pour­quoi?

A.C. – On as­so­cie les bras croi­sés à la puis­sance et à la dé­ter­mi­na­tion. Rien n’est plus faux. Quel­qu’un qui croise les bras lorsque vous lui par­lez se ferme à votre dis­cours. Il bloque ce que vous dites. Est-ce le type de lea­der qu’on sou­haite? Je ne crois pas. Pour­tant, c’est ain­si qu’on les pré­sente au pu­blic. Je veux bien me mon­trer conci­liante avec les pho­to­graphes, mais je n’adop­te­rai ja­mais une pos­ture de fer­me­ture.

D.B. – Pour­quoi un confé­ren­cier qui croise les bras n’ins­pire-t-il pas confiance?

A.C. – Quand on croise les bras, on se re­tire. Comme si on n’avait pas en­vie d’être là. Un confé­ren­cier qui croise les bras pour­rait lais­ser en­tendre qu’il n’est pas convain­cu de ce qu’il avance. Ce qui pour­rait ame­ner ceux qui l’écoutent à ac­cor­der moins de cré­di­bi­li­té à ses pro­pos. S’il n’y croit pas, pour­quoi y croi­rions-nous?

D.B. – Mais ce­lui qui dé­ploie grand les bras peut avoir l’air de se pré­pa­rer à une joute, non?

A.C. – En ef­fet, il n’est pas ques­tion de dé­ployer une pos­ture guer­rière avec ses in­ter­lo­cu­teurs, mais bien une pos­ture d’ac­cueil. Votre mes­sage est « J’ai confiance en moi. Je suis in­té­res­sé à ce que vous dites. J’ai en­vie d’être ici ».

D.B. – Où faut-il s’ar­rê­ter?

A.C. – On n’entre ja­mais dans la bulle de l’autre per­sonne. Et on ne pour­chasse pas phy­si­que­ment son in­ter­lo­cu­teur pour pour­suivre la dis­cus­sion... comme un cer­tain can­di­dat à la pré­si­dence des États-Unis l’a fait avec une cer­taine can­di­date à la pré­si­dence. C’est un com­por­te­ment de pré­da­teur. Vous ne pre­nez pas votre place. Vous pre­nez celle de quel­qu’un d’autre. D.B. – Vous avez quelques conseils pour les can­di­dats de l’émis­sion Shark Tank [la ver­sion amé­ri­caine de Dans l’oeil du dra­gon]. Quels sont-ils? A.C. – Oh mon Dieu! Ils ont l’air de pe­tits ani­maux ef­frayés. Ils doivent ab­so­lu­ment ap­prendre à gé­rer leurs bras. Et à bou­ger. Mieux vaut mar­cher que de res­ter en place. Il faut aus­si prendre des pauses stra­té­giques. S’ar­rê­ter si­gni­fie que ce qu’on vient de dire est im­por­tant. Qu’on veut que nos au­di­teurs le re­tiennent et y ré­flé­chissent.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.