Da­nièle Hen­kel

Les Affaires - - Actualités - Da­nièle Hen­kel da­niele.hen­kel@tc.tc Ch­ro­ni­queuse in­vi­tée @@ da­nie­le_­hen­kel

En­tre­pre­neu­riat au fé­mi­nin : entre mythe et réa­li­té

En ces temps tu­mul­tueux, il est par­fois bon de se rap­pe­ler les pers­pec­tives en­cou­ra­geantes de notre éco­no­mie. L’en­tre­pre­neu­riat au fé­mi­nin se porte bien. De­puis les an­nées 2000, les femmes qué­bé­coises qui en­vi­sagent de se lan­cer en af­faires sont de plus en plus nom­breuses. Les ré­sul­tats du son­dage In­dice en­tre­pre­neu­rial qué­bé­cois montrent en ef­fet que 10% des femmes étaient pro­prié­taires d’une en­tre­prise en 2014, par rap­port à 5% en 2009.

Comme men­tor, il me fait tou­jours plai­sir quand ces en­tre­pre­neures, actuelles ou en de­ve­nir, me com­mu­niquent leurs pro­jets, leurs am­bi­tions, leurs rêves. Du même souffle, elles me confient sou­vent leurs hé­si­ta­tions, leurs doutes, leurs in­ter­ro­ga­tions… La confiance qu’elles me portent me va tou­jours droit au coeur.

Au fil de mes ren­contres et de mes ob­ser­va­tions sur le ter­rain, j’ai consta­té que le monde des af­faires au fé­mi­nin ne se conjugue pas exac­te­ment de la même ma­nière que l’en­tre­pre­neu­riat au mas­cu­lin. Mal­gré le dis­cours vé­hi­cu­lant le prin­cipe qu’il n’existe au­cune dif­fé­rence entre les hommes et les femmes d’af­faires, les en­tre­pre­neures semblent ajou­ter un nou­veau vi­sage au mo­dèle tra­di­tion­nel.

Loin de moi l’idée d’ac­co­ler aux hommes et aux femmes des éti­quettes ri­gides. Vous au­rez bien com­pris que je parle de ten­dances gé­né­rales, et non de vé­ri­tés ab­so­lues. Dans les faits, il existe au­tant d’ap­proches en­tre­pre­neu­riales qu’il y a de chefs aux com­mandes.

Les en­tre­pre­neures sont-elles plus émo­tives?

Pour bri­ser le fa­meux pla­fond de verre, cer­taines femmes d’af­faires se forgent une ca­ra­pace im­pé­né­trable. Les émo­tions ne doivent plus faire par­tie de l’équation. Le coeur est vu comme une fai­blesse. On y croit tel­le­ment que même nos moeurs en sont tein­tées. Pour être une femme d’af­faires res­pec­tée et res­pec­table, on troque notre sou­rire pour un air grave, on re­jette l’af­fect et l’in­tui­tion au pro­fit des chiffres.

Je ne suis pas de celles qui croient que le suc­cès passe par une cui­rasse de pro­tec­tion. Bien au contraire. Ce n’est pas parce que je hausse le ton du­rant une ren­contre que je suis dé­pas­sée. Ce n’est pas parce que je sou­ris en abor­dant un su­jet chaud que je suis in­cons­ciente des en­jeux. Les émo­tions ne freinent pas la réus­site, elles peuvent même fa­vo­ri­ser des rap­ports hu­mains plus sains, au­then­tiques et construc­tifs. Les en­tre­pre­neures prennent-elles moins de risque? En gé­né­ral, je crois que les en­tre­pre­neures sont plus pru­dentes dans la ges­tion de leurs fi­nances. De­puis des dé­cen­nies, la femme est res­pon­sable des dé­penses de la fa­mille – elle traque les ra­bais, elle se charge des em­plettes et de l’in­ven­taire, elle mul­ti­plie les ruses pour éco­no­mi­ser...

Quand une en­tre­pre­neure se lance en af­faires, elle conserve cette ha­bi­tude et sou­pèse lon­gue­ment chaque dé­ci­sion, ce qui peut être un avan­tage… comme un piège!

Les en­tre­pre­neures ont des idées fan­tas­tiques. Elles éla­borent leur plan d’af­faires, elles font des re­cherches pour bien cer­ner le marché. Le pro­blème sur­vient quand elles réa­lisent les in­ves­tis­se­ments re­quis. Elles pa­niquent, se re­mettent en ques­tion et flirtent avec la pos­si­bi­li­té de tout aban­don­ner. La ligne est mince entre ana­ly­ser et pa­ra­ly­ser.

Et si on fran­chis­sait cette bar­rière en osant par­ler d’ar­gent entre nous, au même titre qu’on parle des en­fants, d’en­vi­ron­ne­ment ou de bou­lot ? Pour­quoi en avoir honte? On gagne du­re­ment notre ar­gent, grâce à notre ex­per­tise, notre sa­voir, notre la­beur. Il est temps de mettre ce su­jet sur la table afin de ne plus en avoir peur. Les en­tre­pre­neures sont-elles moins so­li­daires? Les femmes sont na­tu­rel­le­ment don­neuses – de leur temps, de leurs contacts, de leurs conseils, de leur ar­gent… La pro­blé­ma­tique? On vit dans une société na­tu­rel­le­ment « re­ce­veuse ». Alors que les hommes prennent des dé­ci­sions as­su­mées et sans culpa­bi­li­té, les femmes se font si­phon­ner éner­gie et res­source.

Et si on s’en­trai­dait da­van­tage? En af­faires, on parle sou­vent du boys’ club. Les hommes d’af­faires épluchent leur car­net d’adresses pour ai­der un col­lègue, ils se passent la balle, ils se va­lo­risent les uns les autres. Ils ne font pas tou­jours dans la den­telle, mais ils ont le mé­rite d’être trans­pa­rents.

Les femmes qui gra­vitent dans les hautes sphères ne sont pas tou­jours aus­si so­li­daires. Je rêve du mo­ment où nous au­rons un la­dys’ club!

Re­cou­rir à la tech­nique de l’am­pli­fi­ca­tion

Une piste de so­lu­tion concrète pour y ar­ri­ver ? Quand une femme tra­vaillant à la Mai­sonB­lanche émet une bonne idée dans une réunion, ses col­lègues fé­mi­nines la re­prennent aus­si­tôt pour la va­lo­ri­ser et don­ner cré­dit à son ins­ti­ga­trice. La tac­tique de l’am­pli­fi­ca­tion per­met non seule­ment aux femmes de s’im­po­ser, mais elle les ral­lie au même ob­jec­tif : ce­lui de se ser­rer les coudes!

Les en­tre­pre­neures portent des va­leurs en­tre­pre­neu­riales dif­fé­rentes de celles de leurs ho­mo­logues mas­cu­lins. Et alors? De­puis mon pre­mier jour en af­faires, j’as­sume plei­ne­ment cette fé­mi­ni­té qui ne com­pro­met en rien mes com­pé­tences. Je peux né­go­cier, vendre et dé­ci­der aus­si bien que mes col­lègues, mais je n’abor­de­rai ja­mais un pro­jet comme un homme, tout sim­ple­ment parce que je n’en suis pas un. Et c’est tant mieux!

Les sta­tis­tiques ne se ren­ver­se­ront pas du jour au len­de­main, mais le monde des af­faires change, un mythe à la fois. Les femmes sont de plus en plus re­pré­sen­tées dans des sec­teurs au­tre­fois ré­ser­vés aux hommes, que ce soit la science, l’in­gé­nie­rie, la tech­no­lo­gie ou l’in­for­ma­tique. Elles ont com­pris que la clé est de s’éle­ver les unes les autres, de prendre conscience de la va­leur du nous et, sur­tout, de la va­leur de leur dif­fé­rence. Ni meilleures ni pires, elles font sim­ple­ment les choses… à leur fa­çon!

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