Da­nièle Hen­kel

Pour­quoi seg­men­ter la po­pu­la­tion en deux camps, les immigrants et les non-immigrants, au lieu de sim­ple­ment re­con­naître que nous sommes tous des Qué­bé­cois, que nous sommes tous, quelque part, des immigrants ?

Les Affaires - - Sommaire - Da­nièle Hen­kel da­niele.hen­kel@tc.tc Chro­ni­queuse in­vi­tée | C @@ da­nie­le_­hen­kel

Dif­fé­rents mais unis

Je suis née au Ma­roc, puis j’ai gran­di en Al­gé­rie. De­puis 27 ans, je suis une heu­reuse ci­toyenne du Qué­bec, une for­mi­dable terre d’ac­cueil que j’ai choi­sie en rai­son de son ou­ver­ture, de sa di­ver­si­té et de sa to­lé­rance.

Vous com­pren­drez que l’ac­tua­li­té du der­nier mois me touche per­son­nel­le­ment. Les évé­ne­ments qui dé­fraient la man­chette m’at­tristent et me consternent. Alors que nos voi­sins du sud sou­haitent re­fer­mer leurs fron­tières, alors que les ap­pels à l’uni­té suc­cèdent aux at­ten­tats les plus bou­le­ver­sants, il convient de par­ler de la place des immigrants et des ci­toyens de dif­fé­rentes re­li­gions au sein de notre so­cié­té en gé­né­ral, puis du mar­ché du tra­vail en par­ti­cu­lier. L’in­té­gra­tion dans le mi­lieu éco­no­mique d’un pays est un pas­sage in­con­tour­nable pour réus­sir son im­mi­gra­tion. Et ce n’est pas tou­jours simple…

Pour illus­trer mes propos, je par­ta­ge­re­rai avec vous un pan de mon his­toire. Quand je suis ar­ri­vée au Qué­bec, je par­lais fran­çais, j’avais une feuille de route qui avait fait ses preuves, j’avais bon es­poir de pou­voir in­té­grer ra­pi­de­ment le mar­ché du tra­vail et contri­buer po­si­ti­ve­ment à la vie éco­no­mique du pays. Je me suis pour­tant re­trou­vée à la case dé­part. Comme im­mi­grant, on perd ses al­liés, ses res­sources, ses repères. J’avais sous-es­ti­mé à quel point tout se­rait à re­com­men­cer. Je ne me suis pas api­toyée sur mon sort. Au contraire, je me suis re­trous­sé les manches, puis je suis par­tie du bas de l’échelle. Quand j’ai vou­lu construire quelque chose, pour moi comme pour ma fa­mille, j’ai dé­ci­dé de me lan­cer en af­faire. Comme tous les immigrants qui dé­cident de créer leur propre en­tre­prise, j’ai vite com­pris qu’il me fau­drait avoir une té­na­ci­té hors du com­mun, une foi in­ébran­lable en mes moyens. Élar­gir ses ho­ri­zons cor­po­ra­tifs En tant que di­ri­geant et en­tre­pre­neur, comment peut- on fa­ci­li­ter l’in­té­gra­tion des immigrants qui ar­rivent chez nous ? Comment peut-on ex­pri­mer plus fort, plus haut, son en­vie de contri­buer à la di­ver­si­té en en­tre­prise ?

En pre­mier lieu, les ges­tion­naires doivent faire preuve d’une plus grande ou­ver­ture d’es­prit, adop­ter une vi­sion à plus long terme. C’est par­fois dif­fi­cile, j’en conviens. Nous avons des besoins ur­gents, des postes va­cants qu’il im­porte de com­bler sans perdre un ins­tant. Nous cher­chons la per­sonne la plus apte, la plus adap­tée, afin que la courbe d’ap­pren­tis­sage soit ra­pide, et la pro­duc­ti­vi­té, op­ti­male.

Es­sayons de contrer cette pro­pen­sion que que nous avons tous à nous tour­ner vers ce que nous connais­sons. Es­sayons de voir plus loin que les pre­mières se­maines, les pre­miers mois. Pour uti­li­ser moi-même cette ap­proche au sein de mon en­tre­prise, je peux at­tes­ter que les re­tom­bées de la di­ver­si­té en valent la peine.

Je sou­haite pro­fi­ter de ce billet pour faire ap­pel aux en­tre­prises, aux ges­tion­naires. Don­nons la chance au cou­reur. Soyons un exemple po­si­tif d’in­clu­sion. C’est ain­si que nous fe­rons notre part pour une so­cié­té plus to­lé­rante, plus in­clu­sive et plus riche, dans tous les sens du terme. J’en suis convain­cue. Dé­bou­lon­ner les mythes Dans le dis­cours am­biant, nous en­ten­dons par­fois que les immigrants viennent chez nous pour vo­ler nos em­plois, ou pire, pour se lais­ser vivre par l’État. Quel mythe co­riace ! Ces hommes et ces femmes viennent au pays pour se trou­ver une sta­bi­li­té, une li­ber­té et une sé­cu­ri­té que nous te­nons trop sou­vent pour ac­quises. Ils viennent avec le dé­sir pro­fond de s’in­té­grer, de se tailler une place dans leur com­mu­nau­té d’ac­cueil. Ils veulent contri­buer ac­ti­ve­ment à la ri­chesse col­lec­tive, par leurs connais­sances, leurs ta­lents, leur vi­sion unique. Ils paient leurs im­pôts et ils tra­vaillent fort pour construire un monde meilleur. Plu­sieurs oeuvrent dans la science, la re­cherche, la san­té, l’in­gé­nie­rie… Ce sont des spé­cia­listes de leur do­maine, des pas­sion­nés qui ont à coeur le bien-être de leur nou­velle pa­trie.

Pre­nons un exemple par­mi tant d’autres : Mar­wah Riz­qy, fis­ca­liste et pro­fes­seure re­con­nue pour ses tra­vaux sur les pa­ra­dis fis­caux, qui s’en­gage dans le mi­lieu po­li­tique afin de par­ta­ger sa vi­sion d’une so­cié­té plus to­lé­rante, ou­verte et juste. Une jeune femme brillante et ma­gni­fique que j’ai eu le plai­sir de cô­toyer et qui m’a im­pres­sion­née par sa fougue, sa dé­ter­mi­na­tion, sa vo­lon­té de chan­ger les choses.

Des par­cours aus­si ins­pi­rants, il en existe des mil­liers. Ils ne sont pas l’ex­cep­tion, ils sont la règle. Cer­tains immigrants ont plu­tôt choi­si de prendre le taureau par les cornes en lan­çant une af­faire. Ori­gi­naire du Pé­rou et ar­ri­vée à Sher­brooke en 1997, Mer­cedes Be­cer­ra ap­prend le fran­çais, oc­cupe quelques em­plois dans l’in­dus­trie du tou­risme, puis dé­cide de créer sa propre agence de voyages spé­cia­li­sée en éco­tou­risme. En plus de créer de l’emploi dans la ré­gion, elle contri­bue au rap­pro­che­ment des deux cultures, en pré­sen­tant l’Amé­rique du Sud sous un angle plus so­li­daire, plus hu­ma­ni­taire.

Sa­luons ces femmes im­mi­grantes qui ont mis sur pied des en­tre­prises flo­ris­santes. Met­tons leurs ini­tia­tives en avant pour vaincre les fausses croyances et mon­trer leur ap­port à notre économie. Fai­sons at­ten­tion aux mots que nous em­ployons. Pour­quoi seg­men­ter la po­pu­la­tion en deux camps, les immigrants et les non-immigrants, au lieu de sim­ple­ment re­con­naître que nous sommes tous des Qué­bé­cois, que nous sommes tous, quelque part, des immigrants ? Notre monde est en plein bou­le­ver­se­ment. C’est en­semble que nous pour­rons tra­ver­ser les sou­bre­sauts et les chan­ge­ments à venir.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.