FAUT-IL MISER SUR LE BULLDOZER AMA­ZON ?

Les Affaires - - Front Page - Chro­nique

Vous voyez ve­nir le su­per bulldozer? Sur les mar­chés fi­nan­ciers, qui scrutent tout au té­les­cope, on le voit ar­ri­ver de­puis quelques mois main­te­nant, et il semble avoir par­ti­cu­liè­re­ment gros­si dans les der­nières se­maines.

Ama­zon fait trem­bler les cours des dé­taillants et des pro­prié­taires de centres com­mer­ciaux. Si Ama­zon est si puis­sante, de­vrait-on y in­ves­tir? Ré­flexion.

De quelle puis­sance parle-t-on au juste?

Pour re­trou­ver pa­reilles craintes dans le mar­ché, il faut re­mon­ter aux an­nées 1980-1990. Alors qu’un autre bulldozer s’avan­çait sur le sec­teur du dé­tail: Wal­mart.

Wal­mart a fait un car­nage dans le sec­teur de l’épi­ce­rie. Elle a aus­si cau­sé d’im­por­tantes dif­fi­cul­tés aux plus vieux dé­taillants. On n’a qu’à pen­ser à Sears et à Kmart.

Elle n’a ce­pen­dant pas mis tout le monde à la rue. Au Ca­na­da, Ca­na­dian Tire et Me­tro ont par exemple conti­nué de bien per­for­mer. Aux États-Unis, J.C. Pen­ney et Tar­get ont aus­si conti­nué à faire leur bout de che­min.

Ama­zon est-elle plus forte que Wal­mart à l’époque? Ce n’est pas si évident. Il est vrai que sa part de mar­ché du com­merce en ligne at­teint 42% (se­lon mar­ket­pla­ce­pulse.com).

Ce­pen­dant, l’in­dus­trie du com­merce en ligne ne re­pré­sente ac­tuel­le­ment que 9% des ventes to­tales de l’in­dus­trie du dé­tail.

D’ac­cord, le chiffre va as­su­ré­ment conti­nuer d’avan­cer, mais on a per­son­nel­le­ment le sen­ti­ment que la pro­gres­sion ap­proche d’un ra­len­tis­se­ment si­gni­fi­ca­tif.

Sim­ple­ment parce que la co­horte des plus « te­chies » est ré­col­tée et que, pour bien des consom­ma­teurs et des ca­té­go­ries de biens, l’achat en ligne est peu pra­tique.

On a par exemple tou­jours en mé­moire ce dra­peau, ache­té en ligne. Le ser­vice de li­vrai­son était pas­sé à la mai­son (à LaSalle), per­sonne ne s’y trou­vait. Il avait lais­sé une carte pour prise de co­lis à… Ville Saint-Laurent. Échec re­ten­tis­sant de l’ex­pé­rience client.

Autre exemple d’em­bûche. Com­ment fa­ci­le­ment rap­por­ter un pro­duit qui n’at­teint pas les stan­dards de qua­li­té ou de goût que l’on croyait y dé­ce­ler à l’écran? Il faut rem­bal­ler et re­com- men­cer le pro­ces­sus. Aus­si bien se rendre tout de suite chez le dé­taillant, ou à tout le moins ache­ter en ligne chez un dé­taillant qui a une pré­sence phy­sique.

Beau­coup ont vu dans la ré­cente ac­qui­si­tion de Whole Foods, l’épi­cier bio, une vo­lon­té d’Ama­zon d’ac­cen­tuer ses ef­forts avec Ama­zonF­resh, un ser­vice de li­vrai­son et de cueillette d’épi­ce­rie. Il y a as­su­ré­ment de ce­la, mais il se pour­rait qu’il y ait aus­si une grande né­ces­si­té d’of­frir des points de ser­vice phy­siques.

Et ces points de ser­vice, pour être aus­si ef­fi­caces que ceux d’un com­merce de dé­tail tra­di­tion­nel, de­man­de­ront des ef­forts et des in­ves­tis­se­ments co­los­saux. À titre d’illus­tra­tion im­par­faite, Whole Foods a coû­té 13,7 G$ pour plus de 460 éta­blis­se­ments.

Bref, beau­coup de puis­sance chez Ama­zon, mais qui ne semble pas pro­por­tion­née aux craintes ac­tuelles. At­ten­dez, n’y a-t-il pas plus que le dé­tail, chez Ama­zon? Vrai. La so­cié­té dé­ve­loppe no­tam­ment le cloud où elle offre de l’hé­ber­ge­ment et dif­fé­rentes so­lu­tions de sites web pour les par­ti­cu­liers et les en­tre­prises.

Et cette fi­liale, qui opère sous l’acro­nyme AWS (Ama­zon Web Ser­vices), croît à une vi­tesse ex­po­nen­tielle. Deux fois plus vite que la fi­liale dé­tail en fait, et avec des marges 10 fois plus grandes.

Elle ne re­pré­sente ac­tuel­le­ment que 20% des re­ve­nus, mais gé­nère plus de 50% du bé­né­fice d’ex­ploi­ta­tion to­tal. En 2015, elle gé­né­rait 40% du bé­né­fice.

Le pay­sage du sec­teur de la tech­no peut ra­pi­de­ment chan­ger. Il faut néan­moins re­con­naître qu’ici se trouve peut-être la force qui rend Ama­zon plus puis­sante que Wal­mart. Alors, on em­barque ou pas? La plu­part des ana­lystes sont op­ti­mistes: 39 re­com­mandent l’achat, 4 choi­sissent « conser­ver » et 2 seule­ment conseillent de vendre.

Dans un ré­cent com­men­taire, les ana­lystes Al­len Gilles­pie et Cliff Hodge, de la firme FinT­rust Bro­ke­rage Ser­vices, s’at­tardent ce­pen­dant à un exemple his­to­rique in­té­res­sant. Ce­lui d’une autre so­cié­té bulldozer : la Dutch East In­dia Com­pa­ny.

Fon­dée en 1682, en Hol­lande, cette so­cié­té pu­blique se vit ac­cor­der à ses dé­buts un mo­no­pole pour la né­go­cia­tion des épices. Avec le temps, elle prit de l’ex­pan­sion et se vit oc­troyer des pou­voirs qua­si gou­ver­ne­men­taux. Elle pou­vait faire la guerre, em­pri­son­ner, exé­cu­ter, né­go­cier des trai­tés, éta­blir des co­lo­nies, etc.

C’est ce mo­no­pole qui condui­sit à la fon­da­tion de New York (à l’époque New Am­ster­dam). Le lien avec Ama­zon? Les deux sont des en­ti­tés aux contours mo­no­po­lis­tiques, qui dé­frichent de nou­veaux ter­ri­toires. Sur­tout, il y a ce qui suit.

Ama­zon se né­go­cie au­jourd’hui à 219 fois le bé­né­fice at­ten­du pour 2017 et à 113 fois ce­lui de 2018. C’est beau­coup d’at­tentes de crois­sance.

L’ac­tion de la Dutch East In­dia at­tei­gnit son som­met his­to­rique de 1 100$ en 1720. Le ren­de­ment du di­vi­dende qu’elle ver­sait tou­cha alors un creux his­to­rique de 3,5%.

Ama­zon ne verse pas de di­vi­dende, mais elle de­vrait en­re­gis­trer en 2017 des flux de tré­so­re­rie ( cash flow) équi­va­lant à 22,20$ par ac­tion.

À sup­po­ser qu’elle verse la to­ta­li­té de ces flux de tré­so­re­rie en di­vi­dende (ce qui est peu com­mun pour une en­tre­prise), à com­bien de­vrait se né­go­cier l’ac­tion pour que ce di­vi­dende offre un ren­de­ment de 3,5%? Au­tour de 634 $ US. FinT­rust conclut qu’à près de 1 000 $ US, le titre est sur­éva­lué. Trop d’es­poirs y sont in­ves­tis même pour un pro­fil mo­no­po­lis­tique, la preuve en étant ce qui est ar­ri­vé à un pro­fil du même genre.

Une nuance en conclu­sion

Le chif­frier de la mai­son per­met de voir qu’elle pré­voit un bé­né­fice de près de 55 $ US par ac­tion pour 2026, en crois­sance de 14% par rap­port à 2025. En ap­pli­quant un mul­tiple de 30 (consi­dé­ré comme rai­son­nable étant don­né la crois­sance en­core forte des bé­né­fices), on constate que ce titre pour­rait se né­go­cier à 1 650 $ US à ce mo­ment. Et gé­né­rer un ren­de­ment com­po­sé de 5% par an­née par rap­port à au­jourd’hui. In­co­hé­rence de rai­son­ne­ment des ana­lystes? Plus ou moins. On re­tien­dra que l’éva­lua­tion de­meure forte par rap­port à l’autre re­père mo­no­po­lis­tique et que la pro­messe de ren­de­ment (5% par an­née) est in­fé­rieure à ce qu’a his­to­ri­que­ment pro­cu­ré le mar­ché bour­sier dans son en­semble (au­tour de 7%). Le risque d’une chute bour­sière si­gni­fi­ca­tive semble im­por­tant, et la pro­messe de ren­de­ment, faible.

On n’em­bar­que­rait pas tout de suite dans le bulldozer.

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