Vers une an­née re­cord

Les Affaires - - Dossier - Ma­rie Lyan re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc

Après quelques an­nées de sta­bi­li­té, le sec­teur des fu­sions-ac­qui­si­tions (F&A) est-il en re­cru­des­cence au pays ? C’est ce que laissent pen­ser les pre­mières ten­dances, alors que le nombre de tran­sac­tions a bon­di de­puis le dé­but de l’an­née. Le mar­ché des PME semble par­ti­cu­liè­re­ment dy­na­mique dans dif­fé­rents sec­teurs d’ac­ti­vi­té.

Couche-Tard, Co­ge­co, SNC La­va­lin, Cam­so... Les exemples d’ac­qui­si­tions n’ont pas man­qué au cours des der­niers mois au pays. « Le mar­ché est en re­cru­des­cence après deux an­nées qui ont été plus tran­quilles en rai­son de la baisse des cours du pé­trole », constate Guillaume La­voie, as­so­cié du bu­reau de Mon­tréal chez La­ve­ry.

Même ten­dance consta­tée chez PwC, où Ni­co­las Mar­coux, as­so­cié di­rec­teur na­tio­nal, bu­reau de Mon­tréal, grandes villes et conseils et tran­sac­tions, juge que 2017 s’an­nonce « une an­née re­cord », que ce soit sur le mar­ché ca­na­dien ou sur le mar­ché qué­bé­cois.

Se­lon les don­nées du ca­bi­net Blakes, les opé­ra­tions ca­na­diennes an­non­cées de­puis le dé­but de l’an­née au Ca­na­da s’élè­ve­raient dé­jà à 112 mil­liards de dol­lars (G$), com­pa­ra­ti­ve­ment à 179 G$ pour l’en­semble de l’an­née 2016. Le Qué­bec re­pré­sen­te­rait 5 G$ sur la même pé­riode, par rap­port à 20 G$ l’an­née pré­cé­dente.

« Les mo­ti­va­tions pour faire des ac­qui­si­tions sont là et il n’y a pas d’in­di­ca­tion que ce­la va dis­pa­raître », af­firme Louis Hé­bert, pro­fes­seur de stra­té­gie à HEC Mon­tréal, qui note qu’en l’es­pace d’une gé­né­ra­tion « les fu­sions-ac­qui­si­tions sont pas­sées d’une op­tion à un pas­sage obli­gé pour les en­tre­pre­neurs ». « Même si la plu­part des en­tre­prises re­cherchent avant tout la crois­sance par la voie in­terne, beau­coup l’ob­tiennent aus­si par l’en­tre­mise de F&A », dit Ja­nie Béïque, vice-pré­si­dente prin­ci­pale aux In­dus­tries du Fonds de so­li­da­ri­té FTQ, qui re­marque elle

aus­si une hausse du nombre des tran­sac­tions sur les cinq der­nières an­nées, avec une aug­men­ta­tion du nombre d’ac­teurs ca­na­diens qui en­vi­sagent les tran­sac­tions à l’étran­ger.

Le tout grâce à une abon­dance de ca­pi­taux, avec la par­ti­ci­pa­tion d’ac­teurs comme la FTQ, la Caisse de dé­pôt et pla­ce­ment du Qué­bec, In­ves­tis­se­ment Qué­bec ou le Fon­dac­tion, mais aus­si de fonds de ca­pi­tal-in­ves­tis­se­ment qué­bé­cois et amé­ri­cains, cou­plés à des taux d’in­té­rêt bas pro­po­sés par les banques.

Ni­co­las Mar­coux si­gnale aus­si un phé­no­mène très fa­vo­rable : « On se trouve face à des ba­by-boo­mers qui ar­rivent à l’âge de la re­traite et qui avaient re­tar­dé leur sor­tie en rai­son de la ré­ces­sion de 2008. Dans l’in­ter­valle, ils ont mis le cap sur la crois­sance afin de lé­guer une en­tre­prise plus ren­table. »

Les PME montent en puis­sance

Si l’on parle sou­vent des grands groupes, « le sec­teur des PME s’avère par­ti­cu­liè­re­ment dy­na­mique et at­trac­tif, ne se­rait-ce qu’en rai­son de leur nombre », es­time Rios-Ka­rim Mer­cier, as­so­cié de Ca­fa Fi­nan­ce­ment Cor­po­ra­tif.

« On voit sur­tout des pe­tites et moyennes en­tre­prises dont la va­leur est com­prise entre 5 et 35 mil­lions de dol­lars », ana­lyse Eric Hag­gar, pré­sident d’Axxel, qui réa­lise en moyenne six tran­sac­tions par an d’une va­leur de 5 à 30 M$ pour le compte de ses clients. Des en­tre­pre­neurs en sé­rie che­vron­nés sont tou­jours pré­sents : c’est le cas du Fran­çais Em­ma­nuel Thie­blin, qui a ra­che­té en 2016 la chaîne de res­tau­rants Su­shi Taxi. Celle-ci compte au­jourd’hui 18 suc­cur­sales et 290 em­ployés. « Je vou­lais trou­ver une en­tre­prise à la­quelle ap­por­ter de la va­leur ajou­tée et la faire gros­sir. »

Un exemple qui colle à une ten­dance de fond : « Les F&A sont l’un des moyens uti­li­sés par les PME pour gran­dir », constate Louis Hé­bert. C’est le cas de l’en­tre­prise qué­bé­coise Ed­dy­fi, qui a réa­li­sé cette an­née deux ac­qui­si­tions en An­gle­terre. « Nous sommes pas­sés d’un chiffre d’af­faires de 1 M$ en 2010 à 25 M$ en 2016, ce qui au­rait été im­pos­sible en nous re­po­sant uni­que­ment sur la crois­sance in­terne », fait va­loir son di­ri­geant, Mar­tin Thé­riault, qui sou­haite pour­suivre sur un rythme de deux ac­qui­si­tions par an­née. « Ce­la nous per­met de réa­li­ser des sy­ner­gies et d’at­teindre une crois­sance et une taille qui nous ap­portent une cré­di­bi­li­té fi­nan­cière. » Quant à Pre­mier Tech, c’est un ac­qué­reur en sé­rie (30 ac­qui­si­tions en 10 ans) qui uti­lise les ac­qui­si­tions « pour en­trer sur de nou­veaux ter­ri­toires et y vendre des pro­duits ou pour ac­qué­rir des tech­no­lo­gies com­plé­men­taires », ex­plique Mar­tin Noël, vice-pré­sident prin­ci­pal de Pre­mier Tech, qui pré­cise qu’un tiers de sa crois­sance est gé­né­rée par les F&A.

Tous les sec­teurs tou­chés

D’après le consul­tant Brahm El­kin, pré­si­dent­fon­da­teur du M&A Club Ca­na­da, l’en­semble des sec­teurs de l’éco­no­mie est ac­tif sur le mar­ché. « On men­tionne sou­vent l’agroa­li­men­taire, où les ac­ti­vi­tés de pro­duc­tion sont très re­cher­chées, en par­ti­cu­lier dans le sec­teur des clean­techs et des green­techs. » On re­marque aus­si l’in­dus­trie, no­tam­ment le do­maine ma­nu­fac­tu­rier, où la concur­rence ac­crue pousse les pe­tits ac­teurs à se re­grou­per. Dans les trans­ports, on ob­serve éga­le­ment une conso­li­da­tion, mais cette fois chez les ac­teurs de 100 M$ et plus. L’an­née a aus­si été riche en tran­sac­tions dans le do­maine des nou­velles tech­no­lo­gies, qui en­va­hit tous les sec­teurs. « On voit des so­cié­tés tra­di­tion­nelles qui re­cherchent ces com­pé­tences », ana­lyse Ni­co­las Mar­coux. Se­lon lui, plu­sieurs lignes d’in­dus­trie se­raient ain­si en passe de se croi­ser. Il en veut pour preuve le géant amé­ri­cain du nu­mé­rique Ama­zon, qui vient de ra­che­ter le gros­siste amé­ri­cain Whole Foods.

Ces tran­sac­tions ont-elles en fin de compte un im­pact po­si­tif ou né­ga­tif sur l’em­ploi au sein de la pro­vince ? En l’ab­sence de chiffres pré­cis, les ex­perts de­meurent par­ta­gés. Pour Inès Gar­gou­ri, pro­fes­seure de fi­nance à l’ESG UQAM, il ne faut pas se ca­cher que « des li­cen­cie­ments sont sou­vent iné­luc­tables afin d’évi­ter les re­don­dances et de ré­duire les coûts ». Tou­te­fois, Karl Tab­bakh, de McCar­thy Té­trault, pense que c’est da­van­tage à l’oc­ca­sion des ac­qui­si­tions stra­té­giques qu’on ob­serve ces ra­tio­na­li­sa­tions. « Sou­vent, l’ar­ri­vée de ca­pi­tal-in­ves­tis­seurs ou de spon­sors fi­nan­ciers n’a pas d’ef­fet sur ce plan, car ils ont be­soin de conser­ver les em­ployés et le ma­na­ge­ment pour as­su­rer la ges­tion de l’en­tre­prise », note-t-il.

« Un risque quant à l’em­ploi peut aus­si exis­ter lors­qu’une com­pa­gnie étran­gère ra­chète une cible qué­bé­coise pour dé­mé­na­ger sa tech­no­lo­gie », ajoute Mi­chel Ma­gnan, pro­fes­seur à l’École de ges­tion John-Mol­son de l’Uni­ver­si­té Con­cor­dia.

Ce­pen­dant, il ne faut pas ou­blier qu’à l’in­verse cer­taines tran­sac­tions peuvent se ré­vé­ler payantes à moyen terme... « C’est le cas des en­tre­prises qui se dé­ve­loppent et qui doublent de taille. Elles vont de­voir en­ga­ger des res­sources à moyen terme », rap­pelle Yan­nick Le­Bel, du Groupe CFO Con­seil.

Et si la ré­ponse te­nait aus­si au contexte éco­no­mique ? « Lorsque le PIB est en crois­sance, la plu­part des so­cié­tés cherchent à aug­men­ter leurs parts de mar­ché, à ou­vrir des bu­reaux et à étendre leurs marques à de nou­veaux cré­neaux », note Ni­co­las Mar­coux. Au contraire, les pé­riodes plus dif­fi­ciles ou­vri­raient da­van­tage la voie à des phé­no­mènes de concen­tra­tion et de fu­sions pour di­mi­nuer les coûts.

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« Le sec­teur des PME s’avère par­ti­cu­liè­re­ment dy­na­mique et at­trac­tif, ne se­rait-ce qu’en rai­son de leur nombre . » – Rios-Ka­rim Mer­cier, as­so­cié de Ca­fa Fi­nan­ce­ment Cor­po­ra­tif

La com­pa­gnie Ed­dy­fi a réa­li­sé cette an­née deux ac­qui­si­tions en An­gle­terre. « Nous sommes pas­sés d’un chiffre d’af­faires de 1 M$ à 25 M$ en 6 ans, ce qui au­rait été im­pos­sible en nous ba­sant uni­que­ment sur de la crois­sance or­ga­nique », fait va­loir son di­ri­geant, Mar­tin Thé­riault.

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