IN­TEL­LI­GENCE AR­TI­FI­CIELLE

Dé­cou­vrez les cer­veaux qué­bé­cois qui mènent cette ré­vo­lu­tion, la stra­té­gie de Mont­réal pour de­ve­nir une cham­pionne du sec­teur et les pre­mières ap­pli­ca­tions com­mer­ciales dans les en­tre­prises d’ici.

Les Affaires - - Front Page - Va­lo­ri­sa­tion

« On pour­rait se conten­ter d’être de bons cher­cheurs, d’écrire des ar­ticles et de vendre nos bre­vets aux Amé­ri­cains. Tou­te­fois, si on veut créer une in­dus­trie et être des cham­pions, il faut re­te­nir les cher­cheurs de re­nom et bien les en­tou­rer en at­ti­rant le ta­lent re­quis », in­siste Pierre Boi­vin, nom­mé co­pré­sident du co­mi­té d’orien­ta­tion pour la créa­tion de la grappe qué­bé­coise en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) en mai.

Pierre Boi­vin, pré­sident et chef de la di­rec­tion de Cla­ridge et an­cien pré­sident du Ca­na­dien de Mont­réal, note qu’il faut que le Qué­bec se donne les moyens non seule­ment de dé­ve­lop­per une très grande com­pé­tence en re­cherche fon­da­men­tale, mais éga­le­ment de mettre en place une chaîne com­plète de créa­tion de va­leur al­lant de l’idée à la com­mer­cia­li­sa­tion.

L’autre co­pré­sident est le rec­teur de l’Uni­ver­si­té de Mont­réal, Guy Bre­ton. Il abonde dans le même sens, en pré­ci­sant qu’il se­rait né­faste de ta­rir la re­cherche fon­da­men­tale et de tout mi­ser sur la re­cherche ap­pli­quée. « Pour être ca­pables, dans 10 ans, de trou­ver des so­lu­tions aux pro­blèmes qui nous se­rons pré­sen­tés, il fau­dra que des gens conti­nuent à faire de la re­cherche fon­da­men­tale. On lui ajoute la re­cherche ap­pli­quée, qui ré­pond à des be­soins d’af­faires ac­tuels », dit-il. Il se donne comme mis­sion de créer de nom­breuses pas­se­relles entre l’uni­vers pé­da­go­gique et le monde des af­faires. Il in­siste sur le fait que les pas­se­relles de­vront être à la fois cultu­relles, lin­guis­tiques et géo­gra­phiques pour que l’ini­tia­tive soit cou­ron­née de suc­cès.

Se­lon lui, le vo­let cultu­rel vise à conscien­ti­ser les étu­diants et les cher­cheurs non pas au vo­let théo­rique de leurs re­cherches, mais bien à leur ap­pli­ca­bi­li­té en en­tre­prise. Le vo­let lin­guis­tique vise à créer un nou­veau mo­dèle pé­da­go­gique où l’on pour­ra as­seoir des étu­diants et des cher­cheurs avec des dé­ve­lop­peurs et des gens d’af­faires. De cette ma­nière, « les étu­diants en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle par­le­ront le même lan­gage que les em­ployeurs très tôt dans leur car­rière », dit-il.

M. Bre­ton ajoute que la pas­se­relle géo­gra­phique de­vra per­mettre de re­grou­per en un même lieu tous les cher­cheurs, les étu­diants et les dé­ve­lop­peurs pour cer­taines pé­riodes. « Ça va fonc­tion­ner de la même ma­nière pour les PME et les grandes en­tre­prises. Les en­tre­prises vien­dront nous ex­pli­quer leurs pro­blèmes, et les étu­diants et les cher­cheurs ten­te­ront de trou­ver com­ment l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, les don­nées vo­lu­mi­neuses [ big da­ta] ou une autre tech­no­lo­gie pour­raient le ré­soudre » , ex­plique-t-il, ajou­tant que ce lieu com­mun de­vra pou­voir ex­po­ser tout le po­ten­tiel et tous les be­soins à l’en­semble des ac­teurs qui se join­dront à la grappe, d’où qu’ils viennent.

Plus d’un mil­lion de dol­lars de fi­nan­ce­ment

Chose cer­taine, les gou­ver­ne­ments semblent avoir com­pris que l’IA consti­tue un pôle éco­no- mique pro­met­teur. Qué­bec a al­loué 100 mil­lions de dol­lars (M$) sur cinq ans pour la créa­tion et le dé­ve­lop­pe­ment de la grappe en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. De son cô­té, le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral a an­non­cé le 24 mai un fi­nan­ce­ment de 950 M$ des­ti­né aux « su­per­grappes » qui contri­buent à « ac­cé­lé­rer l’in­no­va­tion dans des sec­teurs à forte crois­sance » au pays.

« L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle se po­si­tionne très bien pour ob­te­nir une par­tie du fi­nan­ce­ment, et on a mis en place une col­la­bo­ra­tion très étroite entre trois ins­ti­tuts à Edmonton (Al­ber­ta Ma­chine In­tel­li­gence Ins­ti­tute, ou Amii), à To­ron­to (Vec­tor Ins­ti­tute) et à Mont­réal (Ins­ti­tut des al­go­rithmes d’ap­pren­tis­sage de Mont­réal, ou MILA) », dit Pierre Boi­vin.

Cette ini­tia­tive fé­dé­rale fi­nan­ce­ra jus­qu’à cinq su­per­grappes dans des in­dus­tries comme la fa­bri­ca­tion de pointe, l’agroa­li­men­taire, les tech­no­lo­gies propres, les tech­no­lo­gies nu­mé­riques, la san­té et les bios­ciences, les res­sources propres, l’in­fra­struc­ture et les trans­ports. Les sou­mis­sion­naires avaient jus­qu’au 21 juillet pour re­mettre leur lettre d’in­ten­tion. On at­tend en­core la ré­ponse du fé­dé­ral dans ce dos­sier.

En mars, au mo­ment de dé­po­ser son bud­get, Ot­ta­wa an­non­çait éga­le­ment un fi­nan­ce­ment de 125 M$ en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pour les pôles de Mont­réal, de To­ron­to-Wa­ter­loo et d’Edmonton. Ces fonds se­ront gé­rés par l’Ins­ti­tut ca­na­dien de re­cherches avan­cées (ICRA).

De plus, en sep­tembre 2016, le Fonds d’ex­cel­lence en re­cherche Apo­gée Ca­na­da oc­troyait 93,6 M$ à l’Ins­ti­tut de va­lo­ri­sa­tion des don­nées (IVADO), qui cha­peaute quatre ini­tia­tives de re­cherche uni­ver­si­taire, dont le MILA.

Le di­rec­teur gé­né­ral d’IVADO, Gilles Sa­vard, ex­plique que l’or­ga­ni­sa­tion est un ins­ti­tut uni­ver­si­taire qui tra­vaille en col­la­bo­ra­tion avec des « membres in­dus­triels ». « IVADO, c’est 1 000 scien­ti­fiques, dont plus de 100 pro­fes­seurs, 600 étu­diants à la maî­trise, au doc­to­rat et au post-doc­to­rat, en plus de 300 pro­fes­sion­nels de la re­cherche. Nous sommes en lien avec plus de 70 par­te­naires in­dus­triels, ins­ti­tu­tion­nels et gou­ver­ne­men­taux », dit-il.

M. Sa­vard af­firme que l’Ins­ti­tut est vic­time de son suc­cès en ce mo­ment : « Nous avons une liste d’at­tente d’in­dus­triels qui veulent de­ve­nir membres d’IVADO. Nous de­vons gé­rer cette si­tua­tion avec pru­dence. Quand les en­tre­prises de­viennent membres, elles s’at­tendent à des ser­vices, et nous de­vons nous as­su­rer de pou­voir ré­pondre à leurs at­tentes avec l’équipe en place. »

Chaque dol­lar compte

Pierre Boi­vin in­siste sur le fait que chaque dol­lar compte, puisque des pays comme les États-Unis et la Chine in­ves­tissent mas­si­ve­ment pour at­ti­rer les cer­veaux de l’IA chez eux, sans ou­blier les Google, Fa­ce­book et Mi­cro­soft de ce monde. La concur­rence est donc féroce.

« Ce qui est clair au­jourd’hui, c’est que les deux ni­veaux de gou­ver­ne­ments com­prennent plei­ne­ment que le Ca­na­da, et Mont­réal en par­ti­cu­lier, sont par­mi les lea­ders dans le sec­teur de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. Si on de­man­dait une liste de 10 grands ex­perts mon­diaux dans le do­maine, on au­rait 5 ou 6 noms ca­na­diens en ce mo­ment », sou­tient M. Boi­vin. Du nombre, il cite trois cher­cheurs qui se dé­marquent, dont Yo­shua Ben­gio du MILA, Joëlle Pi­neau de McGill et Geof­frey Hin­ton du Vec­tor Ins­ti­tute.

« Comme dans toute nou­velle science, les spé­cia­listes en re­cherche fon­da­men­tale sont gé­né­ra­le­ment en amont de tout ce qui se dé­ve­loppe. Je ne me sou­viens pas de la der­nière fois où le Ca­na­da et le Qué­bec ont eu la pôle po­si­tion dans un sec­teur aus­si pro­met­teur et aus­si bou­le­ver­sant que l’IA », dit-il.

Des cher­cheurs par cen­taines

Se­lon M. Boi­vin, le pre­mier grand dé­fi à l’agen­da du co­mi­té d’orien­ta­tion pour la créa­tion de la grappe qué­bé­coise en IA est de faire grim­per le nombre de cher­cheurs, sur­tout en re­cherche ap­pli­quée : « On ne parle pas de di­zaines, mais de cen­taines de cher­cheurs qu’on sou­haite at­ti­rer au Qué­bec d’ici deux ans. »

« Quand on re­garde la chaîne de créa­tion, on constate que la re­cherche fon­da­men­tale gé­nère sou­vent l’idée. Pour que celle-ci de­vienne un pro­duit com­mer­cial, soit une so­lu­tion pour Bom­bar­dier ou Couche-Tard, il faut que ça passe en­suite par la re­cherche ap­pli­quée. Il n’y a pas de pro­duit ré­vo­lu­tion­naire qui passe di­rec­te­ment de la re­cherche fon­da­men­tale à la ligne de pro­duc­tion. Il y a une étape très im­por­tante au mi­lieu, celle de la re­cherche ap­pli­quée, et c’est là que nous de­vons nous ren­for­cer », ex­plique-t-il.

À la fin de l’exer­cice, le co­mi­té de­vra veiller à ce que les « trois roues » de la re­cherche fon­da­men­tale, de la re­cherche ap­pli­quée et de la com­mer­cia­li­sa­tion soient bien im­bri­quées. Ce­la passe par l’en­ga­ge­ment des gou­ver­ne­ments, mais aus­si de la grande en­tre­prise en proxi­mi­té di­recte avec les ins­ti­tuts en IA.

« Nous de­vrons trou­ver ra­pi­de­ment des so­lu­tions aux en­jeux des ma­nu­fac­tu­riers et des autres grandes en­tre­prises, que ce soit en hy­dro-élec­tri­ci­té, en tran­sport, en aé­ro­nau­tique, en com­merce de dé­tail, en san­té ou dans le do­maine fi­nan­cier », ra­conte M. Boi­vin, ajou­tant que l’éco­sys­tème de­vra aus­si être pro­pice au lan­ce­ment de start-up.

Se­lon lui, pour que des start-up émergent de l’éco­sys­tème, il faut qu’elles puissent comp­ter sur des ca­pi­taux en quan­ti­té suf­fi­sante. Le monde qué­bé­cois du ca­pi­tal de risque, tout comme dans les autres pro­vinces ca­na­diennes, doit s’in­ter­ro­ger sur la pos­si­bi­li­té de créer un fonds qui se­rait consa­cré à l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle. « De cette ma­nière, une en­tre­prise pro­met­teuse en IA n’au­rait pas à ri­va­li­ser avec d’autres sec­teurs liés aux nou­velles tech­no­lo­gies au mo­ment de de­man­der un ap­pui fi­nan­cier », ra­conte-t-il, rê­vant de voir deux ou trois en­tre­prises qué­bé­coises émer­ger du lot et de­ve­nir des géants mon­diaux de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle d’ici 5 à 10 ans.

Un suc­cès qui se me­su­re­ra dans 10 ans

M. Boi­vin sou­tient que le suc­cès du co­mi­té d’orien­ta­tion pour la créa­tion de la grappe qué­bé­coise en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle se me­su­re­ra dans 10ans, quand on par­le­ra en­core de Mont­réal comme d’un des pôles d’ex­cel­lence en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dans le monde, « pas seule­ment en re­cherche fon­da­men­tale comme c’est le cas au­jourd’hui, mais aus­si en créa­tion d’en­tre­prises et d’em­plois, de même qu’en aug­men­ta­tion de la contri­bu­tion au PIB de la pro­vince ».

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