Re­né Vé­zi­na

Les Affaires - - Sommaire - Re­né Vé­zi­na rene.ve­zi­na@tc.tc Chro­ni­queur | C @@ ve­zi­nar

Ça se pré­sente mal pour le re­tour du ho­ckey à Qué­bec

La ron­delle ne roule pas pour les ama­teurs de ho­ckey pro­fes­sion­nel de la ré­gion de Qué­bec.

Après s’être fait rou­ler dans la fa­rine par la haute di­rec­tion de la Ligue na­tio­nale de ho­ckey (LNH) qui a pré­fé­ré Las Ve­gas, en plein dé­sert du Ne­va­da, pour sa der­nière ex­pan­sion, ils voient sur­gir le nom de Seat­tle en cas de pos­sible re­lo­ca­li­sa­tion d’une équipe dé­faillante. C’est en tout cas l’hy­po­thèse qui vient d’être for­mu­lée, alors que les Flames de Cal­ga­ry n’ont pu s’en­tendre avec la Ville pour la construc­tion d’un nou­vel am­phi­théâtre. On évoque dé­jà le dé­mé­na­ge­ment de l’équipe dans l’État de Wa­shing­ton, sur la côte ouest.

Pour­quoi cet achar­ne­ment à bou­der Qué­bec, une ville en­ti­chée de ho­ckey, do­tée d’un am­phi­théâtre tout neuf ? Une can­di­da­ture ap­pa­rem­ment idéale…

La rai­son tient à la na­ture même de l’en­tre­prise qui pi­lote le dos­sier, Qué­be­cor, me dit une per­sonne qui s’y connaît en la ma­tière, mais qui sou­haite res­ter ano­nyme.

Qu’on se com­prenne : ça ne tien­drait pas à la per­son­na­li­té de Pierre Karl Pé­la­deau. Il ne se­rait pas le pre­mier pro­prié­taire flam­boyant à avoir joint les rangs des di­ri­geants d’équipes pro­fes­sion­nelles. C’est plu­tôt la na­ture même de la LNH qui se­rait en cause, avec une de ses ca­rac­té­ris­tiques fon­da­men­tales : son sou­ci évident de gar­der l’opa­ci­té au su­jet de ses fi­nances.

Re­gar­dez quels sont les pro­prié­taires des équipes ac­tuelles. Des fa­milles bien nan­ties, comme les Mol­son à Mont­réal, les Ja­cobs à Bos­ton, les Wirtz à Chi­ca­go, et d’autres ; des en­tre­prises pri­vées du genre MLSE à To­ron­to, True North Sports and En­ter­tain­ment à Win­ni­peg ou Ca­nucks Sports and En­ter­tain­ment à Van­cou­ver ; des gens d’af­faires for­tu­nés, comme Eu­gene Mel­nyk à Ot­ta­wa, Ted Leon­sis à Wa­shing­ton ou Ma­rio Le­mieux à Pitts­burgh. Il existe un point com­mun entre tous ces pro­prié­taires : ils ne sont pas te­nus de dé­voi­ler les états fi­nan­ciers de leur club. D’ou­vrir les livres, comme on dit dans le jar­gon.

Oui, on trouve dans le lot une ou deux en­tre­prises co­tées en Bourse, par exemple Com­cast, qui pos­sède les Flyers de Phi­la­del­phie, mais c’est une mé­ga-en­tre­prise aux mul­tiples ra­mi­fi­ca­tions. Le ho­ckey n’en re­pré­sente qu’une frac­tion, per­due dans l’en­semble. Il se­rait bien dif­fi­cile d’en iso­ler les re­ve­nus pour sa­voir à com­bien ils s’élèvent.

Pour­quoi est-ce un fait im­por­tant ? Parce que ce­la per­met à la LNH de de­meu­rer dis­crète sur l’état réel de ses fi­nances. Les équipes sont-elles ren­tables ou pas ? Et si oui, jus­qu’à quel point ?

Ne crai­gnez rien, quand on perd de l’ar­gent, on l’ap­prend vite, ce qui per­met de faire pres­sion sur les élus lo­caux pour que les fonds pu­blics viennent à notre se­cours. La sa­ga des Coyotes de l’Ari­zo­na (alias Coyotes de Phoe­nix) l’illustre bien.

Au­tre­ment, mo­tus et bouche cou­sue. C’est bien com­mode lorsque vient le temps de dis­cu­ter ré­par­ti­tion des re­ve­nus ou conven­tion col­lec­tive avec l’As­so­cia­tion des joueurs.

Il y a bien le ma­ga­zine Forbes qui pu­blie an­nuel­le­ment son pal­ma­rès de la va­leur des équipes spor­tives, mais on y par­vient par di­vers re­cou­pe­ments, sans être tou­jours en me­sure de l’éta­blir en fonc­tion de leur pro­fi­ta­bi­li­té.

Qué­be­cor ne se­rait pas as­sez opaque

Ar­rive le cas Qué­be­cor. Voi­ci une en­tre­prise ins­crite en Bourse, dont l’es­sen­tiel des pro­fits est au­jourd’hui as­su­ré par sa fi­liale Vi­déo­tron. À l’échelle ca­na­dienne, Qué­be­cor est une grande en­tre­prise avec des re­ve­nus de 4 mil­liards de dol­lars (G$), qui ne peuvent ce­pen­dant pas se com­pa­rer à ceux de Com­cast (plus de 100 G$). Qui plus est, la di­vi­sion sports et di­ver­tis­se­ment de Com­cast est gi­gan­tesque. Elle com­prend no­tam­ment NBC Uni­ver­sal. L’équi­valent chez Qué­be­cor est en­core à l’en­fance. Le Groupe Sports et di­ver­tis­se­ment pré­sente entre autres des spec­tacles au Centre Vi­déo­tron, à Qué­bec, qui ne pèsent pas en­core très lourd dans son bi­lan. Ce­pen­dant, sa taille se­rait sur­mul­ti­pliée avec l’ad­di­tion d’une équipe de ho­ckey pro­fes­sion­nelle. Sauf qu’il se­rait alors fa­cile de faire la part des choses et d’éva­luer ce qu’elle ajoute en re­ve­nus.

En d’autres mots, il manque à Qué­be­cor une qua­li­té ap­pa­rem­ment es­sen­tielle aux yeux de la LNH : l’opa­ci­té.

Je sais, c’est loin d’être ho­no­rable. Les ama­teurs de ho­ckey de Qué­bec peuvent lé­gi­ti­me­ment s’en dé­so­ler en in­vo­quant leur at­ta­che­ment pour le sport et le fait que la ville est au­jourd’hui en me­sure de faire vivre dé­cem­ment un club pro­fes­sion­nel, sur­tout de­puis qu’on s’est en­ten­du pour en en­ca­drer la masse sa­la­riale. Qué­bec est une vraie ville de ho­ckey. Per­sonne ne peut en dou­ter.

Tou­te­fois, on di­rait bien que ce n’est là qu’un cri­tère se­con­daire dans l’ana­lyse que fait la LNH des can­di­da­tures qui lui sont sou­mises. Le plus im­por­tant ? Faire du cash sans que ce soit trop évident et en dé­ve­lop­pant d’abord le mar­ché amé­ri­cain !

Ce scé­na­rio est plau­sible, et dès lors, il n’existe qu’une so­lu­tion viable : re­par­tir à zé­ro, trou­ver un nou­veau por­teur de bal­lon (ou de ron­delle) et re­com­men­cer à cour­ti­ser la Ligue tout en la mau­dis­sant en si­lence. Qué­be­cor de­vrait alors s’ef­fa­cer après avoir dé­pen­sé tant d’éner­gie.

Reste à voir qui, ou quoi, au­rait les poches as­sez pro­fondes pour prendre la re­lève tout en n’ayant pas à dé­voi­ler ses chiffres pu­bli­que­ment. Il doit bien s’en trou­ver quelques-uns au Qué­bec. En at­ten­dant, ce sont les ci­toyens de la ville qui de­vront, an­née après an­née, épon­ger en par­tie le dé­fi­cit d’ex­ploi­ta­tion de leur bel am­phi­théâtre tout neuf.

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