Yan­nick Clé­rouin

Les Affaires - - Sommaire - Yan­nick Clé­rouin yan­nick.cle­rouin@tc.tc Chro­ni­queur | C @@ Cle­rouin_Inc

S’en­ri­chir vite grâce aux ac­tion­naires ac­ti­vistes ? Ou­bliez ça !

Il fut un temps où il suf­fi­sait d’ache­ter le titre d’une en­tre­prise ci­blée par un in­ves­tis­seur ac­ti­viste pour es­pé­rer réa­li­ser un gain ra­pide. Cette époque semble ré­vo­lue. Non seule­ment les en­tre­prises ré­sistent plus fa­rou­che­ment que par le pas­sé à ce type d’at­taque, mais il y a un phé­no­mène en ap­pa­rence inof­fen­sif qui com­plique sé­rieu­se­ment la tâche de ces fi­nan­ciers agi­ta­teurs.

Les in­ves­tis­seurs ac­ti­vistes sont... plus ac­tifs que ja­mais. Les mon­tants in­ves­tis dans des ba­tailles de pro­cu­ra­tion en 2017 par les fi­nan­ciers et les en­tre­prises ci­blées vont dé­pas­ser les sommes dé­pen­sées lors des deux an­nées pré­cé­dentes com­bi­nées, sou­ligne Josh Black, ré­dac­teur en chef de la pu­bli­ca­tion spé­cia­li­sée Ac­ti­vist In­sight Month­ly, dans son rap­port de sep­tembre.

Et ce, avant même que le ges­tion­naire du fonds de cou­ver­ture Per­shing Square, Bill Ack­man, n’en­gage un bras de fer avec le spé­cia­liste du trai­te­ment de la paye Au­to­ma­tic Da­ta Pro­ces­sing (ADP, 108 $ US) le 4 août der­nier. M. Ack­man a ac­cu­mu­lé une par­ti­ci­pa­tion de 8,3 % de l’en­tre­prise va­lo­ri­sée à 48 mil­liards de dol­lars amé­ri­cains (G$ US).

L’hy­per­ac­ti­vi­té des ac­ti­vistes est com­pré­hen­sible. Comme la ma­jo­ri­té des in­ves­tis­seurs, ils peinent à dé­ni­cher des oc­ca­sions « fa­ciles » de s’en­ri­chir après plus de huit ans de mar­ché haussier et à un mo­ment où les marges bé­né­fi­ciaires des en­tre­prises se trouvent à un som­met his­to­rique. Ils doivent dans ce contexte ra­mer da­van­tage pour re­pé­rer des en­tre­prises dont la per­for­mance fi­nan­cière est mé­diocre et convaincre les autres ac­tion­naires de par­ti­ci­per à leur croi­sade pour tas­ser un pré­sident ju­gé amorphe ou for­cer la di­rec­tion à char­cu­ter ses coûts afin de ré­ache­mi­ner da­van­tage de ca­pi­tal aux in­ves­tis­seurs.

Le gros mé­chant loup ne fait plus aus­si peur aux di­ri­geants et fait même l’ob­jet de ri­postes mus­clées. Le PDG d’ADP, Car­los Ro­dri­guez, a trai­té Bill Ack­man d’« en­fant gâ­té » lors d’une en­tre­vue té­lé­vi­sée et a lan­cé une course aux pro­cu­ra­tions mar­quée par un ap­pel té­lé­pho­nique à tous les ac­tion­naires – même pe­tits – pour contrer la dé­marche de M. Ack­man. Ce­lui-ci vise à écar­ter M. Ro­dri­guez de la pré­si­dence et à ob­te­nir cinq sièges au con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion de l’en­tre­prise.

La di­rec­tion d’ADP a fait son de­voir. Elle a écou­té les pro­po­si­tions du fi­nan­cier de 51 ans, mais les a ra­pi­de­ment re­je­tées. Ce der­nier fait no­tam­ment va­loir que l’en­tre­prise peut aug­men­ter la marge bé­né­fi­ciaire de ses ac­ti­vi­tés de 16 % pour se rap­pro­cher du ni­veau de celle de sa ri­vale Pay­chex (PAYX, 58,19 $ US). Dans une vi­déo où il tente de convaincre les in­ves­tis­seurs de vo­ter en sa fa­veur au cours de l’as­sem­blée an­nuelle de no­vembre, M. Ack­man ex­plique que l’en­tre­prise fon­dée en 1949 s’est taillé une place de chef de file dans le do­maine du trai­te­ment de la paye au fil du temps. Sa do­mi­na­tion s’est tou­te­fois ef­fri­tée au cours des der­nières an­nées, car de nom­breux concur­rents sont ve­nus la bous­cu­ler. In­ca­pable de maî­tri­ser les coûts, la di­rec­tion a ren­du l’en­tre­prise in­ef­fi­cace, sou­tient-il.

Les chiffres jouent tou­te­fois contre lui. Sous la gou­verne de M. Ro­dri­guez de­puis le 9no­vembre 2011, ADP a pro­cu­ré à ses ac­tion­naires un ren­de­ment in­cluant di­vi­dendes de 203 %, com­pa­ra­ti­ve­ment à 153% pour les so­cié­tés com­pa­rables et à 128 % pour l’in­dice S&P 500. Au cours des cinq der­nières an­nées, ADP a gé­né­ré une crois­sance an­nuelle de ses re­ve­nus et de son bé­né­fice par ac­tion d’en­vi­ron 8 à 13 %, contre 7 % en moyenne pour les en­tre­prises du S&P 500, note Moshe Ka­tri, de Wed­bush Se­cu­ri­ties.

Le titre d’ADP a grim­pé de 18 % après que M. Ack­man eut fait part de sa dé­marche au dé­but d’août. Il a tou­te­fois per­du une bonne par­tie de cette ap­pré­cia­tion de­puis. C’est que la par­tie est loin d’être ga­gnée pour le puis­sant fi­nan­cier. Sa pré­ten­tion de gon­fler sub­stan­tiel­le­ment la marge bé­né­fi­ciaire fait des scep­tiques.

L’ana­lyste de Wed­bush es­time que la di­rec­tion d’ADP a ef­fec­tué du bon bou­lot, con­si­dé­rant no­tam­ment qu’elle évo­lue dans un sec­teur par­ve­nu à ma­tu­ri­té. « Tout pi­vot de la tra­jec­toire ac­tuelle sui­vie par l’en­tre­prise pour­rait mettre en pé­ril la via­bi­li­té d’ADP », dit l’ana­lyste dans un ré­cent rap­port.

M. Ack­man n’est pas le seul ac­ti­viste à se frot­ter au blo­cus des di­ri­geants des en­tre­prises ci­blées. Un autre bras­seur de cage bien en vue, Da­vid Ein­horn, de Green­light Ca­pi­tal, a échoué dans sa ten­ta­tive de for­cer la di­rec­tion de Ge­ne­ral Mo­tors (GM, 39,45 $ US) à scin­der son titre en deux ca­té­go­ries d’ac­tions, une qui ver­se­rait des di­vi­dendes et une qui pro­cu­re­rait aux in­ves­tis­seurs une ex­po­si­tion à tous les bé­né­fices sup­plé­men­taires. Nel­son Peltz, de Trian Part­ners, fait aus­si face à une vive op­po­si­tion de la part de la di­rec­tion du géant des pro­duits de consom­ma­tion Proc­ter & Gamble (PG, 92,19 $ US). La plus im­por­tante en­tre­prise en­ga­gée dans une lutte contre un ac­ti­viste a po­li­ment re­je­té la de­mande de Trian d’ac­cor­der à M. Peltz un siège à son con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion. Le titre de P&G a pro­gres­sé de 5% de­puis l’en­trée en scène de M. Peltz, à la mi-juillet, contre 1,7 % pour le S&P 500.

De ce cô­té-ci de la fron­tière, Jo­na­than Litt, dont la firme Land & Buil­dings In­vest­ment Ma­na­ge­ment a pris en juin der­nier une par­ti­ci­pa­tion de 4,3% pour for­cer la di­rec­tion de La Baie (HBC, 12,99$) à créer de la va­leur pour les ac­tion­naires en mo­né­ti­sant entre autres son vaste parc im­mo­bi­lier, n’a pas en­core ga­gné son pa­ri.

Ce qui change la donne

Au-de­là de la ré­sis­tance plus vive des di­ri­geants qu’ils af­frontent, les ac­ti­vistes doivent com­po­ser avec un fac­teur qui n’est pas nou­veau, mais qui a ga­gné en im­por­tance : les fonds né­go­ciés en Bourse (FNB) et les fonds in­di­ciels qui dé­tiennent d’im­po­sants blocs d’ac­tions.

Les Bla­ckRock, Van­guard et State Street de ce monde cu­mulent 18 % des ac­tions de P&G et 19 % de celles d’ADP. Comme le fai­sait ré­cem­ment re­mar­quer à l’heb­do­ma­daire fi­nan­cier Bar­ron’s Ian Wi­ner, di­rec­teur de la re­cherche des ac­tions chez Wed­bush Se­cu­ri­ties, ces fonds suivent une stra­té­gie pas­sive et ne par­ti­cipent donc pas, en théo­rie, aux cam­pagnes d’ac­ti­vistes. C’est peut-être ce qui ex­plique pour­quoi Bill Ack­man sort de l’ha­bi­tuel cercle fer­mé de Wall Street pour cour­ti­ser les ac­tion­naires mi­no­ri­taires.

Pour mettre toutes les chances de leur cô­té, les op­po­sants font al­ler le ti­roir-caisse. Nel­son Peltz et P&G au­raient dé­pen­sé pas moins de 60 M$ US afin de sol­li­ci­ter des ap­puis en vue de l’as­sem­blée an­nuelle du fa­bri­cant de Tide et de Pam­pers, qui se tient à la mi-oc­tobre.

Les croi­sades me­nées par les ac­tion­naires ac­ti­vistes ont dé­jà été très payantes pour les ac­tion­naires – rap­pe­lez-vous le bond de plus de 300 % du Ca­na­dien Pa­ci­fique après l’in­ter­ven­tion de Bill Ack­man en 2011 –, mais elles semblent moins sa­lu­taires. Ache­ter un titre dans l’es­poir qu’un ac­tion­naire ac­ti­viste vous en­ri­chisse ra­pi­de­ment m’ap­pa­raît une stra­té­gie ris­quée dans le contexte ac­tuel. la

Les in­ves­tis­seurs ac­ti­vistes doivent com­po­ser avec les fonds né­go­ciés en Bourse et les fonds in­di­ciels qui dé­tiennent d’im­po­sants blocs d’ac­tions.

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