Ele­ment AI avance à grands pas

Les Affaires - - Sommaire - Sté­phane Rol­land ste­phane.rol­land@tc.tc srol­land_­la

Ele­ment AI pro­gresse à un rythme ef­fré­né. La start-up mont­réa­laise n’a pas en­core souf­flé sa pre­mière bou­gie qu’elle a dé­jà ob­te­nu un fi­nan­ce­ment de 137 mil­lions de dol­lars (M$) qui lui per­met­tra de s’ins­tal­ler en Asie et de tri­pler son ef­fec­tif. Ce par­cours de­vrait même abou­tir sur le par­quet de la Bourse d’ici cinq ans, ex­plique son PDG, Jean-Fran­çois Ga­gné, en en­tre­vue.

Dans une pe­tite salle de réunion aux murs blancs, l’en­tre­pre­neur de 36 ans, qui porte le t-shirt et le ves­ton de mise pour un tren­te­naire à la tête d’une jeune pousse tech­no, parle avec en­thou­siasme des dé­fis qui l’at­tendent. « C’est pas mal le plus vite qu’on puisse faire », confie le di­ri­geant, qui laisse échap­per un pe­tit rire évo­quant l’am­pleur de la tâche à ac­com­plir. « On est à la li­mite, pour­suit-il. Plus vite que ça, ce se­rait casse-cou. »

Lan­cée par quatre fon­da­teurs, dont font par­tie M. Ga­gné et Yo­shua Ben­gio, le cher­cheur de l’Uni­ver­si­té de Mont­réal de ré­pu­ta­tion in­ter­na­tio­nale, Ele­ment AI n’existe que de­puis oc­tobre 2016. Elle met au point des ap­pli­ca­tions ti­rées de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle (IA) pour le compte de grandes en­tre­prises qui n’ont pas d’ex­per­tise dans le do­maine. Elle a dé­jà ter­mi­né une di­zaine de contrats, et son équipe mène ac­tuel­le­ment de « 15 à 20 pro­jets » pour dif­fé­rents clients dans les sec­teurs de la fi­nance, du ma­nu­fac­tu­rier, de la ro­bo­tique, de la lo­gis­tique et de la cy­ber­sé­cu­ri­té.

Par­mi ces pro­jets, l’équipe de pro­gram­ma­tion a dé­ve­lop­pé des al­go­rithmes pour ai­der un in­ves­tis­seur ins­ti­tu­tion­nel à ré­équi­li­brer ses por­te­feuilles en ana­ly­sant les risques et les dy­na­miques de mar­ché. Dans le sec­teur ma­nu­fac­tu­rier, elle a conçu des ap­pli­ca­tions afin de mieux pré­dire le mo­ment où les ma­chines au­ront be­soin d’être en­tre­te­nues. Dans deux sec­teurs dif­fé­rents, donc, ces nou­velles ap­pli­ca­tions ont en com­mun de pro­cu­rer une in­ter­pré­ta­tion plus so­phis­ti­quée des don­nées grâce à une meilleure vue d’en­semble de toutes les in­for­ma­tions dis­po­nibles, ré­sume le di­ri­geant.

De­puis en­vi­ron trois ans, les pro­grès tech­no­lo­giques liés à la col­lecte de don­nées font en sorte qu’il de­vient « pos­sible » et « abor­dable » de dé­ve­lop­per ce type de so­lu­tions, ex­plique M. Ga­gné. Ces in­no­va­tions font mi­roi­ter d’im­por­tants gains d’ef­fi­ca­ci­té aux grandes or­ga­ni­sa­tions, et l’in­té­rêt se re­flète dans les dis­cus­sions que le PDG a eues avec près de 300 clients po­ten­tiels. « La de­mande est beau­coup plus grande que ce que j’avais pen­sé, ad­met-il. Il a fal­lu que nous met­tions les bou­chées doubles. »

Le suc­cès n’est pas pas­sé in­aper­çu au­près des in­ves­tis­seurs en ca­pi­tal de risque. En juin der­nier, la so­cié­té a ob­te­nu un fi­nan­ce­ment de 137M$ d’in­ves­tis­seurs ré­pu­tés, dont Mi­cro­soft Ven­tures et In­tel Ca­pi­tal. L’ar­gent lui per­met­tra d’em­bau­cher 250 per­sonnes (une cin­quan­taine ont été re­cru­tées jus­qu’à main­te­nant) et d’ou­vrir des bu­reaux à Sin­ga­pour et à Séoul. « L’Asie est en pleine ébul­li­tion, constate M. Ga­gné. Il fal­lait s’éta­blir là-bas pour pro­fi­ter de ce mar­ché en forte crois­sance. De plus, il y a un ap­pé­tit énorme pour l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle dans cette ré­gion. »

D’ici un an, Ele­ment AI pré­voit qu’elle au­ra 350 em­ployés, dont 250 dans ses bu­reaux de Mont­réal et de To­ron­to et une cen­taine en Asie. L’en­tre­prise em­ploie ac­tuel­le­ment en­vi­ron 150 em­ployés, dont près de 130 sont éta­blis à Mont­réal. Dans un an, la so­cié­té se tour­ne­ra vers l’Eu­rope. Mont­réal ne res­te­ra pas en plan pen­dant que l’en­tre­prise bâ­tit son em­preinte in­ter­na­tio­nale. Ele­ment AI mène des pro­jets d’agran­dis­se­ment qui de­vraient lui per­mettre d’ac­cueillir jus­qu’à 450 per­sonnes dans ses ins­tal­la­tions qué­bé­coises.

Un bas­sin pro­fes­sion­nel res­treint

La ren­ta­bi­li­té n’est pas en­core sur le ra­dar. Ele­ment AI gé­nère des re­ve­nus, mais elle a be­soin de dé­pen­ser da­van­tage pour at­teindre une masse cri­tique. « La prio­ri­té, c’est d’in­ves­tir pour bâ­tir la tech­no­lo­gie et élar­gir l’écart entre nos pro­duits et ce qui est dis­po­nible dans le mar­ché », pré­cise le di­ri­geant. De com­bien de temps dis­pose Ele­ment AI avec les fonds qu’elle a ob­te­nus lors de son fi­nan­ce­ment? « Ça dé­pend de la vi­tesse à la­quelle on va croître, ré­pond le di­ri­geant. Je pour­rais fonc­tion­ner très long­temps avec ce ca­pi­tal si j’ar­rê­tais d’em­bau­cher au­jourd’hui, mais ce n’est pas l’idée. Avec nos res­sources, on peut gé­rer la vi­tesse de la crois­sance. J’ai­me­rais qu’on ait be­soin de re­tour­ner en fi­nan­ce­ment le plus tôt pos­sible. Ça vou­drait dire qu’on a réus­si à faire nos em­bauches et à me­ner nos pro­jets. »

L’en­tre­prise s’est don­né l’ob­jec­tif d’en­trer en Bourse d’ici quatre ou cinq ans, mais le PDG es­père réa­li­ser au moins une autre ronde de fi­nan­ce­ment d’ici là.

Le bas­sin de pro­fes­sion­nels dans le do­maine est re­treint. Avec son ré­seau, Ele­ment AI a été en me­sure d’em­bau­cher des gens ca­pables de s’at­ta­quer à la tâche dès leur en­trée en fonc­tion. L’em­ployeur de­vra dé­sor­mais trou­ver de nou­veaux cer­veaux « un peu avant » le dé­mar­rage des pro­jets aux­quels ils tra­vaille­ront afin de les for­mer.

La ra­re­té de la main-d’oeuvre a aus­si ame­né Ele­ment AI à mettre sur la glace une par­tie de sa mis­sion. À sa fon­da­tion, elle vou­lait ser­vir d’in­cu­ba­teur dans le do­maine de l’IA. L’idée était de créer une en­tre­prise pour chaque sec­teur qu’elle sert. « On a consta­té qu’il va­lait mieux concen­trer le ta­lent au même en­droit, ex­plique M. Ga­gné. Les en­tre­prises créées au­raient dû com­po­ser avec des pro­blèmes d’em­bauche et n’au­raient pas pu cou­per le lien avec Ele­ment AI. On veut tou­jours le faire, mais c’est plus dif­fi­cile pour le mo­ment. »

Quel ave­nir pour Mont­réal?

Avec leur en­caisse bien gar­nie, les géants de la tech­no ont les moyens de désa­mor­cer la concur­rence en ache­tant leurs ri­vaux. Ele­ment AI est-elle à risque de connaître ce sort? La ques­tion se pose au mo­ment où les gou­ver­ne­ments et des in­ves­tis­seurs concertent leurs ef­forts afin de faire de Mont­réal un pôle de l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle.

M. Ga­gné, qui en est à sa troi­sième en­tre­prise, n’ex­clut pas en­tiè­re­ment ce scé­na­rio, mais la pos­si­bi­li­té de mo­né­ti­ser ra­pi­de­ment l’in­ves­tis­se­ment n’est pas ce qui anime les quatre co­fon­da­teurs, qui sont tou­jours ma­jo­ri­taires au ca­pi­tal de la start-up. « On vou­lait créer une en­tre­prise ca­na­dienne, éta­blie à Mont­réal, qui al­lait ti­rer pro­fit du sa­voir-faire lo­cal et payer des im­pôts ici, ra­conte-t-il. C’est bien que les Google et IBM de ce monde créent des em­plois à Mont­réal, mais la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle qu’ils en­gendrent tra­verse gra­tui­te­ment la fron­tière et est mo­né­ti­sée ailleurs. »

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« On vou­lait créer une en­tre­prise ca­na­dienne, éta­blie à Mont­réal, qui al­lait ti­rer pro­fit du sa­voir-faire lo­cal et payer des im­pôts ici. » – Jean-Fran­çois Ga­gné, PDG d’Ele­ment AI.

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