La dé­ci­sion la plus dif­fi­cile en in­ves­tis­se­ment

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Un lec­teur m’a po­sé cette ques­tion très per­ti­nente ré­cem­ment: J’ai de la fa­ci­li­té à pas­ser à l’ac­tion pour ache­ter des titres (je dis­pose de li­qui­di­tés), mais quand vient le temps d’em­po­cher des pro­fits, je ne sais pas quand vendre mes titres ni com­bien en vendre. Ce fai­sant, je manque des oc­ca­sions. Que dois-je faire pour me dé­ci­der? S. P.

De toutes les dé­ci­sions d’in­ves­tis­se­ment, celle de vendre est peut-être la plus dif­fi­cile. Du moins l’est-elle pour un in­ves­tis­seur à long terme, du type « buy and hold ». Il est re­la­ti­ve­ment fa­cile d’ache­ter un nou­veau titre, mais quand de­vrait-on vendre un titre de son por­te­feuille?

Bien sûr, à cha­cun sa mé­thode. Je ne peux que par­ler de notre propre mé­thode, qui nous a bien ser­vis au fil des ans, mais qui n’est pas par­faite. Tout comme on ne peut avoir rai­son à tout coup lors­qu’on achète un titre, les dé­ci­sions de vente ne peuvent pas non plus être par­faites. La Bourse est un jeu de pro­ba­bi­li­tés et ce qui im­porte est de prendre da­van­tage de bonnes dé­ci­sions que de mau­vaises, à l’achat comme à la vente.

En pre­mier lieu, je sou­li­gne­rais que le temps de dé­ten­tion idéal pour un titre de qua­li­té est à très long terme. Les pla­ce­ments qui nous ont le mieux ré­com­pen­sés au fil des ans sont ceux que nous dé­te­nons de­puis de nom­breuses an­nées. Quand on consi­dère que de tels pla­ce­ments éli­minent les frais de tran­sac­tion et re­poussent les im­pôts à payer sur les gains de ca­pi­tal loin dans le temps, ce sont dé­fi­ni­ti­ve­ment ceux que chaque in­ves­tis­seur à long terme rêve de pos­sé­der pen­dant toute sa vie d’in­ves­tis­seur.

Éli­mi­ner l’as­pect émo­tif de la dé­ci­sion

À par­tir du mo­ment où un in­ves­tis­seur pos­sède un titre, un sen­ti­ment s’ins­talle dans sa tête. Les psy­cho­logues ap­pellent ce sen­ti­ment l’« en­dow­ment ef­fect ». Je l’ap­pel­le­rais le biais psy­cho­lo­gique du pro­prié­taire ou le sen­ti­ment d’at­ta­che­ment émo­tif. On at­tri­bue tout sim­ple­ment plus de va­leur à quelque chose que l’on pos­sède qu’à une autre que l’on ne pos­sède pas. Com­bien de fois en­tend-on par­ler d’un in­ves­tis­seur qui n’a pas pu vendre un titre parce qu’il était « en amour » avec lui?

Un autre pro­blème fré­quent est la peur de voir un titre re­bon­dir après l’avoir ven­du. Com­bien d’in­ves­tis­seurs ne vendent pas pour cette rai­son?

La pre­mière chose à faire est donc d’es­sayer de prendre des me­sures pour éli­mi­ner ou, à tout le moins, mi­ni­mi­ser les biais psy­cho­lo­giques de nos dé­ci­sions de vendre. Voi­ci comment nous nous y pre­nons. Un scé­na­rio d’achat ini­tial clair D’abord, pour chaque titre que nous ache­tons dans nos por­te­feuilles, nous écri­vons ce que nous ap­pe­lons notre « scé­na­rio d’achat ini­tial ». Il s’agit des rai­sons fon­da­men­tales pour les­quelles nous croyons que le titre est un achat. On ne parle pas d’une dis­ser­ta­tion de 10 pages, mais d’un scé­na­rio qui tient es­sen­tiel­le­ment sur quelques lignes.

En voi­ci un exemple concret que nous avons écrit en jan­vier 2011 sur le titre de Vi­sa, que nous dé­te­nons d’ailleurs en por­te­feuille de­puis ce temps: « Lea­der mon­dial d’un sec­teur en crois­sance: trai­te­ment de tran­sac­tions élec­tro­niques par dé­bit et par cré­dit. Bar­rières à l’en­trée éle­vées: ré­seau mon­dial, marque de com­merce et re­la­tions avec banques, dé­taillants et dé­ten­teurs de cartes. Mo­dèle d’af­faires at­trayant: re­ve­nus ré­cur­rents et ren­ta­bi­li­té éle­vée, né­ces­site peu d’in­ves­tis­se­ments en im­mo­bi­li­sa­tions. Ra­chète ses ac­tions et de­vrait aug­men­ter di­vi­dende. Crois­sance vers l’élec­tro­nique et à l’in­ter­na­tio­nal (56% des tran­sac­tions hors É.-U. en 2010). Risque à long terme = ré­gle­men­ta­tion. Le titre mé­rite une prime par rap­port au mar­ché dans son en­semble. »

Tant et aus­si long­temps que notre scé­na­rio d’achat ini­tial tient la route, il n’y a pas de rai­son de vendre. Sept ans plus tard, Vi­sa est tou­jours aus­si do­mi­nante, la so­cié­té est en­core en crois­sance, très ren­table, en bonne san­té fi­nan­cière et nous croyons tou­jours que ses pers­pec­tives de­meurent fa­vo­rables. À no­ter que la va­leur du titre a été mul­ti­pliée par près de sept de­puis notre in­ves­tis­se­ment ini­tial.

En re­vanche, à par­tir du mo­ment où l’un des élé­ments du scé­na­rio d’achat ini­tial ne cor­res­pond plus à la réa­li­té, le titre de­vrait être ven­du. Éta­blir une éva­lua­tion ob­jec­tive de cha­cun de ses titres L’autre élé­ment cri­tique est le cours d’un titre que nous dé­te­nons par rap­port à l’éva­lua­tion que nous en fai­sons. No­tez que je ne parle pas ici du prix que nous avons payé ini­tia­le­ment pour le titre (le coût). Ce der­nier ne de­vrait pas avoir d’in­ci­dence sur notre dé­ci­sion de vendre ou de conser­ver un titre. Ce qui im- porte, c’est l’éva­lua­tion que nous en fai­sons au­jourd’hui. Voi­là un autre biais psy­cho­lo­gique qui em­pêche nombre d’in­ves­tis­seurs de vendre un titre; les psy­cho­logues parlent dans ce cas d’un biais d’an­crage.

Nous éta­blis­sons une éva­lua­tion in­trin­sèque de cha­cun des titres que nous dé­te­nons en por­te­feuille. Ces éva­lua­tions doivent être ob­jec­tives et on doit les mettre à jour ré­gu­liè­re­ment en fonc­tion de nou­velles don­nées fon­da­men­tales. Nous les ajus­tons chaque tri­mestre, après la pu­bli­ca­tion des ré­sul­tats tri­mes­triels d’une so­cié­té.

Si le cours d’un titre sur­passe sen­si­ble­ment l’éva­lua­tion que nous en fai­sons (par exemple, de 15 % ou 20%), nous pre­nons la dé­ci­sion de vendre une par­tie de nos ac­tions, voire leur to­ta­li­té. Nous avons ten­dance à être plus pa­tients en­vers les so­cié­tés de qua­li­té qui conti­nuent de cor­res­pondre à notre scé­na­rio d’achat ini­tial.

La sé­lec­tion na­tu­relle

Il y a une autre consi­dé­ra­tion im­por­tante: la com­po­si­tion de son por­te­feuille. Nous dé­si­rons d’abord avoir en tout temps une po­si­tion as­sez im­por­tante en en­caisse pour nous per­mettre d’ache­ter un nou­veau titre que nous pour­rions consi­dé­rer comme une oc­ca­sion at­trayante. Gé­né­ra­le­ment, nous ne vou­lons pas être obli­gés de vendre un titre pour en ache­ter un autre. Comme on l’a vu dans la ré­cente cor­rec­tion bour­sière, il ar­rive que tous les titres chutent en même temps, ce qui rend une ac­qui­si­tion dif­fi­cile si on n’a pas d’en­caisse sous la main.

Une autre consi­dé­ra­tion est ce que j’ap­pelle la sé­lec­tion na­tu­relle. Avec le temps, notre dé­sir est de re­haus­ser constam­ment la qua­li­té des titres de notre por­te­feuille tout en ajou­tant à sa di­ver­si­fi­ca­tion. Lorsque nous avons une oc­ca­sion d’achat, notre pre­mier ré­flexe est de nous de­man­der si ce titre est plus at­trayant à long terme qu’un des titres exis­tants de notre por­te­feuille. Si c’est le cas, on de­vrait vendre l’élé­ment le plus faible du por­te­feuille. Si­non, on ne fait rien.

Les im­pôts

Notre dé­sir est de mi­ni­mi­ser les im­pôts ré­sul­tant des gains de ca­pi­tal réa­li­sés. Une phi­lo­so­phie fon­dée sur le long terme per­met de re­tar­der long­temps les im­pôts, mais pas de les évi­ter. J’es­time que l’as­pect fis­cal ne de­vrait pas in­fluen­cer outre me­sure la dé­ci­sion de vendre ou de ne pas vendre. Peut-être de­vrait-on at­tendre le dé­but de l’an­née sui­vante avant de vendre un titre, mais on ne de­vrait pas le gar­der seule­ment pour ne pas payer d’im­pôt.

Voi­là donc les grandes lignes qui sous-tendent notre mé­thode en ce qui a trait aux dé­ci­sions de vendre un titre. J’es­père que ces consi­dé­ra­tions au­ront ré­pon­du aux in­ter­ro­ga­tions de notre lec­teur et de nom­breux in­ves­tis­seurs, car vendre de­meu­re­ra pro­ba­ble­ment la dé­ci­sion la plus dif­fi­cile en in­ves­tis­se­ment. La clé, se­lon moi, est de la rendre la plus ra­tion­nelle et la moins émo­tive pos­sible.

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