La di­ver­si­fi­ca­tion porte fruit

Les Affaires - - Focus - Pierre Thé­roux re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc

Le site de l’an­cienne usine de tex­tile For­tis­si­mo, fon­dée en 1925 et fer­mée de­puis 2010, pour­rait bien­tôt être re­con­ver­ti en éco­quar­tier à Drum­mond­ville. Signe des temps car si l’in­dus­trie tex­tile a été au coeur du dé­ve­lop­pe­ment in­dus­triel de cette ville du Centre-du-Qué­bec à par­tir des an­nées 1920, avec l’im­plan­ta­tion des géants Do­mi­nion Tex­tile et Ce­la­nese, son tis­su éco­no­mique est main­te­nant com­po­sé de quelque 700 en­tre­prises ma­nu­fac­tu­rières oeu­vrant no­tam­ment dans les sec­teurs du trans­port, du mé­tal et de l’agroa­li­men­taire. Même l’in­dus­trie tex­tile a pris le vi­rage d’une nou­velle éco­no­mie, comme le dé­montre le suc­cès de Tex­tiles Mon­te­rey qui pour­suit ses ac­ti­vi­tés dans les ins­tal­la­tions de l’en­tre­prise d’ori­gine Ce­la­nese, dont elle est née, en se spé­cia­li­sant dans la confec­tion de vê­te­ments de pro­tec­tion.

Ber­ceau du dé­ve­lop­pe­ment du­rable

« La di­ver­si­fi­ca­tion a por­té fruit. Drum­mond­ville re­groupe au­jourd’hui une mul­ti­tude de PME par­ties de zé­ro il y a 15 à 20 ans et qui ont au­jourd’hui des re­ve­nus de plus de 20 mil­lions de dol­lars et em­ploient des cen­taines de per­sonnes », constate Mar­tin Du­pont, di­rec­teur gé­né­ral de la So­cié­té de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de Drum­mond­ville, qui oeuvre de­puis 30 ans à l’es­sor in­dus­triel et com­mer­cial de cette ville de 77 000 ha­bi­tants, si­tuée à mi-che­min entre Mon­tréal et Qué­bec.

À une cin­quan­taine de ki­lo­mètres de là, à Vic­to­ria­ville, la di­ver­si­fi­ca­tion éco­no­mique s’est elle aus­si avé­rée un gage de pros­pé­ri­té ces der­nières an­nées. Ré­pu­tée de­puis plus de 100 ans pour son in­dus­trie du meuble et du bois ou­vré, qui est en­core fort ac­tive, Vic­to­ria­ville est au­jourd’hui re­con­nue comme le ber­ceau du dé­ve­lop­pe­ment du­rable. Outre la ré­cu­pé­ra­tion et la va­lo­ri­sa­tion des ma­tières ré­si­duelles, et la pré­sence d’un fleu­ron comme Cas­cades, la ré­gion de Vic­to­ria­ville mise aus­si sur une forte pré­sence du sec­teur de la pro­duc­tion et de la trans­for­ma­tion ali­men­taire ou en­core de fa­bri­cants d’équi­pe­ments de trans­port spé­cia­li­sé et de ma­chi­ne­rie et équi­pe­ment de pro­duc­tion.

« La crois­sance du sec­teur ma­nu­fac­tu­rier ne se dé­ment pas. Et il y a beau­coup d’en­tre­pre­neurs qui se lancent en af­faires avec de nou­velles idées. On a peut-être per­du la ba­taille de la pro­duc­tion de masse dans le meuble, mais on a en­core des en­tre­prises qui se dé­marquent par leur ca­pa­ci­té d’in­no­ver et de pro­duire juste à temps en pe­tits lots », in­dique Vincent Guay, di­rec­teur gé­né­ral de la Cor­po­ra­tion de dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de Vic­to­ria­ville et sa ré­gion.

La ré­gion de Bé­can­cour mise aus­si sur la di­ver­si­fi­ca­tion. « On a dé­jà une bonne di­ver­si­té d’en­tre­prises, mais on sou­haite fa­vo­ri­ser le dé­mar­rage et l’im­plan­ta­tion d’autres PME », in­dique la com­mis­saire in­dus­trielle, Mé­la­nie Gé­li­nas.

En dé­but d’an­née, la Ville de Bé­can­cour a d’ailleurs ache­té deux par­celles d’une tren­taine d’hec­tares à l’ex­tré­mi­té ouest des ter­rains oc­cu­pés par la So­cié­té du parc in­dus­triel et por­tuaire de Bé­can­cour, qui ap­par­tient au gou­ver­ne­ment du Qué­bec. Elle compte y éri­ger le tout pre­mier parc in­dus­triel mu­ni­ci­pal sur son ter­ri­toire et un pro­jet d’in­cu­ba­teur. Elle y sou­haite l’im­plan­ta­tion d’en­tre­prises dans les do­maines des bio­pro­cé­dés in­dus­triels, des tech­no­lo­gies en­vi­ron­ne­men­tales, des éner­gies re­nou­ve­lables et des agro-tech­no­lo­gies, qui « vien­dront com­plé­ter les sec­teurs de l’acier et de la mé­tal­lur­gie, dé­jà bien re­pré­sen­tés », pré­cise Mme Gé­li­nas.

ADN en­tre­pre­neu­rial

Le sec­teur de la fa­bri­ca­tion est net­te­ment plus im­por­tant dans le Centre-du-Qué­bec que dans l’en­semble du Qué­bec (18,8 % de l’em­ploi contre 11,7 %). Dans la ré­gion, près de la moi­tié des ac­ti­vi­tés ma­nu­fac­tu­rières sont liées à la fa­bri­ca­tion de pro­duits de consom­ma­tion, no­tam­ment des ali­ments et des meubles.

Ré­sul­tat : le Centre-duQué­bec n’a rien à en­vier à sa ré­gion voi­sine Chau­dière-Appalaches en ma­tière d’en­tre­pre­neu­riat. Le taux de chô­mage est l’un des plus bas au Qué­bec et de­vrait at­teindre 4,5 %, en moyenne pour 2018 et pour 2019, contre 5,1 % dans l’en­semble du Qué­bec, es­timent de ré­centes pré­vi­sions du Mou­ve­ment Des­jar­dins. L’éco­no­mie du Centre-du-Qué­bec res­te­ra en crois­sance, avec une hausse pré­vue de 3,6 % en 2018 et 3,3 % en 2019.

L’éco­no­mie roule d’ailleurs ron­de­ment à Drum­mond­ville. « Il y a eu des in­ves­tis­se­ments in­dus­triels de 220 M $ l’an der­nier et de plus d’un mil­liard de dol­lars de­puis

5 ans », in­dique M. Du­pont. L’an­née 2017 a ain­si ame­né la créa­tion de 1 300 em­plois ma­nu­fac­tu­riers, dont plus de la moi­tié dans les sec­teurs ma­chi­ne­rie, mé­tal et trans­port (400) ou ali­ments et bois­sons (300), ce qui porte à plus de 17 500 le nombre d’em­ployés du sec­teur in­dus­triel.

Pour pour­suivre sa crois­sance et sa di­ver­si­fi­ca­tion, la ré­gion mise aus­si sur de jeunes pousses. Lan­cé il y a 20 ans, l’in­cu­ba­teur in­dus­triel de Drum­mond­ville est à pleine ca­pa­ci­té avec sa tren­taine d’en­tre­prises en dé­mar­rage de divers sec­teurs d’ac­ti­vi­té. De­puis trois ans, Vic­to­ria­ville compte éga­le­ment sur un in­cu­ba­teur in­dus­triel qui peut ac­cueillir six à huit nou­velles en­tre­prises. Le cé­gep de Vic­to­ria­ville sou­haite pour sa part im­plan­ter un in­cu­ba­teur d’en­tre­prises agroa­li­men­taires dans son nou­veau Com­plexe agri­cole bio­lo­gique, inau­gu­ré en juin der­nier.

At­ti­rer la main-d’oeuvre

Ce­pen­dant, la ré­gion de­vra aus­si trou­ver des so­lu­tions à la pé­nu­rie de main-d’oeuvre. « L’at­trac­tion de main-d’oeuvre est de­ve­nue prio­ri­taire », re­con­naît Mar­tin Du­pont, de re­tour en juin d’une mis­sion of­fi­cielle de re­cru­te­ment de main-d’oeuvre en Tu­ni­sie avec une dé­lé­ga­tion de cinq en­tre­prises du sec­teur mé­tal­lique qui avaient 50 postes à com­bler.

« On y re­tourne en sep­tembre avec 25 autres en­tre­prises », ajoute-t-il, en pré­ci­sant que l’or­ga­ni­sa­tion mè­ne­ra cinq mis­sions de re­cru­te­ment d’ici la fin de l’an­née, no­tam­ment en France, au Ma­roc et à Mon­tréal. « On es­saie d’at­ti­rer des im­mi­grants qui vivent aus­si à Mon­tréal où leur taux de chô­mage est éle­vé », ex­plique M. Du­pont.

Pro­fi­tant d’un ju­me­lage et d’une en­tente de co­opé­ra­tion avec la ville fran­çaise de Co­lom­biers, Vic­to­ria­ville sou­haite éga­le­ment at­ti­rer de la main-d’oeuvre étran­gère. « On tra­vaille aus­si avec des mai­sons d’en­sei­gne­ment pour peau­fi­ner la for­ma­tion d’em­ployés im­mi­grants », in­dique Vincent Guay.

En juillet der­nier, un pro­jet-pi­lote vi­sant à fa­vo­ri­ser la ve­nue de jeunes per­sonnes im­mi­grantes dans la ré­gion et à sou­te­nir leur in­té­gra­tion a été mis en place par la Ville de Vic­to­ria­ville, en col­la­bo­ra­tion avec le mi­nis­tère de l’Im­mi­gra­tion, de la Di­ver­si­té et de l’In­clu­sion ain­si que Les Of­fices jeu­nesse in­ter­na­tio­naux du Qué­bec.

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An­née re­cord

L’in­dus­trie a connu un boom im­por­tant ces der­nières an­nées, alors que le nombre de pro­duc­teurs a dou­blé de 40 à 80 de­puis 2005. Pen­dant cette pé­riode, la su­per­fi­cie to­tale des terres consa­crées à la can­ne­berge est pas­sée de 3 717 acres à 9 889 acres.

En 2016, l’in­dus­trie a même « connu une an­née re­cord avec une ré­colte de plus de 275 mil­lions de livres, dé­pas­sant le pré­cé­dent vo­lume re­cord de 241 mil­lions de livres at­teint en 2014, ce qui a per­mis au Qué­bec de se his­ser alors au deuxième rang mon­dial de­vant l’État du Mas­sa­chu­setts », sou­ligne Mo­nique Tho­mas, di­rec­trice gé­né­rale de l’As­so­cia­tion des pro­duc­teurs de can­ne­berges du Qué­bec. L’État du Wis­con­sin, qui pro­duit trois fois plus de can­ne­berges, se classe tou­jours bon pre­mier.

Cette crois­sance est at­tri­buable à une plus forte consom­ma­tion de la can­ne­berge qui a aus­si beau­coup évo­lué ces der­nières an­nées. « Quand j’ai com­men­cé il y a 40 ans, le jus de can­ne­berge re­pré­sen­tait 85 % de la pro­duc­tion. Au­jourd’hui, c’est en­vi­ron 40 %, et près de 60 % pour les can­ne­berges sé­chées et autres in­gré­dients », constate M. La­rocque.

Des nou­veaux mar­chés

La crois­sance fu­ture de l’in­dus­trie passe d’ailleurs par le dé­ve­lop­pe­ment de nou­veaux pro­duits comme la ge­lée, les sauces, les huiles et les nu­tra­ceu­tiques. La di­ver­si­fi­ca­tion géo­gra­phique est aus­si au me­nu. « La consom­ma­tion se fait prin­ci­pa­le­ment aux États-Unis et il faut dé­ve­lop­per d’autres mar­chés. Mais c’est un fruit mé­con­nu et il y a beau­coup de tra­vail mar­ke­ting à faire », sou­ligne M. La­rocque.

Le Qué­bec trans­forme la ma­jeure par­tie des fruits ré­col­tés sur son ter­ri­toire. La pro­duc­tion est prin­ci­pa­le­ment ex­pé­diée aux États-Unis, no­tam­ment à la co­opé­ra­tive de pro­duc­teurs Ocean Spray, fon­dée aux États-Unis en 1930, qui trans­forme et com­mer­cia­lise 65 % de la ré­colte mon­diale de can­ne­berges et ex­porte dans une qua­ran­taine de pays.

La di­vi­sion ca­na­dienne d’Ocean Spray a ac­quis en dé­but d’an­née l’en­tre­prise de pro­duc­tion et de trans­for­ma­tion Can­ne­berges Ato­ka, si­tuée à Man­seau. Cette tran­sac­tion per­met­tra ain­si à Ocean Spray « d’ac­croître sa pré­sence au Qué­bec et de sti­mu­ler le dé­ve­lop­pe­ment de l’in­dus­trie de la can­ne­berge qué­bé­coise » com­mente Louis-Mi­chel La­rocque, dont l’en­tre­prise a joint en 1958 les rangs de cette co­opé­ra­tive qui ap­par­tient à plus de 700 pro­duc­teurs de can­ne­berges et de pam­ple­mousses ré­par­tis aux États-Unis, au Ca­na­da et au Chi­li. Une quin­zaine de pro­duc­teurs qué­bé­cois de can­ne­berges sont membres de cette co­opé­ra­tive qui ex­ploite en­vi­ron le tiers des su­per­fi­cies en sol qué­bé­cois.

Un ter­reau fer­tile

Au fil des ans, le Qué­bec est de­ve­nu le lea­der mon­dial de la culture de can­ne­berges bio­lo­giques, alors que près du tiers des su­per­fi­cies to­tales est consa­cré à la culture bio­lo­gique. « Nos hi­vers vi­gou­reux nuisent aux in­sectes, les pro­duc­teurs ont donc moins be­soin d’uti­li­ser des in­sec­ti­cides », ex­plique Mme Tho­mas.

Des sols sa­blon­neux pro­pices à la pro­duc­tion de can­ne­berges, des ter­rains plats, de même que la bonne dis­po­ni­bi­li­té de l’eau et une nappe phréa­tique na­tu­rel­le­ment éle­vée font aus­si du Cen­tre­du-Qué­bec une ré­gion de pré­di­lec­tion pour l’im­plan­ta­tion de can­ne­ber­gières.

Des tech­no­lo­gies dé­ve­lop­pées conjoin­te­ment par la Chaire de re­cherche in­dus­trielle CRSNG-Hor­tau en ir­ri­ga­tion de pré­ci­sion de l’Uni­ver­si­té La­val et par l’en­tre­prise qué­bé­coise Hor­tau, qui a dé­ve­lop­pé des sys­tèmes de ges­tion de l’ir­ri­ga­tion, font aus­si du Qué­bec un pion­nier en ma­tière de ges­tion de l’eau. « Les sols sont do­tés de cap­teurs qui per­mettent de me­su­rer l’hu­mi­di­té en temps réel à dif­fé­rents en­droits dans les champs et de dé­ter­mi­ner la quan­ti­té pré­cise d’eau qui doit être ache­mi­née aux plantes », dit la di­rec­trice gé­né­rale de l’As­so­cia­tion des pro­duc­teurs de can­ne­berges du Qué­bec. « L’agri­cul­ture de pré­ci­sion nous per­met d’ac­croître notre pro­duc­tion moyenne de livres par acre », dit M. La­rocque.

Les pro­duc­teurs qué­bé­cois sont au­jourd’hui équi­pés de sys­tèmes de ges­tion de l’eau en cir­cuit fer­mé dans leur ex­ploi­ta­tion. L’eau de pluie et celle pro­ve­nant de la fonte des neiges sont em­ma­ga­si­nées dans des ré­ser­voirs d’ac­cu­mu­la­tion et servent à com­bler les be­soins en eau pour la culture, ou pour la ré­colte qui s’ef­fec­tue en inon­dant les champs.

Fon­dé il y a 50 ans, le vaste Parc in­dus­triel et por­tuaire de Bé­can­cour s’étend sur 7 000 hec­tares.

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