« In­ves­tis­sez au point de pes­si­misme maxi­mal », ou quelques ré­flexions à propos de John Tem­ple­ton

Les Affaires - - Sommaire - Sté­phane Pré­fon­taine re­dac­tion­le­saf­faires@tc.tc Bourse

Sir John Tem­ple­ton est consi­dé­ré comme l’un des très bons in­ves­tis­seurs du 20e siècle. Il a com­men­cé à in­ves­tir en 1937 et a pris sa re­traite en 1992, à l’âge de 80 ans, pour se consa­crer à la phi­lan­thro­pie (avec des dons qui ont to­ta­li­sé 1 mil­liard de dol­lars amé­ri­cains). Le ren­de­ment an­nuel de son Tem­ple­ton Growth Fund, de 1954 à 1992, a été de 16%.

Sa phi­lo­so­phie d’in­ves­tis­se­ment « va­lue-contra­rian » ou « va­leur à contre-cou­rant » se ca­rac­té­rise par sa re­cherche d’ex­cel­lentes en­tre­prises né­gli­gées par le mar­ché, donc ache­tables au ra­bais. Il fut un pion­nier de l’in­ves­tis­se­ment dans les en­tre­prises étran­gères qui, à son époque, étaient peu sui­vies.

Voi­ci quelques ob­ser­va­tions sur la dé­marche, et ce qu’il faut pour ga­gner grâce à elle. Il faut avoir le cou­rage de ses convic­tions et contrô­ler ses émo­tions Pour cer­tains, cette phi­lo­so­phie peut sem­bler évi­dente, mais pour d’autres, al­ler à contre-cou­rant peut faire peur. Chose cer­taine, elle aborde une no­tion fon­da­men­tale de la psy­cho­lo­gie de l’in­ves­tis­se­ment: lors­qu’on in­ves­tit, il est cru­cial de ne pas constam­ment avoir à se sen­tir va­li­dé par ses pairs ; il faut par­fois sa­voir se sen­tir seul, mi­no­ri­taire. Par exemple, avant l’écla­te­ment de la bulle tech­no­lo­gique de 2000, il était très dif­fi­cile de ré­sis­ter à la si­rène des « dot­com » quand ses amis et col­lègues fai­saient des ren­de­ments mi­ro­bo­lants. La plus grande dif­fi­cul­té en in­ves­tis­se­ment est le contrôle des émo­tions. L’ar­gent étant un fac­teur d’émo­ti­vi­té hu­maine puis­sant, nous de­vons ap­prendre à contrô­ler nos émo­tions de peur et d’avi­di­té. Il faut choi­sir ses ba­tailles À la base de l’in­ves­tis­se­ment, il y a la no­tion d’offre et de de­mande. Plus un in­ves­tis­se­ment at­tire de la de­mande, plus son prix aug­mente. Plus un in­ves­tis­se­ment est po­pu­laire et mé­dia­ti­sé, plus il est ex­ci­tant ou ré­con­for­tant, plus l’es­poir fu­tur est grand et plus le prix payé par rap­port à une uni­té de pro­fit se­ra éle­vé. Un bel exemple au­jourd’hui est Net­flix, qui se né­go­cie à en­vi­ron 230 fois les pro­fits.

À l’in­verse, plus un titre est dé­lais­sé, soit parce qu’il semble terne et in­in­té­res­sant, soit qu’on en parle né­ga­ti­ve­ment dans les mé­dias, ou en­core parce qu’il est obs­cur ou trop pe­tit, plus le prix payé pour une même uni­té de pro­fit se­ra faible. Pour ga­gner dans toute ac­ti­vi­té com­pé­ti­tive, la clé est d’af­fron­ter peu de concur­rents ou de la concur­rence faible.

Il faut donc choi­sir ses ba­tailles, cher­cher des in­ves­tis­se­ments où nous avons peu de concur­rents in­ves­tis­seurs, ou des concur­rents que nous es­ti­mons im­pa­tients, pris de pa­nique, for­cés de vendre, ou aveu­glés par un évé­ne­ment ex­terne, une mode pas­sa­gère ou une fausse lo­gique. In­ves­tir au point de pes­si­misme maxi­mal n’est donc qu’une des fa­çons d’avoir moins de concur­rents au mo­ment de l’achat, mais ce­la doit être vu comme un bon point de dé­part pour une re­cherche ap­pro­fon­die, parce que le pes­si­misme peut être jus­ti­fié et du­rer très long­temps.

Il faut faire ses de­voirs, éva­luer les risques et res­ter pa­tient

Tout ce­la peut sem­bler évident, mais est dif­fi­cile à réa­li­ser, parce qu’il n’est pas simple de ju­ger de la qua­li­té d’une en­tre­prise, de ses pers­pec­tives fu­tures et d’un prix adé­quat à payer. Ce­la re­quiert beau­coup d’ex­pé­rience, beau­coup de lec­ture et un bon ju­ge­ment. De plus, un in­ves­tis­se­ment à contre-cou­rant peut prendre du temps avant de por­ter fruit en plus de tes­ter notre pa­tience. Avoir un ob­jec­tif de ren­de­ment de trois à cinq ans au mi­ni­mum est né­ces­saire. Il ne faut pas se dé­cou­ra­ger si un in­ves­tis­se­ment reste en ter­ri­toire né­ga­tif pen­dant un cer­tain temps, dans la me­sure où notre thèse d’in­ves­tis­se­ment est pé­rio­di­que­ment re­va­li­dée. Ce­la re­quiert d’avoir ci­blé un ca­ta­ly­seur po­si­tif pour le re­dres­se­ment du prix en Bourse (re­dres­se­ment sou­te­nu de la pro­fi­ta­bi­li­té et re­gain de l’in­té­rêt des in­ves­tis­seurs). Frap­per le point de pes­si­misme maxi­mal est un ob­jec­tif théo­rique, mais en pra­tique, nous se­rons sa­tis­faits si notre coût moyen pour un titre est suf­fi­sam­ment bas pour nous don­ner une bonne marge de sé­cu­ri­té. C’est la pro­tec­tion du ca­pi­tal, soit l’ana­lyse de la pro­tec­tion à la baisse d’un titre en Bourse qui est à la base de l’in­ves­tis­se­ment va­leur à contre-cou­rant. Payer un bon prix, qui n’in­tègre pas trop d’es­poir gran­di­lo­quent, avec une bonne pro­tec­tion à la baisse, aide à di­mi­nuer notre risque et à aug­men­ter la moyenne de nos ren­de­ments.

Il faut conti­nuer à ap­prendre et être in­tel­lec­tuel­le­ment hon­nête

Quelle que soit notre phi­lo­so­phie, l’in­ves­tis­se­ment im­plique un pro­ces­sus d’ap­pren­tis­sage conti­nuel. Ce­la re­quiert de suivre sys­té­ma­ti­que­ment nos en­tre­prises, d’ana­ly­ser nos suc­cès, mais sur­tout nos er­reurs. Un re­gistre écrit de nos er­reurs, in­té­gré à une liste de contrôle est né­ces­saire. Il faut ac­cep­ter avec hu­mi­li­té que l’in­ves­tis­se­ment, qui consiste es­sen­tiel­le­ment à pré­dire l’ave­nir, soit une af­faire de moyenne à long terme et que nous fe­rons notre lot d’er­reurs.

Il ne faut pas avoir peur de pro­fi­ter de la psy­cho­lo­gie des foules et du « group­think »

Fi­na­le­ment, une no­tion im­por­tante à com­prendre en Bourse: la pen­sée des foules est par mo­ment pri­maire et su­per­fi­cielle; la més­in­for­ma­tion et l’exa­gé­ra­tion de­viennent par­fois conta­gieuses. On n’a qu’à pen­ser à l’illu­sion col­lec­tive qui a pré­cé­dé la bulle tech­no­lo­gique de 2000, la bulle im­mo­bi­lière de 2008, ou même l’hys­té­rie col­lec­tive aux États-Unis qui a pré­cé­dé la guerre en Irak en 2003. L’ef­fet d’en­traî­ne­ment des foules (« group­think »), ce be­soin ré­con­for­tant de sen­tir que nous avons tous la même idée et donc qu’elle doit être vraie, est puis­sant. Le mar­ché bour­sier est sou­vent « ma­nia­co­dé­pres­sif » ; il faut sa­voir pro­fi­ter de cet at­tri­but et non en être la vic­time, no­tam­ment en dé­ve­lop­pant nos convic­tions par la pro­fon­deur de notre re­cherche, tout en conser­vant un sain scep­ti­cisme.

Per­met­tons-nous fi­na­le­ment d’ajou­ter à la maxime de Sir John Tem­ple­ton: In­ves­tis­sez au point de pes­si­misme maxi­mal, dans des en­tre­prises de grande qua­li­té, où vous voyez que la ca­pa­ci­té de gains fu­turs, pa­tiem­ment en train d’être bâ­tie, n’est pas en­core re­con­nue.

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