« CROIS­SANCE OR­GA­NIQUE »

Avril, c’est une 8e épi­ce­rie flam­bant neuve, c’est 195 000 pi2 de sur­face de vente et c’est aus­si un seul et unique ac­tion­naire, le couple fon­da­teur, qui nous dé­voile com­ment la chaîne de su­per­mar­chés de pro­duits na­tu­rels et bio­lo­giques en­tend pour­suivre

Les Affaires - - Front Page - Se pré­pa­rer à l’ar­ri­vée de Whole Foods? Suite à la page 10

Au cours des der­niers mois, l’en­tre­prise de Gran­by, en Mon­té­ré­gie, a dé­mé­na­gé son siège so­cial, s’est of­fert un nou­veau centre de dis­tri­bu­tion de 120000 pieds car­rés et a ou­vert une hui­tième suc­cur­sale, ce qu’elle fait chaque an­née de­puis cinq ans (Ma­gog, Sher­brooke, Lé­vis, Québec et La­val).

Il s’agit de tout un chan­ge­ment de ca­dence pour Avril, dont l’his­toire des 15 pre­mières an­nées s’était li­mi­tée à celle d’un couple à l’orée de la qua­ran­taine qui, de­vant le suc­cès d’une pre­mière bou­tique san­té ache­tée « pour voir » lors d’un congé sab­ba­tique, avait pous­sé l’au­dace jus­qu’à ou­vrir deux autres ma­ga­sins, à Lon­gueuil en 2007 et à Bros­sard en 2010.

Les choses ont tou­te­fois chan­gé consi­dé­ra­ble­ment au cours des cinq der­nières an­nées. Au­jourd’hui, les co­fon­da­teurs Syl­vie Se­nay et Rol­land Tan­guay s’amusent en consta­tant qu’Avril re­groupe huit grands ma­ga­sins de 20000 à 44000 pieds car­rés (pour un to­tal de 195000pi2) dans quatre ré­gions dif­fé­rentes de la pro­vince. Et que, l’air de rien, un client par­vien­drait à dé­ni­cher un su­per­mar­ché Avril tous les 50 km le long de l’au­to­route 10!

25 ma­ga­sins en cinq ans?

« Est-ce qu’on va se re­trou­ver avec 25 ma­ga­sins dans cinq ans? s’in­ter­roge à haute voix M. Tan­guay, un an­cien en­tre­pre­neur en construc­tion. À vrai dire, je ne sais pas vrai­ment. De­puis que nous nous sommes em­bar­qués dans cette aven­ture, les pro­jets n’ont ja­mais vrai­ment ar­rê­té. »

Son plus ré­cent ma­ga­sin, inau­gu­ré au Centre La­val en juin 2018, oc­cupe 44000 pieds car­rés, soit le double de la su­per­fi­cie moyenne des sept ma­ga­sins qui l’ont pré­cé­dé. Ados­sé au ma­ga­sin Spor­tium, il fait pra­ti­que­ment les deux tiers de la sur­face d’un ter­rain de soc­cer. Ja­mais Avril n’avait au­pa­ra­vant ex­ploi­té un aus­si grand ma­ga­sin. Ni, d’ailleurs, connu un tel suc­cès ins­tan­ta­né.

Quelques jours avant la pre­mière fin de se­maine d’ou­ver­ture, le couple s’in­quié­tait. Non pas de man­quer de mar­chan­dises, mais plu­tôt de cha­riots pour ac­cueillir les hordes de clients de La­val, ap­pa­rem­ment im­pa­tients de dé­cou­vrir cette chaîne en­core peu connue dans plu­sieurs ré­gions, à com­men­cer par Mon­tréal et la Rive-Nord. Fi­na­le­ment, une li­vrai­son de car­rosses sup­plé­men­taires au­ra per­mis de sau­ver la mise.

Is­sue d’in­ves­tis­se­ments de 10mil­lions de dol­lars, cette nou­velle suc­cur­sale est à l’image des pro­chains ma­ga­sins que le couple, tou­jours unique ac­tion­naire de l’en­tre­prise, pré­voit construire dans les pro­chaines an­nées.

En plus des sec­tions de fruits et lé­gumes, de prêts-à-man­ger, de sup­plé­ments et de cos­mé­tiques, ain­si que celle des livres de san­té du corps et de l’âme, le ma­ga­sin com­prend une aire de res­tau­ra­tion de 130 places as­sises as­sor­tie d’une ter­rasse ex­té­rieure et de menus ins­pi­rés des pro­duits na­tu­rels of­ferts en ma­ga­sin. On y trouve éga­le­ment de nou­veaux comp­toirs comme ceux pour le pois­son frais et le pou­let, et de pro­duits pré­pa­rés sur place comme le pain, les pâ­tis­se­ries et les ge­la­tos, de même qu’un four à piz­za et une serre sus­pen­due pour la culture de fines herbes.

« Quand tu vois tout ce­la, tu com­prends pour­quoi les gens veulent ve­nir, af­firme fiè­re­ment, Mme Se­nay. Nous ne sommes plus un simple ma­ga­sin de pro­duits san­té. Nous sommes de­ve­nus un vé­ri­table com­merce de des­ti­na­tion qui offre une ex­pé­rience de ma­ga­si­nage de pro­duits na­tu­rels et bio­lo­giques. »

De­puis cette ou­ver­ture dans des lo­caux qu’ont oc­cu­pé Wool­co et Wal­mart avant lui, le couple d’amou­reux, tout juste re­ve­nu d’Es­pagne, pré­pare sa pro­chaine phase d’ex­pan­sion. Celle-ci a toutes les chances de se faire en mode en­core plus ac­cé­lé­ré, plus pré­ci­sé­ment au rythme de deux nou­veaux ma­ga­sins par an­née, plu­tôt qu’un seul.

Dé­jà, les par­te­naires en­tre­voient au moins deux autres ma­ga­sins sur la Rive-Nord de Mon­tréal et dans les Basses-Lau­ren­tides, une ré­gion qui connaît ac­tuel­le­ment l’une des plus im­por­tantes crois­sances dé­mo­gra­phiques de la pro­vince. Où, exac­te­ment? Nous n’en sau­rons rien. Si les choses ve­naient à se com­pli­quer, la chaîne ne s’en ver­rait pas mal prise pour au­tant, laisse-t-on en­tendre. Trois-Ri­vières, Drum­mond­ville, Ri­mous­ki ou Ga­ti­neau sont au­tant de villes qu’Avril a dé­jà ci­blées pour leur po­ten­tiel com­mer­cial. Au­tre­ment dit, la conquête de la chaîne de pro­duits na­tu­rels et bio­lo­giques ne s’ar­rê­te­ra pas là. Le bio en crois­sance Il faut dire que le mar­ché des ali­ments bio­lo­giques et na­tu­rels a connu une forte crois­sance de­puis leurs pre­miers pas dans cette in­dus­trie, il y a un peu plus de 20 ans. Au dé­but des an­nées 1990, le com­merce du bio était en­core lar­ge­ment bou­dé par les grands dis­tri­bu­teurs ali­men­taires et en­core per­çu de fa­çon pé­jo­ra­tive par une par­tie de la po­pu­la­tion.

C’était avant les en­quêtes en­tou­rant les pes­ti­cides de Mon­san­to, l’uti­li­sa­tion à grande échelle des OGM dans l’agriculture et le dé­voi­le­ment de moult fraudes ou d’af­faires ali­men­taires comme celle de la vache folle ou du lait conta­mi­né.

De­puis, les ventes d’ali­ments bio­lo­giques connaissent une hausse conti­nuelle. Les ques­tions de san­té hu­maine et ani­male et de pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment en gé­né­ral sont les deux prin­ci­paux mo­teurs de cette crois­sance, se­lon Syl­vain Char­le­bois, spé­cia­liste des ques­tions de dis­tri­bu­tion ali­men­taire à l’Uni­ver­si­té Dal­hou­sie d’Ha­li­fax.

Au Ca­na­da, l’ali­men­ta­tion bio­lo­gique est au­jourd’hui une af­faire de 4 mil­liards de dol­lars, soit l’équi­valent de 2% à 3% de la consom­ma­tion to­tale d’ali­ments au Ca­na­da pen­dant une an­née. Et mal­gré tout ce qu’on peut en pen­ser, Wal­mart se­rait de­ve­nu au­jourd’hui le plus grand dis­tri­bu­teur de pro­duits bio­lo­giques du Ca­na­da.

Avril a ac­tuel­le­ment l’avan­tage d’oc­cu­per la po­si­tion de tête des mar­chés in­dé­pen­dants spé­cia­li­sés dans ce cré­neau au Québec, es­time Hugues Nan­tel, di­rec­teur prin­ci­pal, Ser­vice aux en­tre­prises, de la Banque Na­tio­nale. L’ins­ti­tu­tion ban­caire mont­réa­laise ac­com­pagne le dé­taillant de­puis ses dé­buts.

Avril n’est pas le seul dé­taillant du genre. Les Mar­chés TAU, nés dans les an­nées 1970 à Mon­tréal, est une de ces en­seignes fortes du bio qui conti­nuent de lui faire concur­rence mal­gré un nombre in­fé­rieur de suc­cur­sales. L’en­tre­prise compte au­jourd’hui six bou­tiques, à Mon­tréal, Bros­sard, La­val et Blain­ville. Par­tout au Québec s’ajoutent des di­zaines d’autres chaînes, bou­tiques ou re­grou­pe­ments d’achats de plus pe­tites tailles et aux mar­chés es­sen­tiel­le­ment ré­gio­naux. C’est le cas, par exemple, du su­per­mar­ché La Mois­son, un ma­ga­sin de quelque 20000 pieds car­rés aux abords de l’au­to­route 15, à Sainte-Thé­rèse.

Mais de tous les ac­teurs de l’in­dus­trie, c’est sans doute Ra­chelle Bé­ry, une chaîne mont­réa­laise d’ali­men­ta­tion na­tu­relle et bio­lo­gique, qui se rap­proche le plus d’Avril. À la dif­fé­rence de cette der­nière, les pro­prié­taires de Ra­chelle Bé­ry ont ce­pen­dant ven­du l’en­tre­prise au géant ali­men­taire So­beys en 2013.

Ra­chelle Bé­ry qui, en­core au­jourd’hui, est sur­tout pré­sente dans la grande ré­gion de Mon­tréal (mis à part Québec et Saint-Sauveur), compte 11 épi­ce­ries, en plus d’es­paces san­té ré­par­tis dans plus d’une tren­taine de su­per­mar­chés IGA de la pro­vince. Une in­ten­tion de vente? Connais­sant le dé­noue­ment de l’aven­ture Ra­chelle Bé­ry, Avril pour­rait-elle éga­le­ment être ven­due à un plus grand, sou­cieux de gar­nir sa gamme de pro­duits na­tu­rels?

Plu­tôt que de se lan­cer dans la créa­tion de toute pièce d’une chaîne ca­pable de concur­ren­cer Ra­chel­leBé­ry de So­beys dans le cré­neau, Me­tro pour­rait très

bien dé­ci­der de s’of­frir Avril. Un peu comme elle l’a fait il y a quelques an­nées avec Ado­nis, du cô­té de la cui­sine mé­di­ter­ra­néenne, ou avec Pre­mière Mois­son, dans la bou­lan­ge­rie, la char­cu­te­rie, et les mets pré-pré­pa­rés (quiches et pâ­tés), main­te­nant of­ferts en épi­ce­rie. Dé­jà, Me­tro a mis la main sur MissF­resh, cette en­tre­prise de boîtes re­pas d’in­gré­dients frais dé­jà ras­sem­blés.

La sug­ges­tion re­çoit une nette fin de non-re­ce­voir de la part des pro­prié­taires. « Il n’est pas ques­tion de vendre, ré­pond Rol­land Tan­guay. Pour vous dire fran­che­ment, je trouve ce­la dom­mage quand je vois ça. […] C’est bien beau dé­ve­lop­per une en­tre­prise, la faire gran­dir et la vendre pour faire de l’ar­gent. Mais si tu es le moin­dre­ment na­tio­na­liste, si tu penses à l’ave­nir de ceux qui nous sui­vront, on doit se pré­oc­cu­per de gar­der l’ar­gent au Québec. Il faut être consé­quent. » Les pro­prié­taires d’Avril re­jettent aus­si toute sug­ges­tion d’une stra­té­gie dé­fen­sive ayant pour des­sein de cou­vrir le maxi­mum de ter­ri­toire pour pa­rer à l’ar­ri­vée pré­su­mée au Québec de Whole Foods, le géant amé­ri­cain de l’ali­men­ta­tion na­tu­relle.

Pas­sée aux mains d’Ama­zon il y a un peu plus d’un an, pour la somme de 13,7 G$ US, l’ave­nir de Whole Foods conti­nue de créer tout un émoi dans l’in­dus­trie. Au-de­là des plus de 400 su­per­mar­chés por­tant l’en­seigne aux États-Unis, le géant du com­merce élec­tro­nique s’est sur­tout en­ri­chi, fait re­mar­quer le pro­fes­seur Char­le­bois, de tout un éco­sys­tème de pro­duc­teurs de pro­duits bio­lo­giques ca­pables de lui as­su­rer une ré­gu­la­ri­té d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de pro­duits frais. C’est là, dit-il, le prin­ci­pal dé­fi au­quel font face les Ra­chelle Bé­ry, Avril et Wal­mart de ce monde qui sou­haitent étendre leur offre d’ali­ments bio­lo­giques.

Or, avec dé­jà 14 ma­ga­sins au Ca­na­da, un de plus qu’il y a un an, tous éta­blis en Co­lom­bie-Bri­tan­nique et en On­ta­rio, d’au­cuns craignent que Whole Foods ne dé­cide de ve­nir ra­pi­de­ment s’ins­tal­ler au Québec, la se­conde pro­vince la plus po­pu­leuse (8,2 mil­lions) du pays, après l’On­ta­rio (13,6 mil­lions).

« On nous pré­voit sans cesse leur ve­nue de­puis 5 à 10 ans, ré­torque Mme Se­nay. Mais qu’ils s’en viennent! af­firme-t-elle sans rire. Vrai­ment, ça ne nous dé­ran­ge­rait pas, bien au contraire. Et je ne vous parle pas des bien­faits que ça au­rait sur la san­té des gens et celle de la pla­nète. » Son conjoint en ra­joute: « Je ne vois pas pour­quoi nous au­rions peur. Nous connais­sons notre af­faire. Il n’y a pas de dan­ger. Et puis vous sa­vez quoi? Quand Lo­blaws et d’autres épi­ciers ca­na­diens se sont mis à ou­vrir des sec­tions de pro­duits bio­lo­giques il y a quelques an­nées, ça a juste ai­gui­sé la cu­rio­si­té des consom­ma­teurs. Au fi­nal, le tra­fic et les ventes dans nos ma­ga­sins ont aug­men­té. » Trop pe­tit pour in­quié­ter À la Banque Na­tio­nale, Hugues Nan­tel es­time que l’en­tre­prise n’a pas vrai­ment à craindre la concur­rence ou une crois­sance qui ne se­rait pas suf­fi­sam­ment ra­pide. À son avis, les bar­rières à l’en­trée sont trop éle­vées.

D’une part, l’ou­ver­ture de nou­veaux ma­ga­sins pour un concur­rent re­quiert des in­ves­tis­se­ments im­por­tants. Ces in­ves­tis­se­ments se­raient d’au­tant plus oné­reux que la marque d’Avril est dé­jà éta­blie dans nombre de ré­gions (à l’ex­cep­tion de Mon­tréal). D’autre part, bien que le mar­ché du bio aille en aug­men­tant, son im­por­tance re­la­tive (de 2 % à 3%) par rap­port à tout le sec­teur de la dis­tri­bu­tion ali­men­taire de­meure somme toute mar­gi­nale. En rai­son de cette faible part, la crois­sance d’Avril ne peut en­core être consi­dé­rée comme réel­le­ment me­na­çante.

« Si l’ali­men­ta­tion bio­lo­gique al­lait cher­cher une part de 20% ou de 30% du pa­nier d’épi­ce­rie moyen, la si­tua­tion se­rait sans doute dif­fé­rente et ap­pel­le­rait pro­ba­ble­ment à une ré­plique mus­clée, juge M. Nan­tel. Mais nous n’en sommes pas là ac­tuel­le­ment. »

Dans ce contexte, Syl­vain Char­le­bois, de l’Uni­ver­si­té Dal­hou­sie, es­time que les grands choi­sissent pro­ba­ble­ment leurs ba­tailles. Le spé­cia­liste af­firme qu’à dé­faut de crois­sance du bio et de parts en­core suf­fi­santes, les grands optent plu­tôt de se concen­trer sur des dé­fis plus ur­gents que consti­tuent entre autres le dé­ploie­ment de pla­te­formes d’achats en ligne à grande échelle et la li­vrai­son à do­mi­cile.

Rol­land Tan­guay et Syl­vie Se­nay ont fon­dé Avril en 1995.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.