LE NOU­VEAU CIRQUE AU TRA­VAIL

Le Groupe Cirque du So­leil écrit un nou­veau cha­pitre, avec de nou­veaux per­son­nages, de nou­velles struc­tures et des pro­jets plus am­bi­tieux que ja­mais.

Les Affaires - - Front Page - Da­niel Ger­main da­niel.ger­main@tc.tc da­niel_­ger­main

Mi-juillet, deux cha­pi­teaux s’élèvent der­rière le siège so­cial du Cirque du So­leil, dont un qui sur­prend par sa pe­tite taille. Il pa­raît ru­di­men­taire en com­pa­rai­son de son mo­nu­men­tal voi­sin et de ce à quoi nous a ha­bi­tués l’en­tre­prise avec les an­nées.

Sous la tente ronde qui semble sor­tir des boules à mites, fu­nam­bules, gym­nastes, tra­pé­zistes, jon­gleurs et mu­si­ciens s’exercent de­vant le pu­blic. L’au­di­toire ne se for­ma­lise pas qu’il s’agisse d’un spec­tacle de ro­dage ni des bancs en bois, loin d’of­frir le confort des sièges du Bel­la­gio, ré­si­dence d’O, à Las Ve­gas. En­thou- siastes, les cen­taines de spec­ta­teurs obéissent aux di­rec­tives du maître de cé­ré­mo­nie, un per­son­nage fi­li­forme por­tant ves­ton à épau­lettes dé­me­su­rées et cha­peau haut de forme sculp­tu­ral. Il as­sure la tran­si­tion entre les nu­mé­ros d’acro­ba­ties qui s’en­chaî­ne­ront jus­qu’à la fi­nale où tous les ar­tistes, fi­dèles à la tradition du cirque qué­bé­cois, se réuni­ront sur scène dans une fes­tive ca­co­pho­nie. La salle se­ra conquise.

On a l’im­pres­sion d’un voyage dans le temps qui nous ra­mène à l’époque pré-Sal­tim­ban­co. Ce n’est pas une hal­lu­ci­na­tion, car ce sont les mêmes écha­fau­dages, les mêmes éclai­rages, la même scène et les mêmes gra­dins que ceux uti­li­sés lors des pre­miers spec­tacles du Cirque du So­leil, quand la troupe de Guy La­li­ber­té, me­née par un jeune Fran­co Dra­gone, s’ar­rê­tait aux quatre coins du Qué­bec.

Cette confi­gu­ra­tion ré­duite n’an­nonce pas une nou­velle tour­née pro­vin­ciale. Le nou­veau spec­tacle, bap­ti­sé Baz­zar, a une mis­sion qui contraste avec ses mo­destes di­men­sions. Il doit conqué­rir l’Inde, un mar­ché qui n’a ja­mais vu un cha­pi­teau jaune et bleu, rien de moins.

« Là-bas, con­trai­re­ment à la Chine, la classe moyenne tarde à se dé­ve­lop­per, et quand ça se pro­dui­ra, nous se­rons dé­jà là », dit Da­niel La­marre, PDG du Groupe Cirque du So­leil.

Baz­zar réunit tous les ingrédients qui ont fait la re­nom­mée in­ter­na­tio­nale de l’en­tre­prise qué­bé­coise: prouesses ath­lé­tiques, at­mo­sphère oni­rique, mu­sique en di­rect en­voû­tante, cos­tumes ex­tra­va­gants. L’am­pleur de l’équipe et du ma­té­riel a tou­te­fois été conte­nue pour ré­duire les coûts de pro­duc­tion. Le prix pour une re­pré­sen­ta­tion de Baz­zar se­ra au­tour de 25$, soit une frac­tion de ce que paie un Nord-Amé­ri­cain pour as­sis­ter à un spec­tacle du Cirque du So­leil, condi­tion es­sen­tielle pour at­ti­rer les spec­ta­teurs là-bas, moins en moyens. Ce­la fa­ci­li­te­ra aus­si le dé­pla­ce­ment de la troupe sur les routes in­diennes par­fois chao­tiques. La tour­née bi­fur­que­ra en­suite vers la Grèce, puis le Moyen-Orient et, peut-être, l’Afrique, au­tant de ter­ri­toires à conqué­rir.

Le Cirque en mode crois­sance

L’été a été chaud sur les an­ciens ter­rains de la car­rière Mi­ron, au siège du Cirque du So­leil, à Mon­tréal. Cette tour­née in­dienne a été an­non­cée le 21 juin. La se­maine pré­cé­dente, le 13, l’en­tre­prise avait dé­voi­lé, en par­te­na­riat avec Ivan­hoé Cam­bridge, un concept de centre de divertissement des­ti­né à at­ti­rer les fa­milles dans les grands com­plexes com­mer­ciaux. Puis, le 5 juillet, elle nous ap­pre­nait l’achat de VS­tar et de l’une de ses fi­liales, Cirque Dreams, des so­cié­tés amé­ri­caines de divertissement spé­cia­li­sées dans le mar­ché pour en­fants.

Cette ac­qui­si­tion consti­tue la deuxième dans l’his­toire de l’en­tre­prise. La pre­mière re­monte tout juste à l’été 2017, quand le Cirque a mis le grap­pin sur la troupe amé­ri­caine bien connue Blue Man Group. Tout ça, alors que l’en­tre­prise mul­ti­plie dé­jà les spec­tacles, ex­plore de nou­veaux cré­neaux et ac­cé­lère ses ef­forts pour s’im­plan­ter en Chine.

Ja­mais, du­rant ses 34 ans d’exis­tence, le Cirque du So­leil ne s’était lan­cé de cette fa­çon, tous azi­muts. On n’avait pas vu pa­reille ef­fer­ves­cence de­puis le dé­but des an­nées 1990, quand le Cirque s’im­po­sait sur la Strip, à Ve­gas, et ses di­ri­geants jon­glaient avec des pro­jets hô­te­liers. Il y a quelque chose de dif­fé­rent, cette fois. La dé­marche est plus mé­tho­dique. Moins in­tui­tive. On avance à la ma­nière d’une ar­mée dis­ci­pli­née, avec un plan de cam­pagne éla­bo­ré, mis en oeuvre par un état major à la pen­sée stra­té­gique.

Ce nou­vel état d’es­prit n’est pas ap­pa­ru par en­chan­te­ment. La vente du Cirque du So­leil, en 2015, a eu l’ef­fet d’un vé­ri­table élec­tro­choc. L’ar­ri­vée d’un nou­vel ac­tion­naire ma­jo­ri­taire, la so­cié­té amé­ri­caine d’in­ves­tis­se­ment TPG Ca­pi­tal (la chi­noise Fo­sun, la Caisse de dé­pôt et Guy La­li­ber­té sont les autres ac­tion­naires, tous mi­no­ri­taires) a ré­so­lu­ment in­flé­chi les orien­ta­tions et la ma­nière de tra­vailler du cirque.

Rap­pe­lons-nous le dé­but des an­nées 2010, le Cirque du So­leil, lui aus­si vic­time col­la­té­rale de la crise fi­nan­cière et de la Grande Ré­ces­sion, n’en me­nait pas large. Tel­le­ment que la di­rec­tion a dû pro­cé­der aux pre­mières mises à pied mas­sives de l’his­toire de l’en­tre­prise. C’était en 2012.

« Cette an­née-là avait été dif­fi­cile, se sou­vient M. La­marre. On a re­dres­sé la si­tua­tion, ce qui a per­mis à Guy de faire une belle tran­sac­tion. Quand TPG a ache­té l’en­tre­prise trois ans plus tard, ils ont réa­li­sé qu’il y avait moins d’éco­no­mies à faire qu’ils an­ti­ci­paient. Ils ont com­pris ra­pi­de­ment que la créa­tion de va­leur pour le Cirque du So­leil de­vait ve­nir de la crois­sance. »

Le pré­sident du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion du Groupe Cirque du So­leil, Mitch Gar­ber, connaît les di­ri­geants de TPG Ca­pi­tal avec les­quels il tra­vaille de­puis la fin des an­nées 2000. En 2009, la firme d’in­ves­tis­se­ment de San Fran­cis­co avait fait ap­pel au Qué­bé­cois pour dé­mar­rer une fi­liale de jeu en ligne. « Les gens voient les firmes de ca­pi­taux pri­vées comme étant seule­ment orien­tés vers les pro­fits à court terme. Les di­ri­geants de TPG veulent évi­dem­ment un ren­de­ment de l’in­ves­tis­se­ment. Par contre, lors­qu’il s’agit d’en­tre­prises « uniques » comme le Cirque, ils peuvent se mon­trer pa­tients et de­ve­nir des ac­tion­naires à long terme. Ils veulent alors ai­der l’en­tre­prise à croître, ce qui lui pro­cu­re­ra de la va­leur », ex­plique l’an­cien Dra­gon.

Dès son ar­ri­vée, le nou­vel ac­tion­naire pousse l’en­tre­prise qué­bé­coise à re­voir sa stra­té­gie mar­ke­ting, un point faible re­le­vé très tôt au cours du long pro­ces­sus d’ac­qui­si­tion. TPG, qui a in­ves­ti dans Airbnb et Uber, amène avec elle les meilleures pra­tiques de la Si­li­con Val­ley, no­tam­ment dans l’uti­li­sa­tion des ré­seaux so­ciaux. L’ef­fet est presque ins­tan­ta­né. La nou­velle dé­marche réus­sit à raf­fer­mir les ventes de billets pour les spec­tacles per­ma­nents de Las Ve­gas, dont la po­pu­la­ri­té dé­cli­nait. « On ne maî­tri­sait pas du tout les ré­seaux so­ciaux; ils ont fait une dif­fé­rence énorme », af­firme M. La­marre.

Le chan­ge­ment de garde

Les chan­ge­ments les plus spec­ta­cu­laires se font ce­pen­dant au sein de la di­rec­tion du Cirque, ha­bi­tuée jusque-là à rendre des comptes à un ac­tion­naire unique, le fon­da­teur Guy La­li­ber­té, et pour la­quelle les af­faires consis­taient sur­tout à pui­ser dans le livre écrit par les fon­da­teurs, en concoc­tant de nou­veaux spec­tacles d’acro­bates.

Pour ac­cé­lé­rer sa crois­sance sans user sa marque, le Cirque du So­leil doit se di­ver­si­fier. Ce­la passe par le dé­ve­lop­pe­ment de nou­veaux cré­neaux, par des ac­qui­si­tions à l’in­ter­na­tio­nal,

par l’ex­ploi­ta­tion sous li­cence de pro­prié­tés in­tel­lec­tuelles d’au­trui et par la conquête de nou­veaux mar­chés géo­gra­phiques.

Certes, le Cirque du So­leil pos­sède une grande ex­pé­rience sur les mar­chés étran­gers, mais son ex­per­tise se concentre sur­tout dans la dis­tri­bu­tion de spec­tacles. « Guy se­rait le pre­mier à vous dire que de gé­rer des opé­ra­tions de fi­nan­ce­ment par en­det­te­ment, des fu­sions et des ac­qui­si­tions, ce n’était pas sa pré­oc­cu­pa­tion », dit M. Gar­ber.

Le Cirque du So­leil a be­soin de cadres de haut ca­libre pour pas­ser à la vi­tesse su­pé­rieure. La firme in­ter­na­tio­nale de re­cru­te­ment de cadres Spen­cer Stuart se voit confier le man­dat de ra­tis­ser l’Amé­rique du Nord et de ra­me­ner un so­lide ap­pui à M. La­marre. Do­tée d’une vi­sion stra­té­gique et d’une vaste ex­pé­rience à l’in­ter­na­tio­nal, cette per­sonne doit pou­voir s’in­té­grer à la culture d’une en­tre­prise de créa­tion.

Les pro­ba­bi­li­tés qu’il se re­trouve avec un bras droit amé­ri­cain sont éle­vées, éva­lue alors le grand pa­tron du Cirque du So­leil. La suite, connue seule­ment des ini­tiés, est digne d’un scé­na­rio de film. La perle rare est trou­vée à Ou­tre­mont, dans la mai­son voi­sine de celle M. La­marre ! Le chas­seur de têtes dé­tecte toutes les qua­li­tés re­quises chez le voi­sin du PDG, Jo­na­than Té­trault. Les deux hommes s’en­voyaient jus­qu’alors des sa­lu­ta­tions, sans plus. De­puis le dé­but 2016, ils sont de­ve­nus in­sé­pa­rables.

« On a fait faire une ou­ver­ture dans la clô­ture qui sé­pare nos deux cours », dit M. Té­trault qui, avant son pas­sage au Cirque, di­ri­geait le bu­reau mont­réa­lais de McKin­sey & Cie. Avo­cat de for­ma­tion, toute sa car­rière s’est pas­sée au­tour du globe, et ce, de­puis ses études en po­li­tique in­ter­na­tio­nale à Pa­ris, à l’âge de 19 ans, dans cette fé­bri­li­té nour­rie par la chute du Ri­deau de fer. Nous sommes au dé­but des an­nées 1990. Di­plô­mée en droit de l’Uni­ver­si­té de Mon­tréal, l’homme de 45 ans dé­tient aus­si un MBA de l’Uni­ver­si­té d’Ox­ford, en An­gle­terre.

Chez McKin­sey, M. Té­trault a dé­ve­lop­pé une ex­per­tise en in­ves­tis­se­ment ins­ti­tu­tion­nel à l’échelle in­ter­na­tio­nale, conseillant des fonds sou­ve­rains et des ré­gimes de re­traite au Moyen-Orient, en Asie aus­si bien qu’en Amé­rique du Sud. « Son ré­seau de contacts est im­mense. Quand il ap­pelle un PDG, on le rap­pelle dans l’après-mi­di », dit son an­cien col­lègue chez McKin­sey, Mar­cos Tar­nows­ki.

On ima­gine les consul­tants de cette firme in­ter­na­tio­nale fon­dus dans le même moule, dis­crets et conven­tion­nels, avec un ha­bit bleu fon­cé, un men­ton car­ré, comme leurs lu­nettes. Ça ne cor­res­pond qu’en par­tie à l’image de M. Té­trault, dé­ten­teur du re­cord de vi­tesse quant à l’as­cen­sion jus­qu’aux plus hauts éche­lons du bu­reau mont­réa­lais de McKin­sey.

« Il est loyal et ins­pi­rant. Il sait s’en­tou­rer. Et il est aus­si as­sez flyé pour as­sis­ter à des évé­ne­ments d’en­tre­prise avec des pan­ta­lons ar­gen­tés », conti­nue M. Tar­nows­ki, qui a hé­ri­té des cra­vates de son an­cien pa­tron.

Dans le nou­veau contexte du Cirque du So­leil, l’ex­pé­rience du stra­tège com­porte plu­sieurs avan­tages. D’abord, il ar­rive avec une vi­sion presque pa­no­ra­mique, ca­pable de dé­tec­ter de nou­velles oc­ca­sions de crois­sance. « Ar­rê­tons de pen­ser seule­ment « Cirque du So­leil » », dit-il. Aus­si, il maî­trise par­fai­te­ment la langue des nou­veaux pro­prié­taires de la boîte.

Un trium­vi­rat

Em­bau­ché comme vice-pré­sident stra­té­gie au dé­but 2016, l’avo­cat est ra­pi­de­ment pro­mu chef de l’ex­ploi­ta­tion du groupe. Dans la fou­lée d’une ré­or­ga­ni­sa­tion de l’en­tre­prise, il de­vient aus­si pré­sident du Cirque du So­leil alors que M. La­marre oc­cupe le poste de PDG du Groupe Cirque du So­leil. La nou­velle struc­ture est ré­vé­la­trice de la stra­té­gie de la so­cié­té.

Outre l’en­ti­té Cirque du So­leil, on compte sous ce cha­peau les en­tre­prises ac­quises, Blue Man Group, Vs­tar et Cirque Dreams. On y trouve aus­si 45De­grees et 4U2C. La pre­mière re­monte aux an­nées La­li­ber­té. Elle pi­lote l’or­ga­ni­sa­tion d’évé­ne­ments d’en­tre­prises, les pro­jets par­ti­cu­liers, comme ce­lui du centre de divertissement fa­mi­lial réa­li­sé avec In­va­no­hé Camb­dridge, ou en­core les spec­tacles sur com­mande tel Juste une p’tite nuite, un hom­mage aux Co­locs pré­sen­té à Trois-Ri­vières au cou­rant de l’été.

Quant à 4U2C, elle dé­ve­loppe les tech­no­lo­gies au­dio­vi­suelles et les ef­fets spé­ciaux des spec­tacles des autres en­ti­tés du groupe. Née d’une col­la­bo­ra­tion avec So­lo­tec, elle offre aus­si ses ser­vices à des tiers. Main­te­nant pro­prié­té ex­clu­sive du groupe, elle compte par­mi ses clients des ar­tistes comme Pink et Bon Jo­vi.

« L’ar­ri­vée de Jo­na­than et la tran­si­tion qui a sui­vi nous ont per­mis d’en cou­vrir plus large, dit M. La­marre. Mais je n’aime pas par­ler d’une équipe de deux, je pré­fère par­ler d’une équipe de trois. »

Le troi­sième, c’est Sté­phane Le­febvre, grand ma­ni­tou des fi­nances. Avant son em­bauche, au prin­temps 2016, il a gran­di chez CAE pen­dant 17 ans, an­nées du­rant les­quelles il est pro­gres­si­ve­ment pas­sé de di­rec­teur à chef de la di­rec­tion fi­nan­cière.

Dans cette pro­fes­sion, M. Le­febvre re­pré­sente une ver­sion de luxe. Chez CAE, une so­cié­té co­tée en Bourse, il a di­ri­gé les opé­ra­tions en Aus­tra­lie et a joué un rôle de pre­mier plan dans la ré­orien­ta­tion stra­té­gique de l’en­tre­prise.

« Il est vi­sion­naire. C’est avec lui qu’on s’est lan­cé dans le mar­ché mé­di­cal, avec nos si­mu­la­teurs d’ac­cou­che­ment », ra­conte le PDG de CAE, Marc Pa­rent. Ce der­nier ra­conte d’ailleurs que son an­cien bras droit a joué les sages femmes à la nais­sance d’un de ses en­fants, dans le sa­lon

Yas­mine Kha­lil, Chef de la di­rec­tion, Pro­duc­tion exé­cu­tive, Groupe Cirque du So­leil Pré­si­dente, 45 De­grees

fa­mi­lial. Le bé­bé s’est poin­té si sou­dai­ne­ment que sa conjointe n’a même pas son­gé à se rendre à l’hô­pi­tal. « Ç’au­rait été une sa­crée pu­bli­ci­té de dire qu’il s’est exer­cé avec nos si­mu­la­teurs, mais Sté­phane est trop in­tègre pour ra­con­ter ce genre de men­songe », pour­suit M. Pa­rent.

Après avoir été du­rant des an­nées un fa­bri­cant de si­mu­la­teurs d’avion, CAE s’est re­po­si­tion­née comme une en­tre­prise d’en­traî­ne­ment. Elle n’a pas ces­sé de fa­bri­quer des si­mu­la­teurs pour au­tant, mais la part des re­ve­nus gé­né­rés par cette ac­ti­vi­té est pas­sée en quelques an­nées de 80 % à 40 %, se­lon le PDG. C’est un peu ce que compte faire le Groupe Cirque du So­leil qui, d’en­tre­prise spé­cia­li­sée dans l’art du cirque, veut de­ve­nir une so­cié­té de divertissement et de créa­tion. « Les di­ri­geants du Cirque sont chan­ceux de l’avoir. Il est par­fait pour ce qu’ils veulent faire », dit-il.

Un cirque plus cor­po­rate

« Avec l’ar­ri­vée de Jo­na­than et de Sté­phane, et l’ajout de Jo­ce­lyn Cô­té comme chef du lé­gal [un an­cien cadre d’As­tral], le Cirque du So­leil de­vient plus cor­po­rate, une en­tre­prise di­ri­gée de ma­nière plus pro­fes­sion­nelle », croit Mitch Gar­ber.

Tout le monde ne voit pas la trans­for­ma­tion d’un bon oeil. Quand le chan­ge­ment de garde a com­men­cé à s’opé­rer, les cri­tiques n’ont pas tar­dé à se faire en­tendre. On a re­pro­ché au Cirque du So­leil son vi­rage « mer­can­tile », on l’a ac­cu­sé de « perdre son âme ».

Pour M. La­marre, au Cirque de­puis 2001, c’est du dé­jà-vu : « En 1986, on di­sait la même chose quand Guy La­li­ber­té a vou­lu faire un deuxième spec­tacle. En­core quand Fran­co Dra­gone a quit­té et quand Da­niel Gau­thier a ven­du ses parts. On a en­ten­du le même dis­cours quand Guy a ven­du le Cirque. Pour moi, ça reste la même saine ten­sion entre la créa­ti­vi­té et les af­faires. »

Cette ten­sion pa­raît par­ti­cu­liè­re­ment fruc­tueuse. « On n’a ja­mais été aus­si forts », af­firme Yas­mine Kha­lil, qui tra­vaille au Cirque du So­leil de­puis 1997. En­trée dans l’équipe de mar­ke­ting du­rant ce qu’elle ap­pelle « les an­nées folles », elle est au­jourd’hui chef de la di­rec­tion, Pro­duc­tion exé­cu­tive. À l’époque, elle gé­rait les de­mandes qui fu­saient de l’ex­té­rieur pour l’or­ga­ni­sa­tion des évé­ne­ments d’en­tre­prises. Les my­thiques fêtes du Cirque du So­leil, elle en était aus­si l’or­ga­ni­sa­trice.

En pa­ral­lèle aux chan­ge­ments ap­por­tés dans son or­ga­ni­gramme, l’en­tre­prise a re­vu de fond en comble la struc­ture de créa­tion et de pro­duc­tion, ins­pi­rée des grands stu­dios de ci­né­ma. Au­pa­ra­vant, le Cirque du So­leil ne pou­vait se concen­trer sur un nou­veau spec­tacle d’en­ver­gure que tous les deux ou trois ans. Au­jourd’hui, il est en me­sure de me­ner plu­sieurs pro­jets de front, se­lon Mme Kha­lil. Chaque nou­veau pro­jet est confié à une équipe au­to­nome et im­pu­table, dont le vo­let créa­tif est cha­peau­té par Da­niel For­tin, vice-pré­sident à la créa­tion. Diane Quinn, vé­té­rane de l’en­tre­prise qui oc­cupe au­jourd’hui la fonc­tion de chef de la di­rec­tion, Créa­tion, s’as­sure quant à elle que les pro­jets sont conformes à la vi­sion et aux stan­dards créa­tifs qui ont fait la ré­pu­ta­tion du Cirque. La li­vrai­son des spec­tacles et des évé­ne­ments re­pose sur les épaules de Mme Kha­lil.

L’an­née der­nière, le Groupe Cirque du So­leil a ven­du 11 mil­lions de billets, ce qui le place au troi­sième rang mon­dial des pro­mo­teurs de concerts, der­rière les géants AEG et Live Na­tion. Le nombre ira en gran­dis­sant ; l’en­tre­prise vise une crois­sance de 10 % à 15 % par an­née.

Elle ex­ploite ac­tuel­le­ment 39 spec­tacles dans le monde, du ja­mais-vu. Du nombre, on en compte sept chez Blue Man Group, huit du cô­té de Cirque Dreams, plus la tour­née Pat’Pa­trouille de VS­tar, Race to Res­cue. Ra­pi­de­ment, ces en­tre­prises de­vraient pro­fi­ter du ré­seau in­ter­na­tio­nal de dis­tri­bu­tion et du sa­voir-faire créa­tif de leur ac­qué­reur pour ame­ner la barre plus haute.

Treize autres pro­jets créa­tifs sont en pré­pa­ra­tion, dont un spec­tacle per­ma­nent pré­vu à Ham­bourg, en Al­le­magne, et un autre Hang­zou, en Chine, dans un théâtre im­mer­sif construit sur me­sure. Deux tour­nées sillonnent dé­jà les routes du mar­ché chi­nois.

Creac­tive, le pro­jet de centre de divertissement qui ver­ra le jour au Vau­ghan Mills, un com­plexe com­mer­cial près de To­ron­to qui ap­par­tient à Ivan­hoé Cam­bridge, sus­cite un grand in­té­rêt. « Le len­de­main du dé­voi­le­ment du pro­jet, le té­lé­phone s’est mis à son­ner », dit M. La­marre. Il est dé­jà as­su­ré que le concept se­ra im­plan­té en Chine.

Un autre cré­neau pro­met­teur re­pose sur l’ex­ploi­ta­tion sous li­cence des marques de com­merce d’au­trui. Le spec­tacle To­ruk, en tour­née en Chine, s’ins­pire d ’ Ava­tar, de James Ca­me­ron. Un autre bel exemple est le spec­tacle de la Pat’ Pa­trouille, Race to Res­cue, dont les droits ap­par­tiennent à l’en­tre­prise Ni­cke­lo­deon.

Le groupe a des dis­cus­sions avan­cées pour une autre ac­qui­si­tion, se­lon Jo­na­than Té­trault, et planche aus­si sur le dé­ve­lop­pe­ment d’une nou­velle marque de com­merce rat­ta­chée à une forme de spec­tacle qui se dif­fé­ren­cie­ra net­te­ment des pro­po­si­tions ha­bi­tuelles du Cirque du So­leil.

Sans comp­ter l’Inde, où l’on veut avan­cer dou­ce­ment, avec une re­cette éprou­vée. « Baz­zar, dit Yas­mine Kal­hil, c’est une fa­çon de nous pré­sen­ter aux In­diens, comme si nous di­sions “Bon­jour, voi­ci qui nous sommes : Le Cirque du So­leil.” »

Quand on ar­rive ailleurs, on n’ou­blie pas d’où on vient.

la

Dans les bu­reaux de 4U2C, au coeur du quar­tier Mile-Ex, une poi­gnée d’em­ployés ont pris une pause pour re­gar­der le match de la Coupe du Monde de soc­cer op­po­sant la France et la Bel­gique. Le pré­sident de la boîte, Jan-Fry­de­ryk Pleszc­zyns­ki, ne s’en for­ma­lise pas. Non pas qu’ils n’ont rien à faire, au contraire. En fait, les af­faires sont tel­le­ment bonnes que l’an­cien pré­sident de la Jeune chambre de com­merce de Mon­tréal évoque la pos­si­bi­li­té de dou­bler ses ef­fec­tifs.

Le nom du pa­tron peut mé­prendre. Le di­ri­geant est Qué­bé­cois, né à Sher­brooke, fils d’une mère de Trois-Ri­vières et d’un père à moi­tié po­lo­nais et ita­lien. « Nous avons 40 em­ployés. Si nous sommes dans ce quar­tier, c’est que le Groupe [Cirque du So­leil] veut as­su­rer une sou­plesse en­tre­pre­neu­riale à notre uni­té d’af­faires », ex­plique-t-il.

4U2C par­ti­cipe de tous les pro­jets le moin­dre­ment éla­bo­rés du Groupe Cirque du So­leil. Il dé­ve­loppe les ef­fets spé­ciaux pour les spec­tacles aus­si bien que pour les pro­jets comme Crea­tive, le fu­tur concept de divertissement fa­mi­lial pour les centres com­mer­ciaux.

Jan-Fry­de­ryk Pleszc­zyns­ki est de cette flo­pée de Qué­bé­cois, in­cluant le trium­vi­rat La­marre-Té­trault-Le­febvre, qui écrit le nou­veau cha­pitre du Cirque du So­leil. Mme Kha­lil, qui di­rige 45de­grees, en est aus­si. Tout comme ce­lui qui a pris la tête de Blue Man Group, à New York, Be­noit Ma­thieu, et de Jo­ce­lyn Cô­té, le chef des af­faires ju­ri­diques. Par­mi les 30 per­sonnes qui oc­cupent un poste de ges­tion d’im­por­tance, 20 sont Qué­bé­cois. Par­mi les té­nors du cirque, on compte aus­si des Mont­réa­lais d’adop­tion. La To­ron­toise Diane Quinn, chef de l’ex­ploi­ta­tion, créa­tion, s’est ins­tal­lée à Mon­tréal, tout comme l’Aus­tra­lien Finn Tay­lor, le gé­nie der­rière le ré­seau in­ter­na­tio­nal de dis­tri­bu­tion du Cirque, le prin­ci­pal atout de l’en­tre­prise der­rière sa ca­pa­ci­té de créa­tion.

Da­niel La­marre Jo­na­than Té­trault Sté­phane Le­febvre

Jo­na­than Té­trault, Pré­sident et chef de la di­rec­tion des af­faires, Cirque du So­leil Da­niel La­marre, Pré­sident et chef de la di­rec­tion, Groupe Cirque du So­leil Sté­phane Le­febvre, Chef de la di­rec­tion fi­nan­cière, Groupe Cirque du So­leil

Jan-Fry­de­ryk Pleszc­zyns­ki, Pré­sident de 4U2C

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