Noël 2002 en Afrique

Ra­conte-moi ton his­toire! CHRO­NIQUE - Place et traces des aî­nés dans Vau­dreuil-Sou­langes

L'Etoile - - SORTIES WEEK-END - Louise Bou­chard, de L’Île-Per­rot

L es se­maines pré­cé­dant la fête de Noël sou­le­vaient en moi, Qué­bé­coise ex­pa­triée en brousse équa­to­riale, éloi­gnée d’un pays de neige, des vagues de nos­tal­gie. Outre les fa­bu­leux poin­set­tias géants se dres­sant de­vant les cases et l’an­nonce d’une messe de mi­nuit, l’am­biance ne ri­mait à rien d’autre pour les po­pu­la­tions pauvres qui m’en­tou­raient.

UNANTIDOTE ÀMATRISTESSE

Une idée ger­mait : faire connaître aux en­fants de la ma­ter­nelle le fa­bu­leux per­son­nage du pôle Nord. Dé­ni­cher du co­ton rouge se ré­vé­la une en­tre­prise fa­cile, plus simple en­core fut la confec­tion d’un bou­bou or­né d’un masque de feu­trine noire, ques­tion de don­ner au père Noël un air lo­cal. Une barbe blanche gé­né­reu­se­ment oua­tée, re­te­nue par une tuque en­fon­cée jus­qu’aux oreilles, ren­drait mé­con­nais­sable Ma­gloire, gar­çon du vil­lage prêt à en­trer se­crè­te­ment dans la peau du per­son­nage pour jouer ce rôle my­thique au­près des bam­bins. D’humbles pe­tits ca­deaux, des bon- bon­nières de car­ton en­ru­ban­né, dé­bor­de­raient d’un pa­nier de bam­bou de confec­tion lo­cale. Qué­rir à l’épi­ce­rie de la ca­pi­tale les frian­dises en­ve­lop­pées de pa­pier aux re­flets ar­gen­tés se­rait une joie.

Le jour ve­nu, aper­ce­vant l’étrange per­son­nage me pré­cé­dant dans l’em­bra­sure de la porte, les pe­tits s’écra­sèrent sur leurs bancs de bois gros­siè­re­ment taillés, fi­gés par l’al­lure du sor­cier rouge qui cir­cu­lait dans les ran­gées, dis­tri­buant de jo­lis pe­tits pa­quets que d’au­cuns n’osaient tou­cher. Longues, les mi­nutes, alors que le père Noël dé­am­bu­lait en émet­tant des ho! ho! ho! de­vant les yeux écar­quillés des en­fants im­mo­biles. Ce­pen­dant, la fête que j’avais ima­gi­née ma­gique et joyeuse res­sem­blait plu­tôt à un pain sans le­vain : elle ne le­vait pas! Au contraire, elle se dé­rou­lait dans un cli­mat de sus­pi­cion ali­men­té par de nom­breux cris de l’ex­té­rieur, ce qui ne fai­sait qu’ajou­ter un nou­veau mys­tère au scé­na­rio.

RIENNE PASSE INAPERÇUAUVILLAGE

Au bout d’un mo­ment, sou­dés les uns

Gra­cieu­se­té : aux autres tout en ayant à l’oeil le père Noël, les en­fants sor­tirent dans la clai­rière, à la de­mande de l’ins­ti­tu­trice. Ce que je vis alors me lais­sa stu­pé­faite. Comment avais-je pu oublier que rien ne pas­sait in­aper­çu au vil­lage? Sous nos yeux ré­gnait une grande agi­ta­tion, et nous en étions l’épi­centre, bien sûr! Vil­la­geois et vil­la­geoises ac­cou­raient de tous cô­tés, des élèves du se­con­daire dé­ser­taient le bâ­ti­ment au toit ar­ra­ché ser­vant d’école! Tous se di­ri­geaient vers nous, es­ca­la­dant la piste de terre oran­gée scin­dant le vil­lage en deux, af­fo­lant au pas­sage les poules et les ca­bris en li­ber­té. « Ra­dio-Trot­toir », le bouche à oreille lo­cal, avait ré­pan­du la nou­velle : quel­qu’un d’in­usi­té... un bon­homme rouge à la ma­ter­nelle... Ma­man Pru­den­tienne, ac­crou­pie de­vant son feu de bois, sur le­quel grillaient des épis de maïs, l’avait vu. Aïe aïe aïe!

Trou­blée par ce cha­hut, res­pon­sable d’une ac­tion qui, à ma grande sur­prise, mo­bi­li­sait tout le vil­lage, je ne sou­hai­tais plus que me fondre dans le pay­sage tel­le­ment j’ap­pré­hen­dais les com­men­taires des an­ciens, que je sa­vais sou­cieux du triage d’en­sei­gne­ments ve­nus d’ailleurs. Or, il n’en fut rien.

LALÉGENDEDUPÈRENOËL

Ma­gloire, suf­fo­quant sous les ar­deurs du so­leil, re­ti­rait main­te­nant en riant son ac­cou­tre­ment et se frap­pait les cuisses d’exu­bé­rance. Pe­tits et grands avaient été ber­nés cor­rec­te­ment. L’ef­fet de sur­prise pas­sé, les émo­tions apai­sées, la jo­via­li­té na­tu­relle des Afri­cains re­pre­nait ses droits. J’en fus quitte pour ra­con­ter la lé­gende du père Noël à un au­di­toire élar­gi, de­bout dans l’am­phi­théâtre ma­jes­tueux de la brousse équa­to­riale. Je ve­nais d’ap­prendre à sai­sir la fête au mo­ment où elle pas­sait, aus­si simple fût-elle.

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