Vivre, ivre de livres

L'Etoile - - BILLET -

L’an der­nier, de nom­breux li­vresm’ont ac­cos­té pour me de­man­der d’ou­vrir une page, juste une. Et d’es­sayer de la re­fer­mer. J’ai suc­com­bé à quatre de ces im­pos­teurs qui s’in­vitent nor­ma­le­ment à cou­cher dans mon lit chaque soir de ma vie. L’un d’entre eux, L’his­toire de la lec­ture, d’Al­ber­to Man­guel, passe en­core ses nuits dans le pre­mier ti­roir de ma table de che­vet. Je le lis à pe­tites gouttes de pluie, at­ti­ré par une page cou­ver­ture où trône une pile de livres po­sés sur une table au pied de la Mé­di­ter­ra­née (ou peut-être est-ce le Pa­ci­fique au sud de la Terre de Feu?). J’avoue : je couche avec mes livres. Et si je le pou­vais, je dor­mi­rais au Sa­lon jus­qu’à lun­di, dans la chambre à cou­cher d’une mai­son d’édi­tion.

J’ai per­du le T demes en­cy­clo­pé­dies

J’aime les livres. Quand j’entre dans une li­brai­rie ou une bi­blio­thèque, je de­viens fou. Fou à vou­loir tout lire, fou de sa­voir qu’il me reste peut-être 1500 livres seule­ment à ou­vrir avant d’ex­pier. In­juste choix à faire. Dans une en­tre­vue ac­cor­dée au jour­nal Le De­voir de mar­di, l’au­teur et éditeur Charles Dant­zig af­firme au su­jet des li­brai­ries : « Dans ces en­droits qui n’ont l’air de rien, pour 15 ou 20 dol­lars, ona le pa­ra­dis, on a des mo­mies qui chantent. »

Pour­tant, alors que j’étais en­fant, ça ne li­sait pas trop dans le sa­lon chez moi. Ni dans la chambre à cou­cher des pa­rents. À l’époque, je par­ta­geais une chambre bleue avec mon frère. À l’en­trée, une bi­blio­thèque uni­forme nous ac­cueillait jour après jour. Tou­jours lesmêmes livres, dont

Au­jourd’hui s’ouvre le 33e Sa­lon du livre de Mon­tréal. En­core cette an­née, je ne sau­rai plus où don­ner des yeux et de la tête.

des en­cy­clo­pé­dies de A à S. Le reste de l’al­pha­bet? Dis­pa­ru dans le ti­roir des ob­jets per­dus. Au pri­maire, les su­jets de mes tra­vaux de re­cherche com­men­çaient par les lettres cor­res­pon­dantes. Exit les thèmes com­men­çants par T, U, V, WX, Y ou Z! Plus tard, au se­con­daire, j’étais in­ca­pable de sé­pa­rer le grain de l’ivraie des livres pro­po­sés. Et les bi­blio­thé­caires sem­blaient trop oc­cu­pés à dis­ci­pli­ner les jeunes im­bé­ciles que nous étions pour nous gui­der dans les dé­dales des Proust, Io­nes­co etT­rem­blay.

Onze poils de barbe

Un jour, dans la bi­blio­thèque de l’école, pous­sé par l’en­vie de lire, je suis tom­bé sur une mau­vaise his­toire avec de mau­vais per­son­nages et une mau­vaise page cou­ver­ture. La fic­tion se dé­rou­lait dans le dé­sert. Un­dé­sert de­mots, un dé­sert d’idées, un­dé­sert de pas­sion.

Quelques an­nées plus tard, je ne sais par quel ha­sard, je suis fi­na­le­ment tom­bé sur Les mi­sé­rables, de Vic­tor Hu­go. Pour ajou­ter un peu de poivre à l’his­toire, j’en ai dé­vo­ré les trois livres lors de mon pre­mier voyage en France. J’avais 18 ans, 11 poils de barbe, et le Ca­na­dien ga­gnait sa der­nière coupe Stan­ley (pen­dant les deux seules se­maines de­ma vie d’alors, oùj’étais en­de­hors du pays).

Les­mi­sé­rables… Jeme sou­viens en­core de l’odeur, de la ten­sion, de la pas­sion. Comme le pre­mier ébat amou­reux. De­puis, la fo­lie ne s’est pas dé­men­tie. Au point où je peux faire de l’in­som­nie en sa­chant qu’il y a un ex­cellent livre pour me gar­der ré­veillé. Avant de prendre pos­ses­sion d’un livre, quel qu’il soit, je l’ouvre et le sens. L’odeur guide sou­vent­mon choix.

Les livres nu­mé­riques? Pas en­core pour moi, à moins que je ne parte six mois en Asie. Ce soir, quand j’irai au Sa­lon, je pen­se­rai aux Mi­sé­rables. Je de­vrais d’ailleurs m’y re­mettre, mais compte te­nu du nombre res­treint de livres que je li­rai d’ici la fin… Dans ma bi­blio­thèque, plus de 30 livres at­tendent dé­jà de se faire tour­ner une pre­mière page. J’aime être en­tou­ré d’in­con­nus, sa­chant que tous ces livres sont au­tantd’in­vi­ta­tions à faire l’amour à la lit­té­ra­ture.

De ju­pi­té­rien à scri­bouillard

Quel est le pour­cen­tage de gens qui lisent plus que l’ar­rière d’une boîte de cé­réales? Àl’ori­gine d’une pas­sion, il y a une pre­mière fois. Cer­tains n’au­ront ja­mais cette chance parce qu’ils n’au­ront pas ou­vert le bon livre. Aus­si sûr que le so­leil brûle, il existe un livre pour nous ou­vrir la porte aux autres.

Avez-vous lu L’ombre du vent, de Car­los Ruiz Za­fon? Un père amène son fils dans un lieu se­cret où tous les livres n’existent qu’en un seul exem­plaire. Il le somme de choi­sir un livre, un seul, et l’en­fant s’ouvre alors à un uni­vers qui dé­ter­mi­ne­ra le reste de sa vie. C’est cet uni­vers que les pa­rents, les en­sei­gnants, les adultes doivent faire dé­cou­vrir aux en­fants, aux ados, aux hommes et aux femmes mûrs pour la lec­ture. Car le jour où le lec­teur se pas­sion­ne­ra pour son pre­mier livre, il en­li­ra d’autres et d’autres en­core.

La lec­ture, c’est la culture, c’est la vie, c’est la paix, c’est l’amour, c’est le bon­heur, c’est le néant, c’est le sa­voir, c’est le pou­voir. Ivre de livres, vivre pour lire et m’en­dor­mir entre les mots ju­pi­té­rien et scri­bouillard d’un cha­pitre quel­conque d’une brique de Ken Fol­lett, de Pierre Ca­ron, d’Ha­ru­kiMu­ra­ka­mi.

Le Sa­lon du livre de Mon­tréal se pour­suit jus­qu’à lun­di à la place Bo­na­ven­ture. J’y se­rai, avec Vic­tor Hu­go et com­pa­gnie.

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.