Dans les cou­lisses de la course à pied

L'Etoile - - DOSSIER COURSE À PIED - MYRIAM DE­LISLE

Qui ne risque rien n’a rien, dit le pro­verbe. Les cou­reurs, bien qu’ils soient en grande forme phy­sique, risquent de se bles­ser. Un pe­tit prix à payer pour connaître l’eu­pho­rie et le sen­ti­ment d’ac­com­plis­se­ment que leur pro­cure leur sport. Ré­su­mé des mé­faits de la course sur le corps.

Dans les livres, les cours d’édu­ca­tion phy­sique à l’école et les centres d’en­traî­ne­ment phy­sique, on ne parle qu’en bien de la course à pied. Elle fait perdre du poids, amé­liore les ca­pa­ci­tés car­dio-vas­cu­laires, di­mi­nue le stress et bien plus en­core. Con­sé­quem­ment, on as­siste à une crois­sance ful­gu­rante du nombre d’adeptes de la course. Par exemple, le ma­ra­thon de Mon­tréal a vu son nombre de par­ti­ci­pants pas­ser de 2400 en 2003 à 22 000 l’an der­nier.

Se­lon la cou­reuse Sa­rah Cham­pagne, or­ga­ni­sa­trice de la Grande Va­drouille de Vau­dreuil-Do­rion, le taux de par­ti­ci­pa­tion à cette ma­ni­fes­ta­tion spor­tive a aug­men­té de 22 % de 2010 à 2011. Et elle s’at­tend à une autre hausse cette an­née. Elle croit aus­si que la course est un sport flo­ris­sant, sur­tout chez la gent fé­mi­nine : « On se rap­proche main­te­nant d’une pro­por­tion égale entre les hommes et les femmes. »

Pour sa part, l’étude an­nuelle de la Run­ning USA ré­vèle que 2011 marque un som­met in­éga­lé, avec quelque 507 000 par­ti­ci­pants ayant ter­mi­né un ma­ra­thon, une aug­men­ta­tion de 8,7 % par rap­port à 2009.

Ce­pen­dant, mal­gré sa po­pu­la­ri­té, ce sport peut me­ner à de nom­breuses bles­sures. En ef­fet, nombre de per­sonnes se lancent dans la course à pied sans se pré­pa­rer ni connaître les risques qui les guettent. Si ce­la peut bien fonc­tion­ner pour cer­tains, cette im­pru­dence peut en­gen­drer nombre de dou­leurs chez d’autres.

Une ques­tion d’adap­ta­tion

C’est en for­geant qu’on de­vient for­ge­ron. Avant de se lan­cer dans la course à pied, les cou­reurs doivent faire preuve de pa­tience. L’adap­ta­tion du corps ne peut se faire ra­pi­de­ment. Au contraire, elle exige une cer­taine pro­gres­sion. Un programme bien struc­tu­ré peut per­mettre au dé­bu­tant de par­cou­rir de plus longues dis­tances. Il suf­fit de lais­ser le temps faire son oeuvre.

« Le corps va s’adap­ter dans la me­sure où le stress mé­ca­nique n’est pas plus grand que la ca­pa­ci­té d’adap­ta­tion des tis­sus », ex­plique Éric Bou­cher, phy­sio­thé­ra­peute et co­pro­prié­taire des cli­niques Ac­tion Sport Phy­sio de Vau­dreuil-Do­rion et Sa­la­ber­ry-de-Val­ley­field.

Puisque les no­vices sont plu­tôt sé­den­taires, il est pri­mor­dial qu’ils com­mencent la course en dou­ceur. Ils doivent don­ner la chance à leur corps de se ren­for­cer afin de gé­rer l’im­pact qu’ils lui oc­ca­sionnent. S’ils ne res­pectent pas leurs li­mites, ils ac­croissent le risque de bles­sures.

So­phie-Lan, 30 ans, cou­reuse de­puis six ans, af­fiche un par­cours presque par­fait. Celle qui avait du mal à fran­chir le cap du 1 km sans s’ar­rê­ter n’a pas souf­fert dans son pro­ces­sus d’en­traî­ne­ment. Au­jourd’hui, elle compte à son ac­tif trois ma­ra­thons et un ul­tra-ma­ra­thon (50 km). Elle in­siste ce­pen­dant sur le fait qu’elle a com­men­cé par « faire le tour du bloc en mar­chant ». Puis, elle y est al­lée en cou­rant. Peu à peu, elle a vu son en­du­rance s’amé­lio­rer et sa mo­ti­va­tion grim­per en flèche.

Ré­cem­ment, au cours de son ul­tra­ma­ra­thon, So­phie-Lan s’est bles­sée au dos. « J’ai res­sen­ti une dou­leur dans le nerf scia­tique, une dou­leur très ai­guë, dif­fi­cile à sou­te­nir. C’est par­ti du bas du dos pour tra­ver­ser vers la jambe gauche jus­qu’au ge­nou. » La se­maine après la course, elle a re­pris l’en­traî­ne­ment, mais de fa­çon gra­duelle. Au­jourd’hui, cette zone de­meure sen­sible, mais elle ne l’em­pêche pas de cou­rir. Il s’agit de sa seule bles­sure oc­ca­sion­née par la course. « Si­non, je perds des ongles d’or­teil. Même avec de bonnes chaus­sures, dans une poin­ture un peu plus grande, les ongles fi­nissent par s’af­fai­blir à la longue. » Elle a per­du six ongles d’or­teil en trois ma­ra­thons.

La cou­reuse est la preuve qu’il est tou­jours pos­sible de se bles­ser en pra­ti­quant ce sport, même si l’on sillonne les rues de­puis plu­sieurs an­nées. Per­sonne n’est à l’abri d’une bles­sure.

Le conjoint de So­phie-Lan, Yo­han, 29 ans, n’a pas eu cette chance. Lui aus­si cou­reur de­puis six ans, il a mal­heu­reu­se­ment connu quelques com­pli­ca­tions. Dou­leur pa­tel­lo­fé­mo­rale (ge­nou du cou­reur), sai­gne­ments aux ma­me­lons, syn­drome de la ban­de­lette ilio-ti­biale, pro­na­tion, dou­leur des che­villes et syn­drome du muscle pi­ri­forme font par­tie des bles­sures que Yo­han a dû soi­gner tout au long de son par­cours de cou­reur.

Bles­sures cou­rantes

De nos jours, 80 % des cou­reurs se blessent une fois par an­née. Bien en­ten­du, les bles­sures va­rient se­lon le type de cou­reurs : dé­bu­tant, in­ter­mé­diaire ou avan­cé. Au dé­but, dou­leur des ge­noux, ten­di­nite du ge­nou, syn­drome fé­mo­ro-pa­tel­laire et fas­ciite plan­taire ( voir en­ca­dré) sont fré­quents. Chez les cou­reurs plus ex­pé­ri­men­tés, on ob­serve des cla­quages mus­cu­laires, des frac­tures de stress, des pé­ri­os­tites… Si le cou­reur aug­mente sa vitesse ou son am­pli­tude, il risque la lé­sion lom­baire.

Ce­pen­dant, il ne faut pas te­nir pour ac­quis que tous les jog­geurs se blessent. « Ce n’est pas parce que tu cours que tu vas te bles­ser et que cou­rir est mau­vais pour le corps, pré­vient Éric Bou­cher. La course est bé­né­fique pour le corps et ren­force chaque tis­su des membres in­fé­rieurs. Les os, les ten­dons et les car­ti­lages de­viennent plus épais, plus so­lides et ré­sistent de plus en plus au stress qu’on leur fait su­bir dans la jour­née. »

L’être hu­main étant plu­tôt sé­den­taire, il perd peu à peu de sa ca­pa­ci­té d’ab­sorp­tion de l’im­pact. Après avoir pas­sé toute la jour­née as­sis au bu­reau, les tra­vailleurs sortent pour cou­rir, ce qui en­gendre trop de stress mé­ca­nique pour leurs membres in­fé­rieurs. De plus, les gens res­pectent leur ca­pa­ci­té car­dio-vas­cu­laire, et non leurs jambes. Ain­si, ils dé­passent leurs li­mites et fi­nissent par se bles­ser. Que le cou­reur change de sur­face (du ta­pis rou­lant à la route), de sai­son, de chaus­sures ou d’in­ten­si­té, il doit lais­ser au corps le temps de s’adap­ter.

Les cou­reurs as­si­dus bé­né­fi­cient d’une meilleure struc­ture os­seuse, mus­cu­laire et ar­ti­cu­laire que le cou­reur du di­manche. Pour­quoi? Parce que toute la se­maine ce der­nier se désa­dapte. Le stress mé­ca­nique est absent, et lorsque le cou­reur oc­ca­sion­nel sort une fois par se­maine, il trau­ma­tise son corps, qui n’est pas prêt pour cet ef­fort. Le cou­reur oc­ca­sion­nel vit alors le phé­no­mène de dé­gé­né­ra­tion tis­su­laire plu­tôt que d’adap­ta­tion tis­su­laire.

PHOTOTHÈQUE

Éric Bou­cher au Iron­man de 2009.

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