« Un Qué­bec Smoo­thie »

L'Etoile - - C’EST MON OPINION - Nor­mand Bergeron, cu­ré de la paroisse Saint-Mi­chel

De­puis la com­mis­sion Bou­chardTay­lor, qui se vou­lait une en­tre­prise pour mieux vivre en­semble dans un Qué­bec plu­ra­liste, il me semble que nous as­sis­tons à un vé­ri­table dé­ra­page. La Charte des va­leurs qué­bé­coises pro­pose im­pli­ci­te­ment une dilution to­tale et un ni­vel­le­ment in­forme de toute spé­ci­fi­ci­té cultu­relle et re­li­gieuse.

Vers un ni­vel­le­ment idéo­lo­gique

Plu­sieurs po­li­ti­ciens, jour­na­listes et per­son­na­li­tés de la scène ar­tis­tique se font les porte-pa­role du bien-pen­ser col­lec­tif. Ils ou­blient sans doute que les di­verses réa­li­tés cultu­relles sont in­trin­sè­que­ment liées à des réa­li­tés re­li­gieuses. Nous ne pou­vons frag­men­ter, dans un dua­lisme pu­blic/pri­vé ou per­son­nel/col­lec­tif, ce qui consti­tue le tout d’une per­sonne. Le ma­laise que plu­sieurs éprouvent de­vant des com­por­te­ments ou des signes re­li­gieux fait res­sor­tir in­cons­ciem­ment le re­fou­lé iden­ti­taire de nos propres ra­cines cultu­relles et re­li­gieuses.

Un de­voir de mé­moire

Plu­sieurs cou­rants ex­ces­sifs en relation avec le phé­no­mène re­li­gieux — in­hé­rent à toute an­thro­po­lo­gie — ont ten­dance à ne voir que le sombre ta­bleau de notre pas­sé col­lec­tif. Quel manque de re­con­nais­sance en­vers nos an­cêtres qui ont tra­cé notre his­toire : sau­ve­garde de la langue et de la culture dans un dua­lisme de peuples au len­de­main de la vic­toire bri­tan­nique, ac­ces­sion pro­gres­sive à l’édu­ca­tion pour l’en­semble de la po­pu­la­tion, dé­ve­lop­pe­ment des sciences so­ciales, lutte pour le pro­lé­ta­riat et le dia­logue syn­di­cal, etc.!

Nous de­vons avoir la ca­pa­ci­té et l’hon­nê­te­té in­tel­lec­tuelle de faire preuve de ri­gueur de­vant l’his­toire et de nuan­cer les forces et les li­mites de celle-ci, sans ou­blier ses mal­heu­reux abus. Ne l’ou­blions pas, cette his­toire n’est pas celle des autres, c’est la nôtre. Sous le cou­vert d’une charte des va­leurs qué­bé­coises, nous abo­lis­sons toute dif­fé­rence pour de­ve­nir un Qué­bec neutre, « un Qué­bec Smoo­thie », vi­dé des com­po­santes es­sen­tielles à toute per­sonne.

L’idéo­lo­gie sous-ja­cente à cette po­li­tique est une laï­ci­sa­tion ra­di­cale, ex­ces­sive, sans res­pect d’une réelle di­ver­si­té mul­tieth­nique et d’un plu­ra­lisme re­li­gieux.

Une laï­ci­té éri­gée en re­li­gion d’État?

La com­mis­sion Bou­chard-Tay­lor vou­lait ou­vrir la voie d’un vivre-en­semble dans le res­pect des droits per­son­nels et col­lec­tifs et d’une cer­taine li­ber­té de conscience. Le but vi­sé était de per­mettre une meilleure co­hé­sion de toute la di­ver­si­té qui com­pose le Qué­bec d’au­jourd’hui. Mais il semble que le re­fou­lé iden­ti­taire du vain­cu de la Conquête conserve tou­jours en lui un sentiment de pe­ti­tesse, de sou­mis­sion, d’in­éga­li­té et de mal-être. Hé­las, nous au­rions cru notre gou­ver­ne­ment ac­tuel as­sez ma­ture pour dé­pas­ser cette sorte d’in­con­fort exis­ten­tiel. En fait, nous pou­vons nous de­man­der s’il n’y a pas, dans cette pro­po­si­tion de loi, un dé­sir de s’au­to­pro­cla­mer na­tion dis­tincte par une telle laï­ci­sa­tion. Une cer­taine sou­ve­rai­ne­té dé­gui­sée par cette loi.

Je est un autre…

Qui ose­ra se le­ver et prendre pa­role afin de sau­ve­gar­der au coeur de son iden­ti­té hu­maine une di­men­sion es­sen­tielle à toutes les com­po­santes qui fa­çonnent sa per­son­na­li­té.

J’es­père que nous pour­rons lé­guer à nos gé­né­ra­tions ac­tuelles et fu­tures un pré­sent qui ne se­ra pas une brèche, un trou noir, un es­pace béant, un re­fus glo­bal.

À l’usage de la mé­ta­phore, j’ose es­pé­rer un Qué­bec plu­ra­liste ca­pable d’ac­cueillir la di­ver­si­té à ce­lui d’un Qué­bec « Smoo­thie » de­ve­nu in­forme, dé­cul­tu­ré, asep­ti­sé de tout signe plu­riel. Ce que nous voyons chez l’autre est sou­vent le mi­roir de la non-re­con­nais­sance de notre propre iden­ti­té, au risque d’ef­fa­cer notre propre es­pace cultu­rel, his­to­rique et re­li­gieux.

Le lo­go d’une plaque d’im­ma­tri­cu­la­tion pure et simple?

Le « Je me sou­viens » ne de­vrait plus être une de­vise qué­bé­coise, car notre mé­moire col­lec­tive fait dé­faut en ne sou­le­vant, avec amer­tume et mo­ro­si­té, que les do­léances d’un pas­sé. Toutes les ré­cri­mi­na­tions en­vers la ri­gi­di­té des ins­ti­tu­tions so­ciales, po­li­tiques, éco­no­miques et re­li­gieuses d’au­tre­fois semblent por­ter un seul bouc émis­saire : l’Église.

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