La voix ci­toyenne a-t-elle été en­ten­due?

Re­tom­bées de la com­mis­sion par­le­men­taire

L'Etoile - - LA UNE - STÉ­PHA­NIE LACROIX

Après avoir émis des ré­serves quant à la ca­pa­ci­té des ci­toyens à être en­ten­dus en com­mis­sion par­le­men­taire, des ac­teurs en­ga­gés dans le dos­sier se dé­so­lent de consta­ter que leurs craintes se sont concrétisées.

la mi-no­vembre, le gou­ver­ne­ment pro­vin­cial an­non­çait la te­nue d’une com­mis­sion par­le­men­taire sur le pro­jet de la so­cié­té En­bridge. Le fait que le gou­ver­ne­ment ait op­té pour ce pro­ces­sus au dé­tri­ment de séances pu­bliques du BAPE avait alors sou­le­vé l’ire des mi­lieux en­vi­ron­ne­men­taux et ci­toyens.

En ef­fet, leurs re­pré­sen­tants en­tre­voyaient dé­jà les ef­fets per­vers de cette dé­ci­sion : la voix ci­toyenne se­rait alors igno­rée, et des gens qui suivent le dos­sier de près et qui connaissent la réa­li­té du ter­rain ne se­raient pas en­ten­dus.

Sur in­vi­ta­tion seule­ment

À la suite de la clô­ture de la com­mis­sion par­le­men­taire le 5 dé­cembre, ces ac­teurs tracent un bi­lan peu re­lui­sant de l’en­semble du pro­ces­sus.

Pa­tri­cia Do­min­gos, ré­si­dente de Sain­teJus­tine-de-New­ton et membre ac­tive des Ci­toyens au Cou­rant et de la Coa­li­tion Vi­gi­lance Oléo­ducs (CoVO), avait dès le dé­part es­ti­mé dé­plo­rable l’ab­sence de groupes ci­toyens sur la liste des in­ter­ve­nants in­vi­tés.

« La CoVO, qui re­groupe plu­sieurs groupes ci­toyens dans les lo­ca­li­tés tou­chées par le pro­jet, n’était pas sur la liste. Nous étions cho­qués de voir que des groupes et mu­ni­ci­pa­li­tés qui avaient été en­ten­dus aux au­diences de l’Office na­tio­nal de l’éner­gie étaient dé­sor­mais lais­sés de cô­té », ex­plique-t-elle.

Après avoir or­ga­ni­sé une con­fé­rence de presse dé­non­çant le manque de re­pré­sen­ta­ti­vi­té de la voix ci­toyenne dans le cadre de la com­mis­sion par­le­men­taire, les membres de la CoVO ont re­çu une in­vi­ta­tion à y par­ti­ci­per, à 24 heures d’avis.

« Il faut com­prendre que, pour des ci­toyens en­ga­gés dans un tel dos­sier, il est dif­fi­cile de se pré­pa­rer si ra­pi­de­ment. Nous ne sommes pas des pro­fes­sion­nels. Nous sommes des ci­toyens, pères et mères de fa­mille, avec un em­ploi à temps plein. Ce court dé­lai est dif­fi­cile à res­pec­ter », a sou­le­vé Pa­tri­cia Do­min­gos.

D’ailleurs, Ste­ven Guil­beault, de l’or­ga­nisme Équi­terre, sou­le­vait le même pro­blème dans un billet pu­blié cette semaine. « Je dois avouer avoir été dé­çu par la fa­çon dont le gou­ver­ne­ment du Qué­bec a dé­ci­dé de pro­cé­der à l’étude de ce pro­jet. Te­nir une com­mis­sion par­le­men­taire, soit, mais ne lais­ser aux in­ter­ve­nants que deux se­maines pour se pré­pa­rer? Si vous êtes une or­ga­ni­sa­tion qui suit ce dos­sier de très près, passe en­core; mais si vous êtes un ci­toyen ou un groupe de bé­né­voles, ce n’est pas évident », a-t-il écrit.

« Pour­tant, dans le cadre des au­diences de l’Office na­tio­nal de l’éner­gie, nous avons été mieux en­ca­drés. On nous a ex­pli­qué clai­re­ment les pa­ra­mètres de par­ti­ci­pa­tion, et nous avions été in­vi­tés. Le pro­ces­sus était plus ouvert et par­ti­ci­pa­tif. C’est aber­rant, de voir qu’il en a été tout au­tre­ment pour la com­mis­sion », de ren­ché­rir Pa­tri­cia Do­min­gos.

Du­rant son al­lo­cu­tion, le re­pré­sen­tant de la CoVO, Oli­vier Huard, a, entre autres, sou­le­vé le pro­blème d’ac­cès au pro­ces­sus dé­ci­sion­nel pour les groupes ci­toyens. À titre de ré­ponse, le mi­nistre Scott MacKay lui a re­pro­ché son manque de com­pré­hen­sion des pro­cé­dés par­le­men­taires.

Au-de­là des in­té­rêts par­ti­sans

Lors de son al­lo­cu­tion li­mi­tée à 10 mi­nutes, le re­pré­sen­tant de la CoVO a aus­si été ques­tion­né sur ses al­lé­geances po­li­tiques.

Un triste bi­lan

« Non seule­ment le pro­ces­sus de par­ti­ci­pa­tion a été dif­fi­cile, mais lors de l’in­ter­ven­tion d’Oli­vier Huard, cer­tains mi­nistres ont ten­té de le dis­cré­di­ter en sou­le­vant ses liens avec le par­ti Qué­bec so­li­daire. C’est cho­quant de voir ça. C’était à la li­mite du mé­pris. On a vou­lu lui nuire en in­sis­tant sur ses al­lé­geances po­li­tiques », in­dique Pa­tri­cia Do­min­gos.

En ef­fet, lors de son al­lo­cu­tion, le re­pré­sen­tant de la CoVO a été ques­tion­né avec in­sis­tance par le mi­nistre Luc Tru­del sur ses al­lé­geances po­li­tiques. Ce der­nier l’a no­tam­ment ac­cu­sé de mal­hon­nê­te­té à cet ef­fet. Le mi­nistre a en­suite mis fin à son in­ter­ven­tion, ne lui po­sant au­cune autre ques­tion sur les po­si­tions du groupe ci­toyen qu’il re­pré­sente.

Cet achar­ne­ment du mi­nistre Luc Tru­del pro­voque l’in­com­pré­hen­sion de Pa­tri­cia Do­min­gos : « Quand les membres de la CoVO se mo­bi­lisent, c’est à titre de ci­toyens pré­oc­cu­pés par des en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux, point fi­nal. Les al­lé­geances po­li­tiques n’ont rien à y voir. »

Bref, la com­mis­sion par­le­men­taire sus­cite en­core plus de ques­tion­ne­ments et d’in­quié­tudes dans les mi­lieux ci­toyens et en­vi­ron­ne­men­taux. « Nous avons l’im­pres­sion que les dés étaient pi­pés d’avance, que la com­mis­sion n’au­ra été qu’une grande mise en scène », dé­clare la Jus­ti­noise. Et d’ajou­ter : « Les 18 re­com­man­da­tions is­sues de la com­mis­sion de­meurent as­sez vagues et vides de sens pour l’ins­tant. Par exemple, pour le plan de ga­ran­tie fi­nan­cière, on n’a pas de chiffres ni de pa­ra­mètres sur com­ment cet ar­gent se­ra gé­ré. Il va fal­loir se ques­tion­ner, re­tra­vailler ces re­com­man­da­tions et de­man­der des pré­ci­sions. »

Dans son billet, Ste­ven Guil­beault de­meure lui aus­si peu op­ti­miste quant au pou­voir réel des re­com­man­da­tions de chan­ger les choses : « En­bridge, qui s’at­ten­dait pro­ba­ble­ment à un feu vert in­con­di­tion­nel, à la lu­mière du « pré­ju­gé fa­vo­rable » ex­pri­mé par plu­sieurs mi­nistres du gou­ver­ne­ment Ma­rois, a d’ailleurs re­fu­sé de dire si elle res­pec­te­ra ces condi­tions, vu que ce pi­pe­line est sous com­pé­tence fé­dé­rale. Bra­vo, ça pro­met! » écrit-il.

Pour ces ci­toyens en­ga­gés, la fin de la com­mis­sion est loin d’être la fin des ac­tions de mo­bi­li­sa­tion. « Une grande marche est pré­vue en jan­vier. Les ac­tions ne s’ar­rê­te­ront ja­mais, car nos in­quié­tudes sont tou­jours là », conclut Pa­tri­cia Do­min­gos.

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