Comment on peut en ve­nir là? Comment?

L'Etoile - - ACTUALITÉ -

J’ai dé­jà été à la chasse. —ÉDITORIAL

Cinq ou six fois au to­tal je di­rais.

Je ne suis ja­mais tom­bé face à face avec un gros gi­bier. J’ai dé­jà pré­le­vé deux lièvres. Que j’ai dé­gus­té d’ailleurs. Pas de gas­pille. Pas de chasse juste pour en­le­ver la vie.

Et si un jour j’y re­tourne et que je croise un che­vreuil, un ori­gnal, un ours, je me de­mande en­core au­jourd’hui si j’au­rai le cou­rage de ti­rer.

Il faut avoir du cran. Mais, ça reste un ani­mal. Pour le­quel j’au­rai préa­la­ble­ment ob­te­nu un per­mis et que je pré­pa­re­rai sur mon bar­be­cue.

Mais si un jour on me dit que je dois en­trer dans une mos­quée, dans un bar gai, dans un jour­nal, aus­si sa­ti­rique soi­til, dans une école, dans un aé­ro­port, un ci­né­ma, une église, et que je dois ti­rer sur un être hu­main. C’est non. Ce de­vrait être non, pour tout le monde, tout le temps.

Comment on peut en ve­nir à se dire qu’on sort de chez soi un di­manche soir, ar­mé, et dé­ci­dé au point d’en ve­nir à ti­rer dans le dos d’êtres hu­mains?

Des pères de fa­mille, des gens bons, fiers, droits. Comment?

Di­manche soir, mo­ment de re­cueille­ment, à la Mos­quée, ou dans la ré­si­dence fa­mi­liale. On re­laxe le di­manche soir. On écoute le Ban­quier avec les pe­tits ani­maux, on re­garde Dé­cou­verte pour se cou­cher beau­coup moins niai­seux. On écoute le foot­ball, on jase, on pré­pare sa se­maine. Mais on ne tue pas des hu­mains le di­manche soir. On ne tue pas des hu­mains. Ja­mais.

TRISTE ET INCOMPRÉHENSIBLE On peut être in­ti­mi­dé et s’en sor­tir. On peut se ra­di­ca­li­ser et croire en ce que l’on veut croire. On peut en­cou­ra­ger un can­di­dat à la pré­si­dence plus qu’une autre. On peut ai­mer un boxeur et mi­ser sur lui.

Mais on au­ra ja­mais rai­son de faire du mal à au­trui.

À moins de craindre pour sa propre sé­cu­ri­té. À moins de vou­loir se dé­fendre. Ou dé­fendre sa fa­mille. Pro­té­ger ses en­fants. Si­non, pour­quoi? Comment on dé­cide de ti­rer froi­de­ment dans le dos d’un père de fa­mille alors qu’il prie pour le bien des siens? Comment on se rend dans une église d’Afro-Amé­ri­cains et que l’on tire à qui mieux mieux?

Comment on ré­cu­père ses ba­gages dans un aé­ro­port et qu’on tire au ha­sard sur des voya­geurs, des pa­rents? Comment on rentre dans une école pri­maire et qu’on éli­mine des en­fants de six ans?

Comment on rentre dans une uni­ver­si­té, un col­lège et qu’on tue des femmes parce qu’elles sont des femmes? Comment on rentre dans un bar et qu’on tue un homme parce qu’il en aime un autre? Ou dans une salle de spec­tacle et qu’on tru­cide des spec­ta­teurs ve­nus se dé­tendre le temps d’un soir? Pas des lièvres, par un ca­ri­bou. Un hu­main. Il faut être une mé­chante ra­clure de bi­det. Un fou à lier.

MO­MENT DE GLOIRE

Vous se­rez cho­qués, ou non, de mon éditorial. Des mots em­ployés. De la ma­nière dont je dé­cri­rai ces tueurs san­gui­naires. Mais ja­mais je ne don­ne­rai leur nom. Ja­mais je ne leur ac­cor­de­rai une once de pi­tié. Ou de doute, ou de sen­ti­ment mi­ti­gé.

Des ta­tas, des dé­mons. C’est ce qu’ils sont. Pas de pho­to, pas leur nom dans le jour­nal, à la té­lé, à la ra­dio.

Ils en tirent leur mo­ment de gloire. C’est pro­ba­ble­ment ce qu’ils re­cherchent d’ailleurs. Ils ont été in­ti­mi­dés, frus­trés, mis dans le coin.

Et cette fois, ils brillent. Dans la pé­nombre qu’ils jettent sur ce monde.

Et ils sont contents.

Mais aus­si in­ti­mi­dés soient-ils, ils peuvent en par­ler. S’en sor­tir. Dis­cu­ter, joindre des gens. Il y a de l’aide, on cause sou­vent pour cette cause.

On peut leur tendre la main.

Mais eux pré­fèrent tendre le poing. Ar­mé. Et ils tirent. Ils font feu sur des gens qui ne les au­raient pro­ba­ble­ment ja­mais in­ti­mi­dés eux-mêmes.

Des hu­mains in­no­cents, des pères et des mères de fa­mille. Des gens bons, fiers et droits.

Ils le font parce qu’ils sont faibles.

Ils le font parce qu’ils sont sales.

Ils le font pour se sen­tir beaux et forts. Mais ils ne le sont pas et ils ne le se­ront ja­mais. Ils sont des couards, des in­ca­pables et des in­no­cents. Mais cette fois, ils sont in­no­cents, mais pas dans le sens de non-cou­pable.

Ce se­rait tel­le­ment fa­cile de faire au­tre­ment et de de­man­der de l’aide. De tendre la main.

L’hu­main. Ja­mais je ne le com­pren­drai. Mais, ja­mais je ne le tue­rai.

YANICK MICHAUD

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