Les yeux de braise et les yeux fer­més

L'Etoile - - ACTUALITÉ -

Il y a cette jeune fille —ÉDI­TO­RIAL aux yeux grands ou­verts pen­dant la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture des Jeux du Qué­bec ven­dre­di der­nier.

Elle re­garde par­tout. Pour tout ab­sor­ber. Tout voir et s’en rap­pe­ler. Elle semble ai­mer ça, parce qu’elle sou­rit. Elle vit un mo­ment in­tense, un mo­ment d’émo­tions. Elle est bien. Dans sa zone comme on dit.

Et moi je la re­garde et je suis content pour elle. C’est pour ça les Jeux du Qué­bec. C’est pour elle.

Il y a cette autre jeune fille qui sort de l’in­fir­me­rie à l’Aré­na de Saint-Bru­no, à quelques mi­nutes d’Al­ma.

Elle a les yeux rou­gis, bouf­fis. Elle a pleu­ré. Beau­coup, il me semble.

Son père des­cend des es­trades pour ve­nir la conso­ler.

Elle n’a joué que quelques mi­nutes de son match de ho­ckey fé­mi­nin. Et elle s’est abî­mé le bras. Une bles­sure au haut du corps. Mais son re­tour n’est pas pré­vu pour les pro­chaines heures. Ni même les pro­chains jours. Elle se­ra loin de Saint-Bru­no quand son bras se­ra gué­ri. Et les Jeux du Qué­bec, ses jeux qu’elle a tant at­ten­dus se­ront ter­mi­nés. Cette jeune fille pleure. Et j’ai chaud aux yeux. Je suis triste. Idem pour ce gar­çon en taek­won­do qui veut per­sua­der l’in­fir­mière, son en­traî­neur et même ses pa­rents que sa jambe va bien. Il frappe dans un sac et dit que tout est par­fait. Mais son vi­sage per­suade tous ceux qui le re­gardent, du contraire. Il souffre. Sa mère, je l’ob­serve, lui dit qu’il a un exa­men pour sa cein­ture noire bien­tôt. Qu’il ne peut hy­po­thé­quer le reste, juste pour pour­suivre son tour­noi. Même si à cet ins­tant, c’est ce qu’il dé­sire le plus. Por­ter les cou­leurs de sa ré­gion et s’amuser. Faire le sport qu’il aime de­vant une foule im­po­sante ve­nue l’en­cou­ra­ger. Et dans ce gym­nase d’une école d’Al­ma, j’ai aus­si mal que ce ga­min. Puis il y a cette jeune gym­naste. Comme celle à cô­té d’elle, et l’autre, et la sui­vante. Elles sont toutes sou­riantes. Gagne ou perd, elles sou­rient. Mais quand elles gagnent, le sou­rire gagne en ex­pan­sion. Et elle veut bien ré­pondre au jour­na­liste de­vant elle. Mais ses mots sont fi­gés. Elle est agile à la barre, au sol, sur la poutre, mais pas de­vant un car­net de notes et un sty­lo.

On lui sug­gère une ré­ponse. Oui, par­fois non, mais tou­jours le sou­rire. Et moi je sou­ris aus­si. Bra­vo ma grande. Toi aus­si, et l’autre et ta voi­sine là-bas. Vous avez bien fait ça.

ET CET ÉTAT LA­MEN­TABLE

Et il y a cet en­traî­neur. Le re­gard éteint. Le gars adore sa dis­ci­pline. Il a don­né des milliers d’heures de bé­né­vo­lat dans sa vie. Il a en­traî­né de belles, et grandes, et bonnes ath­lètes. Mais cette se­maine, aux Jeux, à Al­ma, dans le gym­nase, à l’hé­ber­ge­ment, dans l’au­to­bus qui trans­porte les ath­lètes, ses ath­lètes, il a le re­gard éteint. Même à la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture. Son re­gard. Éteint.

Le gars est bla­sé. Il n’a plus le goût de vivre cette ef­fer­ves­cence. D’en­du­rer la ri­tour­nelle des Jeux. De voir ces dra­peaux vi­re­vol­ter ici et là pour en­cou­ra­ger les ath­lètes, qui elles, sont tou­jours sou­riantes.

Le po­dium rem­pli de ses pro­té­gées, il est à l’autre bout. On ne le voit plus. C’est triste et mon re­gard l’est.

Alors je re­lève la tête et je vois cette mas­cotte qui aborde un en­fant. Un jeune spec­ta­teur, ou un ath­lète, ou son frère. Et là, re­viennent les sou­rires, les yeux pé­tillants et je me per­suade à nou­veau que c’est ça les Jeux. Des en­fants qui s’amusent, qui rient, qui ont du plai­sir. Beau­coup de plai­sir. Et moi j’ai du plai­sir.

— YA­NICK MI­CHAUD

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