Se don­ner le moyen de confron­ter le deuil

L'Hebdo Journal - - ACTUALITÉS - MA­RIE-EVE VEILLETTE ma­rie-eve.veillette@tc.tc

DEUIL. Su­jet dé­li­cat, sou­vent abor­dé avec des pin­cettes par peur de bles­ser, le deuil de­meure un grand ta­bou en­core au­jourd’hui. Si tout le monde y est confron­té un jour ou l’autre, peu sont à l’aise d’en par­ler… et d’en en­tendre par­ler.

Qu’il soit en lien avec la perte d’un être cher, d’un em­ploi, d’au­to­no­mie ou autre, le deuil af­fecte, et peut même lais­ser des traces. Parlez-en, par exemple, à Ka­rine Le­clerc, qui a per­du une bonne dou­zaine de proches, dont ses pa­rents, avant l’âge de 25 ans.

TA­BOU

- Vé­ro­nique Pi­nard

«Mon père bio­lo­gique est dé­cé­dé quand j’avais en­vi­ron un an et de­mi. Mon père adop­tif a sui­vi quand j’avais 8 ans. Dix ans plus tard, c’était au tour de ma mère, sans comp­ter tous les autres dé­cès sur­ve­nus [entre-temps et après]… », ra­conte-t-elle.

De­ve­nue or­phe­line à l’aube d’être une adulte, la Tri­flu­vienne, au­jourd’hui âgée de 41 ans, a vé­cu une pé­riode de tem­pête. « Ma per­son­na­li­té a lit­té­ra­le­ment chan­gé. J’avais peur de tout. Je me suis ren­fer­mée sur moi-même car je vou­lais me pro­té­ger. Au­tour de moi, j’en­voyais le mes­sage que je n’avais be­soin de per­sonne, même si c’était com­plè­te­ment faux. »

Il lui a fal­lu quatre bonnes an­nées après la mort de sa mère pour se sor­tir du tour­ment, ne se re­con­nais­sant tout sim­ple­ment plus. Pour faire le point sur ce qu’elle était de­ve­nue et ten­ter de com­prendre ce qui avait pro­vo­qué ce chan­ge­ment, elle a consul­té des spé­cia­listes et s’est in­té­res­sée aux re­la­tions d’aide. «Ça m’a per­mis de faire la paix avec moi-même », sou­ligne-t-elle.

De leur cô­té, Vé­ro­nique Pi­nard et Au­drey Sen­ne­ville ont cha­cune per­du leur père au cours des der­nières an­nées. « Un deuil, c’est long. Et ça prend beau­coup de place, ex­prime Vé­ro­nique. J’ai trou­vé ça dif­fi­cile quand mon père est par­ti, il y a sept ans, et ma mère a eu en­core plus de peine, je crois. Ça m’a beau­coup af­fec­tée de la voir souf­frir au­tant. »

«Un deuil, ce n’est ja­mais ter­mi­né, croit Au­drey. On ap­prend à vivre avec, car di­vers évé­ne­ments de la vie nous rap­pellent constam­ment l’ab­sence de l’être per­du. »

Les trois femmes font le même constat: le deuil, c’est ta­bou. Les émo­tions et la mort aus­si, ajoute Ka­rine. Elles s’en­tendent aus­si sur le fait qu’il manque cruel­le­ment de res­sources pour les per­sonnes en­deuillées. Et c’est dé­so­lant, car les oc­ca­sions d’en par­ler s’es­tompent aus­si au fil du temps. « Au dé­but, les gens sont at­ten­tion­nés et à l’écoute. Mais après quelque temps, ils passent à autre chose. La vie conti­nue », sou­lève Vé­ro­nique.

CA­FÉS MOR­TELS

Pour­tant, par­ler de son deuil fait tou­jours du bien, même des an­nées plus tard. Afin d’of­frir l’op­por­tu­ni­té aux gens de s’ex­pri­mer et de vivre leurs émo­tions sans re­te­nue, Ka­rine Le­clerc a dé­ci­dé d’or­ga­ni­ser des ren­contres entre per­sonnes en­deuillées, qu’elle ap­pelle « Ca­fés mor­tels ».

Une fois par deux mois, de­puis juin der­nier, les per­sonnes qui en res­sentent le be­soin se re­trouvent au Ca­fé Ma­ca­ron, voi­sin du St-Hu­bert de la rue des Forges, pour échan­ger. Ils y trouvent les oreilles at­ten­tives et com­pré­hen­sives qui font tant de bien.

«Les ren­contres sont ou­vertes à tout le monde. Les gens y viennent pour échan­ger sur la mort et ce qui lui est re­liée et pour ren­con­trer d’autres per­sonnes pour qui par­ler de la mort et du deuil n’est pas ta­bou », men­tionne Ka­rine.

Chaque ren­contre est unique. Au­cun su­jet n’est fixé à l’avance. « On vit le mo­ment pré­sent avec les par­ti­ci­pants, tout sim­ple­ment. Il est bon de pré­ci­ser qu’un ca­fé mor­tel, c’est un es­pace de par­tage, et non une thé­ra­pie de groupe», nuance-t-elle.

« Les gens sont là pour ra­con­ter, pour s’ex­pri­mer et pleu­rer, ajoute Vé­ro­nique Pi­nard. Tout ça sans ja­mais avoir le sen­ti­ment d’être ju­gé. Ça fait du bien. »

«C’est un en­droit où on donne et où on re­çoit beau­coup à la fois, ren­ché­rit Au­drey. Cha­cun est libre de par­ler ou pas. Les gens écoutent et sur­tout, com­prennent. On peut s’ou­vrir et être vul­né­rable sans gêne. »

« Les his­toires qu’on en­tend sèment l’es­poir et per­mettent de voir la vie au­tre­ment. C’est beau de voir qu’une per­sonne est ren­due à s’ou­vrir et à al­ler cher­cher de l’aide pour faire ce fa­meux pas vers la ré­si­lience », conclut Ka­rine.

(Pho­to TC Me­dia – Ma­rie-Eve Veillette)

Ka­rine Le­clerc.

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