« J’ai de­man­dé au Sei­gneur de chan­ter jus­qu’à ma mort pour Haïti »

À 88 ANS, LE PA­TRIARCHE JOE TROUILLOT SE CONSACRE EN­TIÈ­RE­MENT À SOI­GNER LES PLAIES DE SON PAYS MEUR­TRI

L'Informateur - - ACTUALITÉS -

Le 8 jan­vier pro­chain, on re­ce­vra à l’émis­sion Belle et bum, le pa­triarche de la chan­son haï­tienne, Joe Trouillot, qui, à 88 ans, n’a rien per­du de son ex­tra­or­di­naire ta­lent.

Pa­triarche, il l’est de­puis long­temps. Mais M. Trouillot l’est of­fi­ciel­le­ment de­ve­nu au mois d’août der­nier, lorsque, in­vi­té par la mi­nistre haï­tienne de la Culture, Marie-Lau­rence Jo­ce­lyn Las­sègue, on l’a nom­mé re­pré­sen­tant de la culture haï­tienne à l’ex­té­rieur du pays.

Une vi­site bou­le­ver­sante, ad­met M. Trouillot, qui n’avait pas re­vu sa chère pa­trie de­puis le trem­ble­ment de terre du 12 jan­vier der­nier.

« J’ai pleu­ré comme un en­fant quand j’ai vu le Pa­lais na­tio­nal, la ca­thé­drale [Notre-Dame de Port-au-Prince], les mai­sons qui ont en­glou­ti et en­ter­ré les morts sans ju­ge­ment », confie-t-il.

Comme pour faire un pied de nez au des­tin, un or­chestre l’at­ten­dait sur le tar­mac, jouant pour l’oc­ca­sion les airs « du bon vieux temps du ca­si­no », res­sus­ci­tant pour un mo­ment l’es­prit des an­nées 1950.

D’ailleurs, par­mi la dé­lé­ga­tion, M. Trouillot re­trou­vait Raoul Guillaume et Herby Wid­maier, lé­gendes vi­vantes de la mu­sique haï­tienne, ve­nus ac­cueillir leur an­cien col­la­bo­ra­teur du temps de l’or­chestre d’Is­sa Saieh et des ca­ba­rets de Por­tau-Prince.

A-t-il en­vi­sa­gé de res­ter au pays ? « On a vou­lu me gar­der, ad­met-il. Mais je ne vou­lais pas me mê­ler de la po­li­tique. Je pré­vois tou­te­fois faire une tour­née dans les pro­vinces » . M. Trouillot au­ra-t-il an­ti­ci­pé la crise po­li­tique qui se­coue ac­tuel­le­ment le pays ? Une chose est sûre : le contexte ne se prê­tait pas à un re­tour.

De­puis, dans un es­prit « pa­trio­tique », M. Trouillot s’est lan­cé bé­né­vo­le­ment dans l’or­ga­ni­sa­tion de col­lectes de fonds, un tra­vail érein­tant pour son âge, et qu’il ac­com­plit par­fois, confie son fils Frantz An­dré, « au risque de sa san­té ».

« J’ai de­man­dé au Sei­gneur de chan­ter jus­qu’à ma mort pour Haïti, dit M. Trouillot, la voix émue. De mou­rir sur un mi­cro. »

Par-de­là les luttes par­ti­sanes – qu’il a tou­jours évi­tées –, le pays « a be­soin de thé­ra­pie », est-il d’avis. C’est que, se­lon ce­lui qui la cé­lèbre de­puis 65 ans, la perle des An­tilles tra­verse ses mo­ments les plus dif­fi­ciles, elle qui fut sai­gnée tour à tour par l’in­cu­rie des hommes et les fléaux de la na­ture – dont le der­nier en date, le cho­lé­ra, fait des vic­times « qu’on ar­rive même pas à comp­ter ».

« Le monde en­tier prend le pays en souf­france, ajoute-t-il. Quel que soit le pays, on en parle. Le mot “Haïti” est de­ve­nu po­pu­laire pour ses pro­blèmes. Et même si on in­jecte des mil­liards de dol­lars, je sou­haite que le bon Dieu re­prenne en main la perle des An­tilles, pour la re­tour­ner. Je se­rai là pour cou­per le ru­ban de cette perle avec des pleurs. »

LA MAIN À LA PÂTE

Lors de son sé­jour en Haïti, M. Trouillot a iden­ti­fié un cer­tain nombre d’or­ga­ni­sa­tions non­gou­ver­ne­men­tales (ONG) qui lui ont ins­pi­ré confiance. Par­mi celles-ci se trou­vait la fon­da­tion de Ma­ryse Pépin, une Qué­bé­coise qui oeuvre dans le sec­teur de Mon­trouis, dans le dé­par­te­ment de l’Ouest. Celle-ci a dé­ci­dé de fon­der ré­cem­ment un or­phe­li­nat et un centre d’hé­ber­ge­ment pour femmes ré­fu­giées. C’est sur elle que M. Trouillot et son fils, Frantz An­dré, ont dé­ci­dé de je­ter leur dé­vo­lu. « Les gens du Québec ont ten­du la main », se ré­jouit M. Trouillot. Léo Le­may, du ma­ga­sin Lions, à Ri­vière-des-Prai­ries, or­ga­nise d’ailleurs avec le père et le fils une col­lecte de fonds pour Haïti, le 8 jan­vier pro­chain. Le pa­triarche se­ra lui-même de la par­tie pour une vente-si­gna­ture de livres et de disques. « Toutes les ventes iront à la cause », men­tionne-t-il. Quant au ma­ga­sin lui-même, le pro­prié­taire, Ch­ris­tian Ga­gnon, ver­se­ra 1 % de toutes ses ventes à la fon­da­tion de Mme Pépin, dans le cadre de la cam­pagne « Meu­blons nos coeurs pour Haïti ». M. Ga­gnon s’est d’ailleurs en­ga­gé à re­mettre un mi­ni­mum de 2000 $ dès le 9 jan­vier. Le ma­ga­sin in­vite éga­le­ment ci­toyens et com­mer­çants à ve­nir y dé­po­ser leurs vieilles mon­tures et paires de lu­nettes, qui se­ront ache­mi­nées en Haïti où elles ser­vi­ront à d’autres. En outre, M. Trouillot a ré­cem­ment en­re­gis­tré, avec le pia­niste et ami Claude Ma­the­lier une chan­son sur le séisme. À cette oc­ca­sion, ils étaient ac­com­pa­gnés de la vio­lo­niste So­nia Her­nan­dez. « Dans la mu­sique [de cette pièce], le vio­lon pleure, le pia­no s’ins­pire du trem­ble­ment de terre ». Le disque s’ac­com­pagne de photos du séisme, et se­ra mis en vente le 29 jan­vier pro­chain, à l’oc­ca­sion d’un ga­la d’ar­tistes pour amas­ser des fonds, au com­plexe Ch­ris­ti­na. « Avec moi, Haïti ne tom­be­ra pas dans l’ou­bli » , as­sure le fils Frantz An­dré. On peut se pro­cu­rer des billets pour le ga­la du 29 jan­vier en com­po­sant le 514 660-5965 ou le

514 8520-1221, en en­core au­près de la ga­le­rie Car­ré d’art, au 5357, boul. Hen­ri-Bou­ras­sa Est.

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