Gangs de rue : le règne du « tout, tout de suite »

Même les cou­leurs sont en voie d’être ba­layées

L'Informateur - - ACTUALITÉS - An­toine Dion-Or­te­ga an­toine.dio­nor­te­ga@trans­con­ti­nen­tal.ca

Mor­cel­le­ment, im­pa­tience, avi­di­té. C’est ain­si que se ca­rac­té­risent, dé­sor­mais, les gangs de rue. Il n’est plus ques­tion d’al­lé­geance, en­core moins de dis­ci­pline. Se­lon Charles Mailloux, di­rec­teur des opé­ra­tions du Ser­vice des en­quêtes spé­cia­li­sées au Ser­vice de po­lice de la Ville de Montréal (SPVM), l’ap­pât du gain au­ra fi­na­le­ment eu rai­son de toute forme de struc­ture ca­pable de s’ins­tal­ler dans la du­rée. Bref, c’est le règne de l’éphémère.

« Comme tous nos jeunes au­jourd’hui, ils veulent tout avoir tout de suite, constate M. Mailloux. Pour eux, ils n’ont pas d’af­faire à res­ter au bas de la chaîne puis vendre de la drogue au quart. Ils veulent avoir tout de suite la Ca­dillac et les pi­tounes, comme dans les vi­déos. »

Cette im­pa­tience, bien évi­dem­ment, sape la hié­ra­chie même du gang, où cha­cun à sa place dé­ter­mi­née et où les éche­lons se gra­vissent un à un.

« Ça crée des chi­canes dans les groupes, pour­suit M. Mailloux. Les plus vieux ont de la mi­sère à re­te­nir les plus jeunes, ce qui fait que ça se mor­celle. [Les jeunes] vont se faire des sous-groupes, ils vont se don­ner un nom qui est sou­vent éphémère parce qu’ils vont être là pen­dant six mois, un an, puis aus­si­tôt qu’il y en a un ou deux qui se font ar­rê­ter, ce groupe-là dis­pa­raît. »

Ces « gangs émer­gents », s’ils s’ap­pro­prient bien un ter­ri­toire et se donnent un nom, sont li­mi­tés dans leur ex­pan­sion par leur manque d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. Aus­si cherchent-ils bien vite, par leurs « ex­ploits » cri­mi­nels, à se faire re­mar­quer des gangs ma­jeurs. Au­près de ces jeunes am­bi­tieux, rê­vant de pou­voir et d’ar­gent, le re­cru­te­ment est évi­dem­ment bien fa­cile pour les cri­mi­nels de car­rière.

« [Les gangs ma­jeurs] vendent beau­coup de rêves, ex­plique l’ins­pec­teur. Tu ar­rives comme ça, avec ton gros 4X4, puis tu dis : “Moi aus­si j’ai com­men­cé comme toi”. Le pe­tit gars, il va vendre! Les vi­déos de rap, c’est ça qu’ils vendent, eux aus­si, aux jeunes. Toutes les pi­tounes, le bling bling, … [Les jeunes] voient un po­ten­tiel de de­ve­nir riches et cé­lèbres, comme nous quand on jouait au hockey puis qu’on vou­lait jouer dans la ligue nationale. »

Mais voi­là : ces jeunes im­pa­tients, ob­sé­dés par l’ar­gent ra­pide, gon­flés à bloc par le gang­sta rap, tiennent peu en place. La dis­ci­pline, dans les rangs, de­vient im­pos­sible. Et les al­lé­geances, au­tre­fois si va­lo­ri­sées, de­viennent ca­duques, em­por­tées par l’ap­pât du gain. Tout comme les fa­meuses cou­leurs, d’ailleurs.

« Il y a eu beau­coup de mor­cel­le­ment, note M. Mailloux. Ce qu’on s’aper­çoit aus­si, c’est que les cou­leurs, qui au­tre­fois étaient pré­do­mi­nantes, au­jourd’hui n’ont plus vrai­ment d’im­por­tance. C’est vrai­ment l’ap­pel du gain mo­né­taire qui est tout l’in­té­rêt. S’ils vont ache­ter à l’once, c’est au gars qui vend le moins cher qu’ils vont l’ache­ter, qu’il soit bleu ou rouge, et non plus par al­lé­geance. »

Les quelques gangs qui per­durent – les « gangs ma­jeurs » – se font rares, sont di­ri­gés par des adultes et ont ten­dance à se rap­pro­cher des or­ga­ni­sa­tions cri­mi­nelles tra­di­tion­nelles, dont ils dé­pendent pour l’ap­pro­vi­sion­ne­ment.

« Il n’y a plus beau­coup de groupes qui res­tent so­lides, forts, comme on en voyait au dé­but des an­nées 1980, constate M. Mailloux. Ceux qui se struc­turent, c’est qu’ils font des coa­li­tions avec le crime or­ga­ni­sé. Ce sont les plus vieux, les 35 ans et plus. On ap­pelle ça en­core “gangs de rue”, mais c’est du crime or­ga­ni­sé, dans le fond. Ce sont des gens qui en ont fait une car­rière. »

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