De Mar­tis­sant à Ri­vière-des-prai­ries

Après le trem­ble­ment de terre, une mère et sa fille ra­content leur pé­riple jus­qu’à Mon­tréal

L'Informateur - - ACTUALITÉS - Fre­nett■sa­muel Le­duc- e

Le 12 jan­vier 2010, la terre a trem­blé à Haï­ti. La ca­pi­tale, Port-au-prince, a été du­re­ment tou­chée, alors que même le pa­lais pré­si­den­tiel, le sym­bole d’un pays in­dé­pen­dant de­puis plus de 200 ans, s’est ef­fon­dré. À Mar­tis­sant, une ban­lieue du sud de la ca­pi­tale, une fa­mille a vu l’hor­reur de près. Au­jourd’hui, deux de ses membres se sont ins­tal­lés à Ri­vière-des-prai­ries, en at­ten­dant de faire ve­nir le reste de la fra­trie.

Marie Ca­role Bru­ny et sa fille Jen­ny Ca­det, âgée au­jourd’hui de 16 ans, vi­vaient toutes deux dans cette bour­gade d’en­vi­ron 30 000 ha­bi­tants. Le jour fa­ti­dique, la mère était du cô­té de Pé­tion­ville, de l’autre cô­té de Port-auP­rince, à l’oc­ca­sion de fu­né­railles s’étant dé­rou­lées quelques jours au­pa­ra­vant.

« J’étais avec des in­vi­tés de plu­sieurs pays à Pé­tion­ville, dit Mme Bru­ny. J’étais en de­dans. Je pré­pa­rais le re­pas. À l’ex­té­rieur, il y avait beau­coup d’ac­ci­dents parce que la rue cra­quait. Pen­dant que j’étais de­vant le four, tout s’ef­fon­drait à l’ex­té­rieur. »

Consta­tant ra­pi­de­ment l’am­pleur de la me­nace, elle a éteint le four et s’est ré­fu­giée au sol.

« De­hors, je voyais les gens cou­rir. Il y avait de la pous­sière par­tout », a-t-elle re­mar­qué lors­qu’elle est sor­tie.

« Tout le monde s’est trou­vé sur le ter­rain de soc­cer de­vant la mai­son, ajoute-t-elle. C’est là que je me suis ren­du compte de ce qui se pas­sait, quand j’ai vu des gens avec des membres cou­pés. »

Heu­reu­se­ment pour elle, son en­tou­rage à Pé­tion­ville a été épar­gné. Les sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion rom­pus, elle n’a pas pu avoir de nou­velles du reste de sa mar­maille de­meu­rée à Mar­tis­sant. C’est pour cette rai­son qu’elle a pris la route le len­de­main, à pied. Un pé­riple qu’elle éva­lue à en­vi­ron sept heures.

C’est du­rant cette marche qu’elle a dé­cou­vert l’am­pleur du dé­sastre. Dans une école ef­fon­drée, il y avait des corps sec­tion­nés, où l’on re­con­nais­sait seule­ment l’écus­son de l’uni­forme des pe­tites vic­times.

Elle a aus­si vu des gens coin­cés sous les fa­çades de leur mai­son après avoir ten­té de re­joindre le mi­lieu de la rue. Elle a même vu le pa­lais de jus­tice en pe­tits mor­ceaux. « Tout ce qui fonc­tion­nait c’est un ca­mion qui met­tait des draps sur les corps », évoque-t-elle.

« Je voyais beau­coup de morts, des mai­sons ef­fon­drées, des gens qui crient parce qu’ils sont coin­cés, des gens morts dans les dé­bris, ra­conte-t-elle. À un cer­tain point, je n’avais plus la force de mar­cher à voir au­tant de morts. Je me di­sais que toute ma fa­mille al­lait être morte. »

Cette triste pen­sée s’est heu­reu­se­ment ré­vé­lée fausse, puisque son fils l’a ac­cueillie dans un élan de joie lors­qu’elle est en­trée dans la mai­son fa­mi­liale.

Sa fille Jen­ny n’avait pas pas­sé sa jour­née à l’école, puis­qu’elle avait dû la­ver son uni­forme.

« J’al­lais ache­ter de l’eau de Ja­vel de­hors, a-t-elle re­la­té à sa mère. Je suis al­lée cher­cher de l’ar­gent à l’in­té­rieur de la mai­son. Je pen­sais que c’était la sta­tion Texa­co qui avait ex­plo­sé. Il y avait des gens qui cou­raient dans la ruelle. On m’a dit que c’était un trem­ble­ment de terre. »

Des mois dif­fi­ciles

Dans les jours qui ont sui­vi la tra­gé­die, la vie de mil­lions de Haï­tiens a été trans­for­mée. « On a dor­mi dans la rue, on a mis des draps par terre », se rap­pelle Jen­ny. Et ce­la, du­rant plu­sieurs mois. La fa­mille n’avait pour toit qu’un ta­pis, et de­vait se ré­fu­gier dans l’église lors des tem­pêtes de pluie.

En mai 2010, les au­to­ri­tés haï­tiennes ont en­cou­ra­gé les fa­milles à re­tour­ner chez elles afin de pré­ve­nir les vols de do­mi­cile. Mme Bru­ny et ses en­fants ont choi­si de s’ins­tal­ler sous leur bal­con.

La fa­mille a fi­ni par re­ga­gner l’in­té­rieur de la ré­si­dence après y avoir ré­pa­ré les fis­sures cau­sées par le séisme. Quant à Jen­ny, elle a re­com­men­cé l’école en juin. Sa mère, jus­qu’alors ven­deuse am­bu­lante, n’est ja­mais re­tour­née tra­vailler.

Une nou­velle vie

La soeur de Mme Bru­ny vit au Qué­bec de­puis 33 ans. Elle a dé­jà fait ve­nir plu­sieurs membres de sa fa­mille au pays. La der­nière en date est Mme Bru­ny qui, ac­com­pa­gnée de sa fille, a bé­né­fi­cié du pro­gramme spécial qué­bé­cois de par­rai­nage de proches vi­vant à Haï­ti. Toutes deux sont ar­ri­vées en août 2011.

Jen­ny men­tionne au pas­sage que, pour des rai­sons ad­mi­nis­tra­tives, sa soeur, son frère et son ne­veu n’ont pas pu les ac­com­pa­gner. Ils at­tendent im­pa­tiem­ment que ce dos­sier se règle.

Pour le mo­ment, les deux ha­bitent chez le père de Mme Bru­ny. Si cette der­nière ignore si elle veut re­tour­ner dans son pays na­tal, Jen­ny af­firme avoir en­vie de res­ter au Qué­bec.

« On est en sé­cu­ri­té, in­dique la jeune fille. Je veux res­ter ici. J’aime ça ici. Je veux al­ler en va­cances en Haï­ti par­fois.

« J’aime les parcs d’at­trac­tion où les jeunes peuvent se di­ver­tir, le ci­né­ma, la nour­ri­ture. »

Jen­ny est en classe d’in­té­gra­tion à l’école se­con­daire Ca­lixa-lavallée. Mme Bru­ny quant à elle com­men­ce­ra ses cours de fran­çais à la mi-fé­vrier. D’ici là, elle ar­pente les rues de la mé­tro­pole le coeur lé­ger.

(Pho­to : gra­cieu­se­té Jean-françois Le­blanc)

« Jeune fille en­di­man­chée à la ba­lus­trade. Vil­lage de Fer­mathe près de Port-auP­rince ». Cette pho­to, prise à l’au­tomne 2010, fait par­tie d’une ex­po­si­tion pré­sen­tée à la bi­blio­thèque Ri­vière-des-prai­ries, du 3 fé­vrier au 1er mars.

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