La vie entre les murs

Le Centre de dé­ten­tion de Ri­viè­redes- Prai­ries est l’en­droit le plus en­nuyant où Alain a été in­car­cé­ré au cours de ses six ans d’em­pri­son­ne­ment, mais les ré­cits de son blogue ouvrent la porte d’un mi­lieu mé­con­nu des Prai­ri­vois qui ha­bitent à l’ombre des m

L'Informateur - - NEWS - Si­mon.bous­quet-ri­chard@ tc.tc

Ce­lui qui était le doyen de l’aile G3 se sou­vient que le pre­mier son qui le ré­veillait le ma­tin était le dé­clic du ver­rou de sa cel­lule qui tour­nait à 7 h. En tant que re­pré­sen­tant des dé­te­nus, Alain sor­tait le pre­mier pour pré­pa­rer les pe­tits dé­jeu­ners des autres co­dé­te­nus. C’était le dé­but d’une jour­née lente et mo­no­tone pour les pri­son­niers.

Une jour­née en pri­son

À 7 h 30, un nou­veau dé­clic ré­sonne dans la grande salle ou­verte bor­dée de portes de cel­lules sur deux étages qui forme l’uni­vers des dé­te­nus. À cette heure, ceux qui vont à l’école sortent pour man­ger, sui­vis des autres dé­te­nus, une de­mi-heure plus tard.

À 10 h, tout le monde rentre dans sa cel­lule pour que les gar­diens puissent faire le compte. Les geô­liers ne rentrent dans l’aile que lorsque les dé­te­nus sont en­fer­més à double tour. Le reste du temps, ils les ob­servent par la grande vitre du poste de garde, si­tué à une ex­tré­mi­té de la salle.

Vers mi­di, le re­pas est ser­vi, sui­vi d’une autre pé­riode libre, d’un re­comp­tage, d’une autre pé­riode libre puis du sou­per, vers 16 h 30. Entre temps, les pri­son­niers sont libres de prendre leur douche, de man­ger ou d’écou­ter la té­lé­vi­sion, mais la plu­part du temps, ils n’ont rien à faire.

À la pri­son de Ri­vière-des-Prai­ries, les dé­te­nus n’ont pas ac­cès à In­ter­net, mais ils peuvent lire les jour­naux et re­gar­der la té­lé­vi­sion. Ils ont ra­re­ment ac­cès à la bi­blio­thèque et ne peuvent pos­sé­der que sept livres ou ma­ga­zines à la fois. Cer­tains fré­quentent l’école qui fait tou­te­fois re­lâche l’été. Ils peuvent aus­si té­lé­pho­ner à frais vi­rés. La règle fixée par les dé­te­nus est de maxi­mum 20 mi­nutes par ap­pel et les bruits de fond rendent les conver­sa­tions dif­fi­ciles.

Le soir, les pri­son­niers se dis­putent ré­gu­liè­re­ment pour choi­sir la chaîne de té­lé­vi­sion à re­gar­der. La dis­corde éclate par­fois aus­si dans les mi­nus­cules cel­lules que par­tagent des hommes qui n’ont pas tous le même ni­veau d’hy­giène.

Alain se sou­vient avec dé­dain d’un vieux pri­son­nier de 75 ans avec qui il a par­ta­gé sa cel­lule pen­dant 95 jours. L’homme se pro­me­nait en bo­bettes et suait à grosses gouttes en rai­son de la cha­leur et de l’ab­sence d’air condi­tion­né.

Tous les deux mois, les chasses d’eau des toi­lettes des cel­lules cessent su­bi­te­ment de fonc­tion­ner, c’est le signe que les gar­diens s’ap­prêtent à faire une fouille à nu à chaque dé­te­nu. Lorsque quel­qu’un se fait prendre avec des pro­duits illi­cites, il est souvent condam­né à res­ter dans sa chambre pour la jour­née, mais la pu­ni­tion est double puisque son com­pa­gnon de cel­lule se re­trouve soit pris à l’in­té­rieur ou à l’ex­té­rieur de la cel­lule.

Une des choses qui a le plus mar­qué Alain en pri­son est de voir sor­tir le corps d’un pri­son­nier qui s’était sui­ci­dé. Mais tout n’est pas noir entre les murs. Alain se sou­vient des plai­san­te­ries que fai­saient les dé­te­nus aux nou­veaux ar­ri­vés, sur­tout ceux qui étaient très mé­di­ca­men­tés.

« Les gars leur di­saient d’al­ler de­man­der toute sorte de choses aux gar­diens, comme la clé pour sor­tir, un casque de bain pour al­ler se bai­gner avec les filles de la Mai­son Tan­guay ou des je­tons pour la la­veuse, qui est gra­tuite » , ra­conte Alain.

Après six ans de pri­son, Alain ne veut plus y re­tour­ner. Sur son blogue, il ra­conte sur­tout les épreuves qu’il doit tra­ver­ser de­puis qu’il a fran­chi la porte du pé­ni­ten­cier pour la der­nière fois et les es­poirs qu’il en­tre­tient.

« Je suis tom­bé en amour avec la ville de Mon­tréal. Tout le monde est beau et gen­til. Au dé­but tout m’émou­vait et j’avais beau­coup de dif­fi­cul­té à ne pas pleu­rer. Je com­mence à m’ha­bi­tuer, mais je me suis pro­mis de ne pas de­ve­nir in­sen­sible à tous ces pe­tits pri­vi­lèges de la vie d’homme libre », conclut-il.

Ex­traits de L’autre cô­té

de la clô­ture

«Lorsque je suis ar­ri­vé en pri­son à Ri­vières-des-Prai­ries, j’ai eu un choc. Pre­miè­re­ment j’ai ren­con­tré beau­coup de gens ayant une culture dif­fé­rente de la mienne. Ça, c’était le cô­té in­té­res­sant. Par contre j’ai aus­si ren­con­tré beau­coup de mi­sère. Ce n’est pas tout le monde qui avait bé­né­fi­cié des mêmes pri­vi­lèges que moi.»

«Pour la pre­mière fois dans ma vie, j’ai pen­sé à mettre fin à ma vie. J’ima­gi­nais des scé­na­rios pour le faire. C’était une pé­riode sombre de ma vie. J’ai même ap­pe­lé mes en­fants pour leur faire mes adieux.»

«Doc­teur, vous me dites que si je suis dé­pri­mé au point de pen­ser à m’en­le­ver la vie, vous al­ler m’en­fer­mer dans une cel­lule 24 heures par jour, sans vê­te­ments, sans cou­ver­ture, sans toi­lette et la lu­mière tou­jours al­lu­mée? J’ai comme l’im­pres­sion que vous es­sayez de me re­don­ner la joie de vivre.»

«Ma fille m’avait in­vi­té à al­ler sou­per chez elle. C’était la pre­mière fois que je voyais mes en­fants et mon ex de­puis plus de six ans. C’était la pre­mière fois que je ren­con­trais l’amou­reux de ma fille et ce­lui de mon ex. Ça a été une soirée très dif­fi­cile pour moi. Presque une se­maine plus tard, j’ai en­core les larmes aux yeux quand j’y pense.»

«Ça me fait peur de ter­mi­ner ma vie ain­si. C’est signe qu’il faut que je change quelque chose car c’est main­te­nant qu’il faut que je sois heu­reux. Il faut ar­rê­ter d’at­tendre qu’une telle chose ou une autre arrive. Plus fa­cile à dire qu’à faire.»

«Il y a sept mois que je suis sor­ti de pri­son et je ne sais tou­jours pas ce que ça fait de se faire tou­cher la main et en­core moins de se faire em­bras­ser.»

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