UN VIL­LAGE DE BONNE FOI

À Eu­re­ka Springs, les per­for­mances des drag co­ha­bitent avec les re­pré­sen­ta­tions de La Pas­sion du Ch­rist.

Métro Montréal - - NEWS - MA­RIE-LISE ROUS­SEAU ml­rous­seau@jour­nal­me­tro.com

Pour vivre en­semble, il faut se com­prendre. Dans une Amé­rique de plus en plus po­la­ri­sée, la pe­tite ville d’Eu­re­ka Springs, en Ar­kan­sas, aus­si cé­lèbre pour ses re­pré­sen­ta­tions de La Pas­sion du Ch­rist que pour ses per­for­mances de drag, a réa­li­sé cet ex­ploit. Mais ce­lui-ci re­pose sur un équi­libre fra­gile, montrent Do­nal Mo­sher et Mi­cheal Pal­mie­ri dans leur do­cu­men­taire The Gos­pel of Eu­re­ka.

La po­pu­la­tion d’Eu­re­ka Springs, très pra­ti­quante, ex­prime sa foi re­li­gieuse dans deux formes de per­for­mances très dis­tinctes en ap­pa­rence, mais qui ont en fait beau­coup en com­mun.

La ville de quelque 2 000 ha­bi­tants est l’hôte d’une des plus cé­lèbres re­pré­sen­ta­tions de la pièce La Pas­sion du Ch­rist. Plu­sieurs mois par an­née, celle-ci est re­pré­sen­tée dans un im­mense théâtre en plein air qui at­tire bon nombre de vi­si­teurs.

En pa­ral­lèle, près de la moi­tié de la po­pu­la­tion est is­sue de la com­mu­nau­té LGBTQ+. Celle-ci se ras­semble ré­gu­liè­re­ment dans un bar gé­ré par un couple gai où ont lieu des per­for­mances de drag queen met­tant no­tam­ment en ve­dette des bonnes soeurs.

Contra­dic­toire, tout ça? Au contraire. Les ha­bi­tants d’Eu­re­ka Springs semblent co­ha­bi­ter har­mo­nieu­se­ment. Même qu’une femme trans et un homme gai (un des pro­prié­taires du bar men­tion­né ci-haut) vivent leur foi li­bre­ment et sans com­plexe.

«Leurs té­moi­gnages nous ont éton­nés, c’est ce qui nous a don­né en­vie de nous at­tar­der dans cette ville et de faire ce do­cu­men­taire», in­dique Do­nal Mo­sher.

Les deux réa­li­sa­teurs, eux-mêmes de la com­mu­nau­té LGBTQ+, n’avaient ja­mais vé­cu une telle ex­pé­rience. «J’ai gran­di dans le sud des États-Unis, mais il fal­lait que je parte tel­le­ment c’était un en­vi­ron­ne­ment ho­mo­phobe. Si j’avais été dans une ville comme Eu­re­ka Springs, peut-être que je n’au­rais pas sen­ti ce be­soin», af­firme ce­lui qui vit dé­sor­mais à Port­land, en Ore­gon.

Dans une scène très évo­ca­trice de The Gos­pel of Eu­re­ka, on voit des drag queen se ma­quiller en pré­vi­sion de leur per­for­mance, puis, tout juste après, les ac­teurs de La Pas­sion du Ch­rist faire de même. Plus si­mi­laires qu’on le croi­rait, ces spec­tacles?

«Dans La Pas­sion, les ac­teurs ré­citent leurs ré­pliques en lip sync, ils se ma­quillent et leur per­for­mance est cho­ré­gra­phiée. Ça ras­semble tous les élé­ments d’un show drag! Ce se­rait in­sul­tant pour plu­sieurs d’entre eux d’en­tendre ça. Pour­tant, c’est une ma­ni­fes­ta­tion de leur iden­ti­té, tout comme le drag l’est pour les LGBTQ+», sou­ligne Do­nal Mo­sher.

Après tout, des deux cô­tés, l’ob­jec­tif est le même : don­ner un show. «Dans un spec­tacle de drag, on ou­blie qu’il ne s’agit pas d’une vraie femme et que celle-ci ne chante pas pour vrai. Peu im­porte, parce que la ma­gie opère et qu’on se sent trans­por­té. Le pu­blic de La Pas­sion du Ch­rist veut vivre la même chose», ajoute-t-il.

Il faut dire que la com­mu­nau­té re­li­gieuse d’Eu­re­ka Springs est re­la­ti­ve­ment pro­gres­siste. Un prêtre l’ex­plique très clai­re­ment dans le do­cu­men­taire lors d’un ser­mon de­vant des fi­dèles. «Si nous ne pou­vons pas nous ai­mer les uns les autres, nous ne pou­vons pas ho­no­rer la Bible», dit-il.

Ain­si, si on est éton­né de voir une femme trans prier sur les bancs d’une église, on l’est tout au­tant de­vant ce père de fa­mille, pro­prié­taire d’un ma­ga­sin de t-shirts chré­tiens (dont le meilleur ven­deur dit «“I Got this” - God») qui éduque ses en­fants à la to­lé­rance.

Mo­dèle fra­gile

Cet exemple de vivre-en­semble est tou­te­fois très pré­caire. «On a tour­né le film avant l’élec­tion de Do­nald Trump», pré­cise Do­nal Mo­sher. Se­lon les ci­néastes, il se­rait dif­fi­cile de re­créer ce mo­dèle en 2018.

Même que les ac­quis sont fra­giles. On en a un bon aper­çu dans The Gos­pel of Eu­re­ka, qui pré­sente en trame de fond un dé­bat de so­cié­té au­tour de l’or­don­nance 2223, qui vi­sait il y a quelques an­nées à pro­té­ger les droits des per­sonnes LGBTQ+.

Car si la pe­tite ville se dé­marque par son ou­ver­ture d’es­prit, la droite évan­gé­lique y est tout de même pré­sente, et elle a fait beau­coup de bruit lors­qu’est ve­nu le temps de contes­ter cette or­don­nance.

Pas plus tard que cette se­maine, les élec­tions de mi-man­dat ont dé­mon­tré en­core une fois le fos­sé qui di­vise la so­cié­té amé­ri­caine.

Il faut tra­vailler à ré­duire cet écart qui se creuse en al­lant vers l’autre, prônent les ci­néastes. «Nos mé­dias ici, tant de gauche que de droite, sont tel­le­ment concen­trés à mon­trer les points de vue ex­trêmes. Pour­tant, il faut com­prendre les nuances», es­time Do­nal Mo­sher.

C’est pour­quoi les deux hommes ont cher­ché à com­prendre ce qui anime la droite évan­gé­lique amé­ri­caine en don­nant la pa­role à cer­tains de ses re­pré­sen­tants. «Émo­ti­ve­ment, ce n’était pas fa­cile pour nous, parce qu’ils nous mettent en co­lère. Mais on a vou­lu res­ter juste et équi­table», dit le co-réa­li­sa­teur.

«Ça au­rait été très fa­cile de réa­li­ser un film com­plè­te­ment dif­fé­rent avec le ma­té­riel qu’on a tour­né, ajoute son col­lègue Mi­chael Pal­mie­ri. On au­rait pu être très né­ga­tif en­vers les évan­gé­liques, mais ça au­rait été trop fa­cile et ça n’au­rait rien ap­por­té au dia­logue na­tio­nal ni au pu­blic qui va voir le film.»

«C’est bien plus im­por­tant d’es­sayer de com­prendre pour­quoi les gens se sentent comme ils se sentent. On peut tous être dif­fé­rents, mais on doit d’une fa­çon ou d’une autre trou­ver un juste mi­lieu pour s’en­tendre.»

Ce juste mi­lieu passe par une meilleure com­pré­hen­sion les uns des autres, se­lon lui. En ce sens, Eu­re­ka Springs est un mo­dèle à pe­tite échelle de ce que le dia­logue na­tio­nal de­vrait être, croit Do­nal Mo­sher.

«Ces in­ter­ac­tions tran­quilles et hu­maines du quo­ti­dien doivent être mon­trées en exemple. On es­père que le film contri­bue­ra à cet ef­fort.»

D’au­tant plus que, comme le dit son col­lègue, il s’agit d’un do­cu­men­taire «riche, parce qu’il est très co­mique, tout en étant dra­ma­tique – voire tra­gique – et en abor­dant des en­jeux po­li­tiques et so­ciaux».

«C’EST TRÈS FA­CILE D’ÊTRE NÉ­GA­TIF. C’EST BEAU­COUP PLUS DUR DE TEN­TER DE RÉ­DUIRE LE FOS­SÉ QUI S’EST CREU­SÉ AUX ÉTATS-UNIS, D’ÉTA­BLIR UN DIA­LOGUE, OU DU MOINS DE COM­PRENDRE LES ZONES GRISES.» MI­CHAEL PAL­MIE­RI

Newspapers in French

Newspapers from Canada

© PressReader. All rights reserved.