Mon bé­bé me dé­teste !

Maman & Moi - - Sommaire - Par Da­vid Chan­nel

«Mon bé­bé ne me dé­teste pas. » J'ai pas­sé le plus clair de mon temps à me ré­pé­ter ça les pre­mières se­maines après sa nais­sance. « Il ne me dé­teste pas. Il ne me dé­teste pas! Il agit comme s'il me dé­teste, mais ce n'est pas le cas. Ce n'est qu'un bé­bé. Il ne peut pas me dé­tes­ter, le concept de la haine lui est com­plè­te­ment étran­ger. Ne le prends pas per­son­nel­le­ment; il ne te dé­teste pas. »

Il avait vrai­ment l'air de me dé­tes­ter, pour­tant. Et il sem­blait me dé­tes­ter beau­coup. Le beau, pla­cide et cu­rieux pe­tit gar­çon que je connais­sais s'était sou­dai­ne­ment trans­for­mé en une corne de brume à plein vo­lume, avec l'in­ten­tion de dé­truire le monde en­tier avec la seule puis­sance de sa voix. Ses yeux et ses poings étaient fer­més ser­ré. Son vi­sage était pourpre et gri­ma­çant. Il se dé­bat­tait et criait, hur­lant comme s'il es­sayait de vo­mir son âme en­tière. Et rien que je fai­sais ne pou­vait chan­ger ça.

Je le ca­res­sais. Il hur­lait. Je le dé­po­sais. Il hur­lait. Je chan­geais sa couche. Il hur­lait. Je lui don­nais la bou­teille. Il hur­lait. Je le ber­çais. Il hur­lait… Je fer­mai les yeux et priai tous mes an­cêtres des der­niers siècles de com­bi­ner toutes leurs connais­sances et de m'ac­cor­der un peu de ré­pit, de me don­ner le pou­voir de guérir toute cette souf­france, mais ils ne m'ont pas en­ten­du.

Mon fils hur­lait tou­jours.

Puis ma femme est ar­ri­vée et prit mon fils dans ses bras. Il s'est en­dor­mi im­mé­dia­te­ment. Il est tom­bé en­dor­mi en une frac­tion de se­conde! Elle le re­mit dans mes bras. Hur­le­ments ins­tan­ta­nés. Elle le re­prit à nou­veau. Si­lence. Es­sayez de ne pas prendre ça de fa­çon per­son­nelle.

J'ai ten­té de contem­pler la si­tua­tion de fa­çon ob­jec­tive – de no­ter toutes les fois où j'avais réus­si à ar­rê­ter les pleurs de mon fils aus­si fa­ci­le­ment que ma femme – mais au vi­sage d'une telle dé­faite et de tant de fu­reur, mon rai­son­ne­ment s'est vite ef­fri­té à rien du tout. J'étais fa­ti­gué. J'avais mal à la tête. Mon dos était rui­né à force de res­ter cris­pé et contor­sion­né dans toutes sortes de po­si­tions pour es­sayer de le cal­mer et de faire ces­ser ses ru­gis­se­ments, ne se­rait-ce que mo­men­ta­né­ment. J'étais fi­na­le­ment ar­ri­vé au bout du rou­leau. Ce qui m'a ache­vé fut le sen­ti­ment d'im­puis­sance dans tout ce­la. Vous ne pou­vez pas rai­son­ner avec un bé­bé. Vous ne pou­vez pas plai­der avec un bé­bé. Vous ne pou­vez pas aboyer des ul­ti­ma­tums à un bé­bé. Un bé­bé n'est qu'un bé­bé. Ce­la n'a pas d'im­por­tance que vous soyez un homme adulte, que vous soyez ca­pable de dis­cus­sions in­tel­li­gentes, que vous puis­siez as­sem­bler vos propres meubles ou qu'une banque vous fasse confiance avec suf­fi­sam­ment de res­pon­sa­bi­li­tés et vous ac­corde une carte de cré­dit; quand un bé­bé pique une crise, tout sort par la fe­nêtre. Si vous ne pou­vez pas le cal­mer, l'im­puis­sance du mo­ment peut vous sub­mer­ger.

La seule chose à la­quelle vous pou­vez vous ac­cro­cher est le fait que ce n'est vrai­ment pas per­son­nel. Votre bé­bé crie, mais il ne crie pas après vous. Bien sûr, il peut en ve­nir à vous dé­tes­ter un jour – es­sayez de l'em­bras­ser à la porte de l'école dans 14 ans et vous ver­rez de la réelle haine – mais pour l'ins­tant, ce­la est juste sa fa­çon de trai­ter la mul­ti­tude d'in­for­ma­tions flam­bant neuves aux­quelles il est confron­té. C'est un mo­ment dif­fi­cile, mais ça passe. Cet épi­sode en par­ti­cu­lier s'est ter­mi­né en dé­but de soi­rée, et de fa­çon glo­rieuse. Nous vi­vions une im­passe si­len­cieuse et, pro­ba­ble­ment par sou­la­ge­ment plus que tout, j'ai réus­si à rire de quelque chose de drôle à la té­lé­vi­sion. Et il m'a sou­ri. Un vrai sou­rire. Une ré­ac­tion hon­nête, un sou­rire réel, tout croche, qui n'avait rien à voir avec le fait qu'il ve­nait de pas­ser un gaz. C'était le pre­mier sou­rire qu'il m'adres­sait. Il était heu­reux et il vou­lait me le faire sa­voir. Mon bé­bé ne me dé­tes­tait pas. M&M

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