La nor­ma­li­sa­tion si­len­cieuse des corps

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On peut ajou­ter que le corps des femmes est pris dans des rap­ports de genre in­éga­li­taires et il a été contrô­lé et ins­tru­men­ta­li­sé his­to­ri­que­ment — contrô­lé de la sexua­li­té, de la pro­créa­tion, du poids — et l’est au­jourd’hui en­core, se­lon des mo­da­li­tés dif­fé­rentes ce­pen­dant.13

Le corps n’est pas dupe ; il est le lieu d’in­jus­tices so­ciales et peut de­ve­nir ca­pi­tal ou han­di­cap, se­lon nos res­sources et notre sexe. Le corps dé­si­rable se voit être so­cia­le­ment si­tué, et cette norme pa­rait s’ap­pli­quer de ma­nière plus op­pres­sante pour les femmes.

Dans cette pers­pec­tive, il sem­ble­rait que le seul as­pect na­tu­rel du corps ne soit pas dé­ter­mi­nant dans la so­cié­té, il est ef­fec­ti­ve­ment pris dans « une épis­té­mè don­née »14. Le corps est plus qu’un sup­port, car il existe à tra­vers des pra­tiques dis­cur­sives de pou­voir. Il n’est pas seule­ment un ca­pi­tal so­cial ou une source d’in­éga­li­tés, il est aus­si et sur­tout pro­duit, com­pris au­tour des en­jeux po­li­tiques de sa­voirs et de pou­voirs. La connais­sance mé­di­cale du corps peut éga­le­ment s’ap­pré­hen­der au­tour d’en­jeux po­li­tiques de contrôle d’une so­cié­té. De fait, on peut re­mar­quer que l’épi­dé­mie d’obé­si­té est dé­cla­rée pa­ral­lè­le­ment à une baisse des seuils de l’IMC. En une seule nuit, aux États-Unis, 61,7 mil­lions d’adultes en sur­poids sont pas­sés à 97 mil­lions en 199715, ce qui a trans­for­mé ces corps au­pa­ra­vant « nor­maux » en corps « dé­viants » et, par un mou­ve­ment in­verse, a re­dé­fi­ni des corps au­tre­fois « trop maigres » en corps dits nor­maux. On re­marque que les seuils de l’IMC, prin­ci­pal in­di­ca­teur de poids moyen, quant à eux, ont bais­sés. Ain­si, sous l’in­fluence de l’IOTF (In­ter­na­tio­nal Obe­si­ty Task­force), le poids maxi­mum nor­mal a été di­mi­nué de 27 à 25 avant d’at­teindre le sur­poids. En consé­quence, le poids mi­ni­mum re­quis pour res­ter dans la norme a été aus­si re­vu à la baisse : on passe de 20 à 18. La peur de gros­sir et la sur­veillance de sa masse cor­po­relle s’in­ten­si­fient donc à me­sure que la rhé­to­rique dis­cur­sive scien­ti­fique de l’épi­dé­mie de l’obé­si­té se construit. La norme de min­ceur s’im­pose de ma­nière de plus en plus dras­tique, et l’IMC se­ra l’ins­tru­ment le plus ef­fi­cace pour sou­mettre cette norme.

Cette peur de gros­sir fait fi­gure de phé­no­mène gran­dis­sant en France, alors même que ce pays pré­sente un des plus bas taux d’obé­si­té en Eu­rope16. Ce phé­no­mène pa­ra­doxal peut s’ex­pli­quer, sous cou­vert d’un dis­cours de san­té pu­blique, par un contrôle de plus en plus res­tric­tif des normes de poids, moins vi­sible et plus in­té­rio­ri­sé. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le do­maine de la san­té pu­blique fait son ap­pa­ri­tion dans une lo­gique d’hy­giène du corps, et « la ville toute en­tière de­vient un es­pace à mé­di­ca­li­ser »17. Dans cette vo­lon­té pu­blique d’as­sai­nis­se­ment, on re­marque une lo­gique de contrôle des po­pu­la­tions, de la vie et de la mort18 ; c’est ce que

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