UNE SE­RINGUE DANS LA BOUCHE DE MON EN­FANT : LE MÉ­DI­CA­MENT, OB­JET TECH­NIQUE VEN­DU EN SOLDE

Photo | Societe - - Société - [Ma­non Ni­quette, avec la col­la­bo­ra­tion de June Mar­chand]

Le mé­di­ca­ment est plus qu’un bien de consom­ma­tion. Il est d’abord un ob­jet tech­nique des­ti­né à la consom­ma­tion. Le petit com­pri­mé in­si­gni­fiant que l’on avale avec une gor­gée d’eau est le pro­duit de plu­sieurs an­nées de re­cherche et de dé­marches ad­mi­nis­tra­tives en vue de son ho­mo­lo­ga­tion et sa com­mer­cia­li­sa­tion. Le ca­rac­tère tech­no­lo­gique du mé­di­ca­ment se per­çoit mieux dans cer­taines formes ga­lé­niques comme les pré­pa­ra­tions pres­su­ri­sées ou les so­lu­tions in­jec­tables parce que l’ab­sorp­tion du pro­duit né­ces­site le re­cours à un ap­pa­reil tels un in­ha­la­teur ou une se­ringue. La ma­ni­pu­la­tion de ces ap­pa­reils re­quiert un ap­pren­tis­sage, ce qui n’est pas sans cau­ser d’in­quié­tude chez les pa­rents d’en­fants asth­ma­tiques ou dia­bé­tiques1. À l’op­po­sé, l’ab­sorp­tion par la bouche du com­pri­mé, de la gé­lule ou du si­rop amène à as­so­cier le mé­di­ca­ment à la ca­té­go­rie du pro­duit ali­men­taire, ce qui confère à ce der­nier l’allure d’un bien de consom­ma­tion ra­pide et fi­nale, voué à la sus­ten­ta­tion im­mé­diate des be­soins phy­sio­lo­giques. Consi­dé­rer le mé­di­ca­ment comme un ob­jet tech­nique per­met de ré­flé­chir aux re­pré­sen­ta­tions de sa consom­ma­tion sous l’angle de la so­cio­lo­gie des usages, la­quelle a sou­vent a été mo­bi­li­sée pour l’étude des dis­po­si­tifs de com­mu­ni­ca­tion. Certes, le mé­di­ca­ment n’est pas un mé­dia, mais il joue tout de même un rôle de mé­dia­tion dans la consti­tu­tion du rap­port à au­trui : prendre un com­pri­mé c’est aus­si prendre les dis­po­si­tions né­ces­saires pour être au mieux de sa forme dans les rap­ports in­times, so­ciaux et pro­fes­sion­nels. Ce­la est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans le cas des mé­di­ca­ments en vente libre dont la fonc­tion est d’ap­por­ter un sou­la­ge­ment. Pour illus­trer mon pro­pos, je me concen­tre­rai sur le cas de l’acé­ta­mi­no­phène2, un anal­gé­sique et an­ti­py­ré­tique po­pu­laire, com­mer­cia­li­sé sous de nom­breux noms, dont Ty­le­nolmc, Tem­pramc, Ata­solmc et autres marques mai­son.

Le sou­la­ge­ment ap­por­té par les anal­gé­siques ne se li­mite pas à une di­mi­nu­tion de la dou­leur ou un ac­crois­se­ment de ca­pa­ci­tés phy­sio­lo­giques. Il par­ti­cipe aus­si d’un dé­sir de mieux contri­buer, lut­ter, briller, co­opé­rer, ser­vir, at­ta­quer, ai­mer, etc. Les anal­gé­siques in­ter­viennent aus­si dans la re­la­tion de soin : don­ner un mé­di­ca­ment à un en­fant est une ac­tion struc­tu­rante. On tend sou­vent à pen­ser les rap­ports hu­mains en fai­sant fi du monde ma­té­riel dans le­quel et par le­quel nous vi­vons en­semble. La so­cio­lo­gie des usages in­siste sur l’in­ter­ven­tion des tech­no­lo­gies dans la for­ma­tion ou la né­go­cia­tion du lien so­cial. Se­lon Ber­nard Blan­din, les re­la­tions struc­tu­rées et struc­tu­rantes que nous en­tre­te­nons avec les ob­jets — et avec au­trui par l’in­ter­mé­diaire des ob­jets — sont de trois ordres :

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